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Comte Arthur de Grandeffe, Paris sous Napoléon IJI

LES SOUVERAINS ETRANGERS A PARÎî^

Catherine, soupçonnant l'an'ection grandissante du czar, avait emmené la jeune fdle à Naples. Mais il était écrit dans la destinée de celle-ci qu'elle exercerait un pouvoir décisif sur le cœur et la vie de son souverain.

Alexandre II à l'Opéra.

Gravure extraite du Monde illustré.

Dans la capitale française, lieu de tant de rencontres fortuites, il revit celle qu'il n'avait point oubliée. Elle fut l'un des attraits qui lui firent prolonger son séjour. On le voyait avec elle, le matin au Bois et le soir aux fêtes des Tuileries. Chez ce quinquagénaire, Tinclination pour cette suave fleur de jeunesse se transforma en passion. Quand il repartit pour la Russie, il exigea

des siens qu'elle y rentrerait Thiver suivant. La famille acquiesça et, peu de temps après son retour au pays natal, la liaison de la princesse avec. Alexandre II ne fut ignorée de personne à Pétersbourg. Peu après la mort de l'impératrice Marie, hâtée, dit-on, par la douleur de cette liaison, il devait l'épouser morganatiquement sous le titre donné par lui de princesse Yourewsky ^.

Au cours de ses promenades dans Paris, Alexandre II ne recueille pas que des vivats ou, du moins, ils ne sont pas toujours en sa faveur. Le 5 juin, tandis qu'il est venu avec ses deux fils visiter la Sainte-Chapelle, un cri l'atteint, au contraire, comme un soufflet. Insolent et cinglant, ce cri sort d'un groupe de jeunes avocats qui se tient dans la cour du Palais de Justice :

— Vive la Pologne, monsieur !

Le czar entend, fixe sans mot dire sur le groupe son regard désabusé et pa^se. Cette inconvenance vis-à-vis d'un hôte fut dès lors mise au compte de M. Charles Floquet, un des espoirs du barreau parisien où il étai surtout connu pour ses chapeaux, ses gilets et ses mois souvent spirituels. Elle devait faire sa fortune sous la

1. Le titre de Yourewsky appartient à la maison des RomanotT. En le décernant à celle qu'il épousait, Alexandre II reconnut les entants quil avait eus d'elle. Elle reçut le cordon de Sainte-Catherine qui n'est accordé qu'aux grandesduchesses ; elle eut le pas sur toutes les princesses, même sur la tsarewna. On prétait au czar l'intention de la couronner impératrice. Le 13 mars 1881, il déjeuna avec elle et la quitta pour se ren-lre à la parade. A peine la voiture impériale s'élait-eile engagée sur le quai qu'une première bombe explosait, puis une seconde qui broyait les jambes du souverain. Comme tous les jours, la princesse, son chapeau sur la tète, attendait son mari au palais d'Hiver pour la promenade. On vint lui dire : « Altesse, l'Empereur se trouve mal. » Elle accourut dans la chambre où agonisait le czar qui expira dans ses bras. Elle coupa, pour les déposer sur le cercueil, ses magnifiques < heveux blonds qui ne devaient pas porter la couronne de toutes les Russies.

République, en l'aidant à devenir président du Conseil et président de la Chambre ^ Elle était d'autant plus déplacée que le czar, avant de quitter la Russie et pour fairesa cour à la France, disail-on, avait accordé une amnistie à la Pologne. D'ailleurs, celle malheureuse nation n'en restait pas moins irréconciliable et irréductible à son égard et, quand ils avaient appris la nouvelle de son voyage à Paris, les membres de la haute aristocratie polonaise émigrés et fixés dans la grande ville s'étaient donné aussitôt un mot d'ordre et avaient tous quitté la ville.

(^e même jour du 5 juin, le roi de Prusse arrivait à Paris, accompagné du comtede Rismarck, son premier ministre. De mine allière et même un peu provocante avec sa moustache blanche hérissée et son front plissé et jauni sous la pression constante du casque, ce souverain pieux et batailleur savait néanmoins prendre à l'occasion une expression souriante, affable et dépourvue de morgue qui, au premier abord, lui attirait les sympathies. Il montrait de la bonhomie avec les hommes, de la galanterie avec les femmes, ce qui ne l'empêchait pas de se croire l'oint du Seigneur et de se dire à tout propos le bras de Dieu et son instrument. Il se figurait déjà personnifier la patrie allemande ou plutôt c'était la patrie allemande qu'il s'ef-

1. Floquet s'est toujours défendu d'avoir crié : « Vive la Pologne, monsieur ! » et il accusait de ce cri Gambel ta qui faisait partie du groupe d'où il avait été lancé. C'était, entre eux, un interminable sujet d'amicale querelle. « Voyons, disait l'ioquet, tu ne peux pas nier que ce soit toi qui as apostrophé ainsi le czar. — Eh bien, ripostait Gambetla, quand tu répéterais vingt fois la même chose, quand tu aurais cent témoins, tu ne détruiras pas la légende et tu n'en resteras pas moins celui qui a crié à Alexandre : « Vive la Pologne, monsieur ! » Et alors pourquoi ta sempiterne4le protestation ? C'est ce cri célèbre qui fait maintenant ta figure, la fortune politique et tu devrais à tout jamais en endossrer la responsabilité. »

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forçait d'incarner en lui. Mais son esprit mystique et sa foi profonde d'homme d'un autre siècle ne nuisaient en rien à la finesse de son esprit et à l'habileté de sa conduite en politique. Avec sa connaissance approfondie de Machiavel, il s'enlendait mieux que personne à donner le change.

Quant à son compagnon, le géant Bismarck, il ne cessa, durant tout son séjour, de manifester une jovialité expansive et de se répandre en boutades et en confidences trop nettes et trop brutales pour inspirer confiance. Il montrait beaucoup d'aisance, fort peu de préoccupations, ne s'étonnait de rien et paraissait enchanté de se trouver à Paris qu'il étonna fort, en revanche, par sa colossale prestance et sa tenue de cuirassier blanc qu'il ne quitta pour ainsi dire pas, bien que son titre et ses fonctions fussent purement civils.

Guillaume P"" et Alexandre II, qui s'étaient tant promis de se retrouver à Paris, s'y virent réunis à peu près tous les jours par les plus fastueuses solennités. Au gala de l'Africaine à l'Opéra succéda une série de bals, à l'ambassade de Russie, aux Tuileries, à l'Hôtel de ville. Celui des Tuileries- l'emporta sur les autres par la merveilleuse splendeur du décor. La façade du palais flambait sous l'éclat de ses illuminations. Les rampes de gaz accusaient les bandeaux, corniches, chambranles et couronnements des fenêtres Des lignes de lumière bordaient les allées du jardin. La vieille demeure des rois apparaissait transfigurée dans une grandiose apothéose de feu. Dans les massifs s'allumaient des feux de Bengaltî et toutes les branches d'arbres soutenaient des lanternes de couleur.

Comme à l'ambassade d'Autriche quelques jours

Les souverains ETRANGERS A PARIS

avant, des rayons colorés avaient transformé les bassins en fontaines lumineuses qui firent pousser aux invités des dis de surprise et d'admiration. En face du

Fête dans le jardin drs Tuileries.

D'après une aquarelle d'Eugène Lami.

pavillon central, du côté du jardin, étincelait une immense étoile de feu représentant la croix de Saint-André. Il y avait là un hommage au czar dont la jalousie de Guillaume P*" aurait pu prendre ombrage.

On avait établi dans la cour un escalier à double ré-

volution qui montait jusqu'au balcon du pavillon de l'Horloge. Des hommes en uniforme, des femmes en crinoline recouverte de gaze ou de soie claire ne cessaient d'en monter et d'en descendre les degrés. Le nombre des invités ne dépassait pas six cents. Tous les salons leur étaient ouverts : la galerie de Diane, la salle du Trône, la salle des Maréchaux, la salle du Premier Consul, la galerie de la Paix et jusqu'aux boudoirs de l'appartement de l'Impératrice. On servit le souper dans la salle de théâtre complètement transforinée et merveilleusement décorée. Une estrade dressée au fond avait été réservée aux souverains et aux princes héritiers. Les autres invités occupaient le parterre. Durant tout le repas, les chœurs de l'Opéra se firent entendre, masqués par des tentures et groupés derrière une fontaine jaillissant au milieu d'un odorant massif de fleurs.

Le haï de ITlôtel de Ville otîrrt également un superbe coup d'œil. Les belles proportions architecturales du monument se prêtaient à une somptueuse décoration extérieure et intérieure et l'on remarqua tout spécialement celle des deux grandes galeries parallèles à la cour centrale. A dix heures et demie, le czar entra dans les salons en donnant le bras à l'Impératrice. Il portait avec beaucoup de martiale élégance l'uniforme de colonel des lanciers de sa garde, avec la pelisse brodée sur l'épaule. En souverain habitué à planer de haut' au-dessus de son peuple, il s'étonnait de l'atmosphère d'entente et de quasi-communauté qui s'était établie entre la foule et les personnages officiels, sans dépasser les limites des convenances. Evidemment en Russie le public ne s'enhardissait pas à un tel degré d'expansion et d'aisance.

Le 6 juin, toute la population de Paris voulut assister à la grande revue qui allait avoir lieu sur l'hippodrome de Longchamps. On avait annoncé que

60.000 hommes y figureraient, mais il fallut se contenter de 3i.ooo dont 12.000 de la garde, sous le commandement du maréchal Canrobert. Quelle foule s'entassa, dès le matin, dans les véhicules de toutes sortes et envahit les trains de banlieue ! Deux heures avant l'arrivée des troupes sur le terrain, l'amphithéâtre de bois et de coteaux qui l'entoure ressemblait à une immense fourmilière et la gare de Boulogne à une écluse perpétuellement ouverte.

L'infanterie de la garde, grenadiers aux imposants bonnets d'ourson, voltigeurs à la tunique galonnée de jaune, gendarmes plastronnes d'écarlate, chasseurs à pied emplumés de vert, zouaves en turban immaculé, vint se ranger devant les tribunes où la foule s'entassait avec un bourdonnement de ru^he. i3n remarquait tout particulièrement le bataillon de chasseurs à pied de la garde, parce que, seul, il était armé du nouveau fusil Chassepot qui lui avait été remis pour expérimenter la graduation des hausses. La cavalerie se rangea en arrière, à droite vers Saint-Cloud. Alignant soigneusement ses pièces et ses caissons, l'artillerie disposa sa masse sombre en avant des pimpants escadrons aux chevaux impatients. A gauche, à perte de vue, l'infanterie prolongea ses rangées régulières et uniformes, le long de la piste à l'herbe jaunie et durcie par le soleil.

Mais là-haut, sur le Mont-Valérien perché au sommet de sa falaise étroite et coupée à pic du côté de Paris, le canon vient de se mettre à tonner. C'est l'Empereur qui arrive. Escorté de spahis aux montures nerveuses et pétulantes, montant un magnifique cheval noir, il se tient au centre d'un scintillant état-major de princes et de généraux, ayant à sa droite Alexandre IF, à sa gauche Guillaujne P'. Quelle impression d'amitié solide et puissante entre ces trois souverains et qui pourrait croire . que, dans trois ans, de ces deux

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hommes casqiK^s qui caracolent aux côtes de Napoléon III, l'un sera noire adversaire farouche et laulre s'en tiendra vis-à-vis de nous à une neutralité hostile ! La revue commence au milieu des vivats enthousiastes des tribunes et de la foule. Lorsque Napoléon III et ceux qui l'accompagnent arrivent devant la loge du milieu, où se tient l'Impératrice avec le Prince impérial, les princes et princesses, la Cour, elle se lève et Ton se lève autour d'elle. Les trois souverains et leur suite lui adressent un salul plein de respectueuse galanterie.

Puis c'est le défilé, un défilé rendu encore plus pittoresque et plus coloré par ces uniformes du Second Empire, un peu mièvres peut-être, mais si suprêmement élégants. La coquetterie militaire était alors arrivée à son maximum. Suivant la tradition, la revue se termina par une charge de cavalerie avec une conversion face aux tiibunes. D'un seul coup, dix mille cuirassiers, carabiniers, guides, lanciers, chasseurs et hussards, s'élancèrent à la fois, lâchant à toule bride leurs chevaux qu'ils arrêtèrent à cinq pas des souverains en présentant leur sabre et en criant : « Vive l'Empereur ! » Alors, au milieu des bravos grisés et des clameurs étourdissantes des spedateurs, le czar et le roi de Prusse, se tournant vers Napoléon III, le saluèrent, puis, s'avançant, la main au casque, à dix mètres de la loge centrale, ils s'inclinèrent devant l'Impératrice. Ils tinrent ensuite à féliciter le maréchal Canrobert. Guillaume P"" se montra chaleureux.

— Je suis un soldat, lui dit-il en lui serrant énergiquement la main, et quand j'ai vu ces magnifiques troupes, j'ai ressenti une joie immense. Je vous en remercie.

Le matin de cette triomphale revue, Napoléon III avait fait appeler deux de ses écuyers, MM. Hainbeaux et de Bourgoing et .ils avaient appris dans son cabinet.

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de la bouche du préfet de police Piélri, qu'on avait reçu avis du passage d'Angleterre en France de plusieurs Italiens enrôlés pour assassiner Napoléon III. Comme c'étaient eux qui devaient se tenir aux portes de la voiture impériale, on leur avait recommandé la plus grande attention. Ce n'était pas là une précaution inutile, comme on on va le voir.

La revue terminée, le czar était remonté en voiture, ayant à côté de lui Napoléon III et en face, les deux jeunes grands-ducs, ses fils. Quant à l'Impératrice, qui devait prendre place en voiture avec le roi de Prusse, elle était restée quelque temps à causer dans sa tribune avec des invités. L'équipage découvert des deux empereurs part au trot et s'engage dans le bois de Boulogne, escorté par un peloton de cenl-gardes et précédé de gardes de Paris à cheval qui font ranger la foule. MM. Rainbeaux et de Bourgoing se tiennent à côté des deux portières. Jusqu'à la Cascade, la circulation s'opère assez facilement, mais une foule si compacte et si bouillante d'enthousiasme emplit l'allée des Acacias que là il devient impossible d'aller plus loin. Les gens se bousculent pour mieux voir, des vivats se croisent en tous sens, des chapeaux, des mouchoirs volent dans l'air printanier, des gavroches grimpentsur les roues, les marchepieds et les ressorts de la voiture pour acclamer de plus près ceux qu'elle porte. Le visage des deux écuyers se voile d'inquiétude, car la presse s'accentue tellement autour de leurs chevaux qu'en cas d'attentat il leur serait impossible de se retourner. Napoléon III se lève et embrasse du regard l'océan de têtes qui entoure la voiture de ses remous irrésistibles et lui barre le passage. Impossible de continuer le trajet par l'allée des Acacias. Alors l'Empereur dit à M. Rainbeaux :

— Tâchez de faire dire aux municipaux et aux centgardes que nous allons prendre l'allée des Poteaux.

En effet, cette voie semble plus praticable. M. Rainbeaux transmet Tordre reçu au sous-lieutenant des cent-g-ardes qui le suit , un gaillard superbe que tout Paris connaîl sous le surnom flatteur de « beau Duval ». Celui-ci, en parlementant cordialement avec la foule, parvient à dégager en arrière la place nécessaire à la voiture pour se retourner. La voici qui repart au grand trot, repasse à la Cascade et parvient à prendre à gauche l'allée des Poteaux, entiaînant à sa suite la marée humaine qui la battait et qui se disloque tout d'un coup et se jette en hâte à travers la verdure. Joyeusement chacun escalade barrière et buisson pour rejoindre le nouvel itinéraire du cortège.

Tout à coup, au milieu de cette cohue déchaînée et bondissante^ M. Rainbeaux distingue un homme sans chapeau qui court, les deux mains jointes en avant, comme s'il tenait un objet fragile qu'il voudrait garantir des chocs. Cette tête nue parmi les vagues de têtes couvertes retient son attention et il ne la perd pas de vue. Ou'est-ce que cet homme peut bien tenir dans ses mains? Une bombe, peut-être. Pressentant unattenlat, le courageux écuyer pousse son cheval sur lui. Le choc renverse Thomme, mais une détonation retentit, immédiatement suivie d'un cri parti de la foule. Gisant à terre, étourdi, l'homme tient encore un pistolet. Gardes municipaux, sergeats de ville, curieux se jettent sur lui et le désarment, tandis qu'on emporte une femme atteinte d'une balle au visage.

Dans la voiture, Napoléon III s'est levé d'un saut et demande à M. Rainbeaux :

— Y a-t-il des blessés ? Vous-même ?

— Je n'ai rien, sire. ^

— Et vos hommes ? deniande encore l'Empereur au sous-lieutenant Duval.

— Personne d'atteint, sire,

— Mais cette dame?

LES SOUVERAINS ÉTftANGEftS A PARIS ^-^

Un sergent de ville s'approche.

— C'est une légère blessure à la tête. Cette dame est la femme d'un capitaine des gendarmes d'élite.

Il n'y a donc qu'à repartir. Le cocher lance ses chevaux. Mais on remarque alors que les gants blancs du czaréw^itch Alexandre sont tachés de sang. Cependant, après s'être examiné, il constate qu'il n'a aucune blessure et il en est de môme pour les trois autres occupants de la voiture. De qui provient donc ce sang? De M. l^ainbeaux sans doute, car sa culotte blanche est couverte de longues traînées rouges. Mais non, lui aussi a échappé à l'attentat et c'est son cheval qui été atteint. L'Empereur remarque que la pauvre bête rend le sang à pleins naseaux.

— Descendez vite, dit-il à son écuyer. Votre cheval va tomber.

Nouvel arrêt. M. Rainbeaux saute à terre et constate que sa monture, un alezan superbe, a reçu deux balles dans le cou *. 11 la remet aux mains d'un cent-garde, en lui demandant de la ramener, si elle est capable de marcher. Quant au czar, il a suivi tout^ cette scène tragique avec sa mine ordinaire d'indifférence et son regard froid qui paraît l'emporter à cent lieues du monde.

La voiture des deux empereurs descend l'avenue de l'Impératrice, plus acclamée que jamais par le populaire bien ignorant de ce qui vient de se,, passer. Sur ses traces vient celle du duc de Leuchtemberg. Voyant M. Rainbeaux démonté et sanglant, il l'appelle, le fait monter à côté de lui et le ramène aux Tuileries. Là l'écuyer est bientôt rejoint par l'Impératrice qui le questionne. Que lui est-il arrivé ? En passant près de la Cascade, elle a vu un cent-garde qui ramenait l'ale-

1. Ce cheval avait été acheté en 1858 par l'Empereur à lord Cardigan, le héros de la célèbre charge de Balaklava.

zan blessé. On lui raconte le drame. Mais sa pétulance méridionale et l'émoi qui vient de la gagner ne peuvent attendre la fin du récit. Elle appelle une de ses dames, fait appeler un coupé de service et part aussitôt à rÉlysée. Elle y trouve Alexandre II, se jette dans ses bras et, maîtrisée "par l'infinie sensibilité de ses nerfs, elle pleure pendant un quart d'heure, sans pouvoir prononcer une parole.

De son côté, le préfet de police Piétri s'était rendu aux Tuileries et y avait annoncé que l'assassin était un jeune ouvrier polonais de vingt-deux ans nommé Bérézowski, qui avait tiré sur le czar. Il s'était servi d'un pistolet à deux canons chargés chacun de quatre balles, charge formidable qui avait amené l'éclatement de l'un des canons, en blessant la main criminelle. D'après les aveux qu'il avait faits de suite, il s'était abrité pour tirer derrière « un gros monsieur », lequel avait reçu un éclat dans la figure, le coup ayant été tiré au-dessus de son épaule.

L'arrestation du meurtrier avait été des plus houleuses. C'était un capitaine de la garde municipale nommé Lubet qui l'avait, le premier, saisi au collet, tandis qu'il venait de se relever de sa chute et demeurait immobile, le visage décomposé, sa main sanglante n'ayant plus la force de tenir son pistolet. Mais d'un effort il s'était ressaisi et avait crié : « Vive la Pologne ! » Coups de poings, coups de pieds et Coups de cannes s'étaient mis alors à pleuvoir sur lui de toutes parts et ce n'était qu'après beaucoup de peines et de horions essuyés à sa place que les gardes municipaux et les agents de police avaient réussià l'arrachera cette foule implacable et à le faire monter dans un fiacre qui l'avait emmené à la préfecture de police.

M. Rainbeaux avait été incontestablement le héros de cette dramatique aventure. Tous les journaux de l'univers célébrèrent son courage, tous les souverains

se firent un devoir de le décorer; il fut comblé de félicitations et d'honneurs. Or, par un ironique jeu du sort, sa présence à l'endroit où il s'était rendu si utile n'était due qu'à un hasard cocasse dont le public s'amusa fort: une question de bottes trop étroites. Cet imprévu côté comique de l'attentat vaut la peine d'être conté. Se trouvant à Florence, le prince Poniatowski, écuyer de Napoléon ill, y reçut un télégramme du général Fleury lui mandant de revenir immédiatement à Paris, pour prendre son service auprès de l'Empereur pendant la visite du czar. Il devait se trouver aux Tuileries, le dimanche malin, 6 juin, en grand uniforme. Il arriva dans la nuit, se coucha, mais dormit peu. Le lendemain il s'éveilla rompu et fort mal en point. Cependant il se hâta de s'habiller, car il devait déjeuner au palais avant d'accompagner les souverains à la revue. Mais lorsqu'il endossa son brillant uniforme et passa sa culotte de peau blanche, il se sentit plus accablé de fatigue, plus moulu encore qu'en se levant. Pour comble d'ennui, ses grandes bottes à l'écuyère, toutes neuves, trop neuves, refusaient absolument de chausser ses pieds. En dépit de tous ses efl'orts, de ceux de son ordonnance, il ne parvenait point à les mettre et les aiguilles tournaient sur le cadran de la pendule : il ne lui restait plus qu'une heure pour obéir à la volonté impériale. Tandis qu'il trépignait de rage, on sonna à la porte. C'était M. Rainbeaux, qui venait d'être nommé écuyer de l'Empereur et qui lui déclara tout net :

— Je viens vous demander un grand service. Je voudrais voir la revue aux côtés des souverains. S'il vous est possible de vous faire remplacer par moi, je vous en serai infiniment reconnaissant.

Combien l'offre arrivait à point ! En prétextant une indisposition, le prince ne mentirait point. Narguant les bottes trop étroites, savourant d'avance l'indicible plaisir de pouvoir se recoucher dans un bon Itt et de

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s'y replonger dans un sommeil réparateur, le prince accepta avec enthousiasme. Il fit joyeusement remettre à leur place les bottes récalcitrantes et s'étendit dans ses draps avec un profond soupir de soulagement. On sait ce qui se passa au bois de Boulogne. Le soir, M. Rainbeaux vit le prince Poniatowski aux Tuileries. Il courut à lui et lui prit les mains avec effusion,

— Vous avez fait ma fortune, lui dit-il. Jamais je ne saurai vous témoigner toute ma gralilude.

— Je suis ravi d'avoir fait un heureux, répliqua l'écuyer aux bottes fatidiques. Mais jugez de ce que m'aurait donné le czar si j'avais été moi-môme son sauveur ! Quelle coïncidence ! Un Poniatowski arrachant un empereur de Russie à la mort!

Cet attentat eut pour la France des conséquences funestes. Ses ennemis réussirent à exciler contre elle la rancune d'Alexandre 11. La presse étrangère, par des mensonges voulus, aggrava une situation déjà très épineuse. C'est ainsi que Y Indépendance belge assura que vingt-cinq Polonais, élèves de Saint-Cyr, avaient refuséde figurer à la revue. En réalité, notre Ecole spéciale militaire ne comptait que cinq élèves polonais qui avaient pris sans le moindre murmure leur place dans les rangs. Quinze jours après Tattentat, aussitôt Alexandre II rentré dans sa capitale, notre ministre des AfTaires étrangères constatait dans une lettre au prince de la Tour d'Auvergne : « Un rapprochement se>serait produit entre la cour de Russie et celle de Prusse. Le cabinet de Pétersbourg, qui, jusqu'ici, n'avait pas accepté les changements territoriaux que la guerre a amenés en Allemagne, aurait, d'après M de Bismarck, à la suite des conversations du czar et de Guillaume P% modifié sa façon d'être dans un sens tout à fait favorable à la Prusse. » De son côté, l'ambassadeur de France en Russie, M. de Talleyrand, écrivait le i5 juillet 1867 : « L'affaire Bérézowski cause au chan-

celier russe d'assez grands soucis : on s'attend de la part de M. Emmanuel Arago aux plus virulentes attaques politiques et on craint qu'elles restent sans réponse du côté de notre magistrature*. »

M. Firmin Rainbeaux.

D'après une peinture d Edouard Détaille.

Et, en effet, Tavocat de Bérézowski, Emmanuel Arago, au lieu de chercher par une habile tactique à sauver son client, se lança dans un réquisitoire insultant et haineux contre Alexandre II et l'œuvre des czars. Le jury accorda des circonstances atténuantes à

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