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LE BARREAU

Rôle et caractère du harreau de Pau. — Esquisses et portraits d'avocats.

Conclusion.

L'ordre des avocats, au moment de sa reconstitution, se trouva composé d'éléments très divers : les vieux jurisconsultes du Parlement et les jeunes avocats sortis de la Révolution, les uns voulant renouer \qs traditions du passé, les autres s'abandonnant aux aspirations de l'avenir. Mais tous avaient un sentiment aujourd'hui disparu : l'amour de la patrie béarnaise. Tous étaient du pays .

Les magistrats avaient souvent vécu à Paris, y avaient pris d'autres idées que celles de la petite ville ; les avocats, au contraire, quittaient rarement Pau, restaient en contact journalier avec les gens du peuple ; chez eux surtout s'était conservé le vieux type béarnais. Ces physionomies originales sont curieuses à étudier.

Alourot est mort en 1813, âgé de 74 ans. Il a laissé quelques manuscrits. Les commentaires des fors curent de Tutilité lorsque les questions de notre ancien droit coutumier étaient encore plaidées au palais. Comme bâtonnier, lors de l'installation de la cour impériale, il prononça un discours où il jUhit les tristes effets de la République sur Fordrc des avocats enseveli sous un auuis de ruines el de décombres, siihissanl le luéine sort que la magislrature.

Le premier président Claverie qui sortait de l'ancien barreau, a eu plusieurs confrères qui portaient le même nom. On distingua ces homonymes par des surnoms. Le futur premier président s'appelait Claverie d'Argagnon quoi qu'il ne tut pas seigneur d'Argagnon où sa propriété n'avait rien de seigneurial ; un autre Claverie s'appelait Caillaii, et c'était un jurisconsulte estimé, mort en 1846, dont les contemporains vantaient le désinléresseineut sans bornes, Ja modestie rare, la douceur et la simplicité attachante; un troisième Claverie était surnommé Parrot, il entendait très bien les affaires et plaisait surtout par les saillies de son esprit tout à fait béarnais; il avait un pied dilîbrme ; mais, si on critiquait un peu sa laideur, on vantait beaucoup la bcaïué de sa fille Poulette.

M. de Cazalis était le doyen des avocats de Pau et sans doute de l'rance ; il mourut en 1809, à l'âge de 103 ans. Jurisconsulte instruit, il garda, jusqu'à la tin, ses facultés intellectuelles.

L'avocat qui eut à Pau la réputation la plus grande et les sympathies les plus complètes, celui que ses con-

temporains ont regardé comme le type le plusaccom.pli du grand jurisconsulte et de l'homme de bien, ce fut Toutou Lavielle.

Les prénoms de Toutou, Titou, Poupou, Poulou, Ninou étaient alors très bien portés en Béarn ; ils sont aujourd'hui complètement démodés. Quand Titou de Bernadotte devint maréchal de France, il prit un prénom de fantaisie, Jules ; quand il devint roi, il prit le nom de Charles, à cause de son père adoptif, Charles XIII.

Lavielle avait été reçu avocat au parlement de Navarre en 177 1 ; il mourut le 20 janvier 1829, après une vie consacrée tout entière au barreau. Très jeune, il avait épousé la sœur de Claverie, son ami le plus intime et le plus fidèle. Beau-frère du premier président^ il ne voulut jamais accepter une première présidence qui lui était offerte. Ayant un jour à apprécier une consultation où Lavielle avait magistralement résolu les plus épineuses difficultés, le grand jurisconsulte de l'époque, Merlin, déclara qu'il n'avait pas un mot à ajoutera ce remarquable travail; il conclut en disant : « La cour de cassation devrait être heureuse de C07npter parmi ses membres un homme aussi distingué >:.

A une science profonde du droit ancien et du droit nouveau, M. Lavielle unissait la rectitude du jugement, la vigueur du raisonnement, le charme de la parole. Un noble cœur inspirait cette intelligence d'élite. Tous ses confrères le regardaient comme leur maître et Taimaient comme un père. Dans toute la ville, on l'appelait papa Lavielle. Il était prodigue des

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trésors de son esprit; grands et petits y venaient puiser; c'était le conseiller universel de la ville. Il avait conservé une marotte de l'ancien ré^^ime avec grande perruque et vieille robe; lorsqu'une mère ne pouvait être maîtresse de son enfant, elle le conduisait chez papa Lavielle qui, caché derrière l'effrayante marotte, la faisait parler. Ces conseils, assaisonnés d'un peu de peur, faisaient plus d'impression sur le jeune indiscipliné que les corrections sévères.

Dans ce temps-là, le droit était une science qui s'apprenait lentement. Il ne suffisait pas, pour tout savoir, d'ouvrir un recueil par ordre alphabétique. La supériorité de Lavielle s'était imposée à tous; nul n'aurait songé à la contester. Quand il eut quitté la plaidoirie pour la consultation, il devint le guide du barreau, la lumière des magistrats, le conseil des familles et souvent l'arbitre choisi pour trancher les plus grands procès. Assistons à une de ses consultations :

Deux avocats très estimés doivent délibérer avec lui : Pommiés et Bruno Perrin. Les mains derrière le dos, Lavielle se promène dans son cabinet ; il écoute, réfléchit, ne dit rien. Lnlin, en béarnais, il s'adresse à Pommiés : « Kh bien ! qu'en dis-tu ? ». Pommiés dé- I vcloppc son avis. « lit toi, Bruno, qu'en penses-tu? » Bruno Perrin est d'une oj^inioii coiuraii'c à celle de Pommiés et la combat vigoureusement. La discussion s'anime ; Lavielle, loin de l'arrêter, l'excite et provoque ses confrères à se combattre. Puis, il dit à son secrétaire : « Va me chercher tel et tel livre ». Lt il donne son sentiment, il déveK^ppe ses raisons d'une

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manière si lu mineuse qu'il semble que toutes les difficultés s'effacent à mesure qu'il les aborde. Q.uand il a^ fini, s'adressantà Pommiés : « Q.u'en dis-tu? — Je dis, papa Lavielle, que je suis du même avis. — Et toi, Bruno ? — Moi, papa Lavielle, je n'acceptais pas les raisons de Pommiés, mais je crois pouvoir accepter les tiennes. — C'est donc fini. » — « Ecris », dit-il à son secrétaire. Et alors il dicte une consultation courte, précise, complète, tranchant toutes les questions. C'était pour les juges un arrêt tout fait et très bien fait.

J'ai beaucoup connu M. Lavielle fils et il était difficile de le connaître sans l'aimer. Il ne fut surpassé au barreau que par son père. S'il ne savait pas aussi bien le droit, il savait mieux d'autres choses. Sans être infidèle aux vieilles traditions béarnaises, il s'était tenu au courant des idées de la génération nouvelle. Au palais, c'était un charme de l'entendre plaider. Nousavons eu des avocats plus forts dans la discussion; aucun ne l'a égalé dans l'exposition des faits. Il les présententait avec tant d'ordre, il les disposait avec tant d'habileté, il mettait si bien en lumière ce qui était décisif et posait si nettement la question que la question était résolue dans l'esprit des juges avant que la discussion de droit n'eût commencé.

Après la mort de son père, après 1830, Lavielle se laissa entraîner sur un théâtre où tout son talent pouvait se déployer, ilfut élu député. Dès qu'il fut connu, il fut très apprécié. Directeur des aff^iires civiles au; ministère de la justice, premier président, puis conseiller à la cour de cassation, il s'éleva touj.ours au rang.

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des plus forts; on le regardait comme une des lumières de la cour suprême. Ses ouvrages prouvent qu'il savait aussi bien écrire que parler.

Laviclle est un des derniers représentants de cette race de Béarnais en qui l'esprit le plus fertile en saillies s'unissait à des manières caressantes, aniisloiiscs, qu*on ne cherche même plus à imiter. Loin du Béarn, il y songeait toujours, et c'est là qu'il vint passer ses derniers années.

Les Perrin, comme les Lavielle, jouissaient à la cour et dans le pays d'une considération aussi grande que méritée. La dernière fois que j'ai vu Bruno Perrin, le vieillard, qui se sentait au bout de sa carrière, souriait aux efforts du jeune homme prêt à y entrer. Il me donna un livre grec que je garde précieusement et des conseils que je n'ai pas oubliés.

A la différence de Perrin, dont la vie était régulière et austère, Couget n'était ni royaliste, ni religieux, ni très moral. Lavielle père, qui tutoyait tous les avocats, lui disait vous. Etait-ce mépris pour la personne ou respect pour son savoir ? Couget n'était pas Béarnais. Il étaitnéà Luz enBigorre et avait conservéquelque chose de la rudesse du montagnard bigorrais. Il avait tait partie de l'Assemblée législative et s'était occupé de questions politiques et philosophiques. Il aimait à rappeler ses travaux à la Chambre et à parler d'un certain rapport qu'il avait fait sur la marine. Petit de taille, trapu, le teint olivâtre, il plaisait à tout le monde sans chercher ;\ être aimable. On allait chez lui, car il ne sortait guère. Il avait trois passions :

deux qu'on peut avouer, l'autre qu'il ne cachait pas^ assez; il aimait les livres, les oiseaux et les femmes.

Par le travail, Couget avait acquis des trésors de science juridique. Sa parole était flicile, originale, parfois éloquente. Lorsque la veillesse l'obligea à abandonner la plaidoirie, sa clientèle ne l'abandonna pas; elle le suivit dans son cabinet où il donnait des consultations aux plaideurs et des conseils aux jeunes avocats. Couget dictait plus qu'il n'écrivait. Pendant que sa tête travaillait, il prenait, à grandes poignées, du tabac dans une immense tabatière placée sur sa table. Par distraction^ il semait son tabac à terre. Sa cuisinière économe étendait par terre de vieux journaux pour recueillir la poudre brune qu'elle remettait dans la boîte en l'absence du maître. Il lisait beaucoup, se délassant du Digeste avec Aristophane, ou Rabelais, ou Shakespeare.

Quant aux oiseaux, on en trouvait partout, dans toutes les chambres, sur sa table de travail. C'était un encombrement de livres et de cages. Il était à l'affût de tous les marchands d'oiseaux. Il préférait la voix du rossignol à l'éloquence humaine. Souvent^ au milieu d'une consultation d'avocat, si la discussion se prolongeait, il disparaissait de son cabinet. Où étaitil ? Il était chez quelque ami à reposer au chant des oiseaux ses oreilles fatiguées par des voix criardes.

De Couget passons à Lahitte. Celui-ci était un avocat de grotesque tournure. Impossible de dire quel était le plus comique de sa figure rabelaisienne, ou de son accent béarnais inimaginable ; de la bizar-

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rcrie de sa personne ou de celle de son esprit. Tous ceux qui l'ont entendu n'oi t jamais oublié ses étranges plaidoiries. Il y avait toule aux assises lorsqu'il devait prendre la parole. Un jour qu'il. défendait un individu accusé d'avoir volé un porc avec efiraction de la loge, il s'écria, pour écarter cette circonstance aggravante : « Messieurs, les cochons, ces animaux ini- « mondes, se grattent immodestement contre les « portes et les font ouvrir; caries cochons, messieurs, « comme tous les animaux possibles, aiment toujours « la liberté! » Puis, se retournant vers le public, il ajouta : « Quel coup de palle coulre les Hhcraux ! » Ces derniers mots étaient dits à la cantonnade avec un accent et un geste à désespérer les meilleurs comiques.

Par ses réparties, Laiiitte déroutait souvent les avocats les plus sérieux. Un jour, M*^ Couget traitait la question de savoir si la communication d'un mal honteux pouvait être une cause de séparation de corps, et il s'élevait presque jusqu'à l'éloquence en décrivant les ravages de la maladie. « Mallre Cou^el, » s'exclama tout à coup Lahitte, « cotnwe vous èies plein de voire sujet ! » L'émotion, qui commençait à saisir l'auditoire, fit place à un rire général.

De son côté, Lahitte n'était pas épargné par les confrères. 0\\ lui reprochait, ;\ tort peut être, de vouloir laire oublier, par son ardent royalisme, ses détaillances des temps révolutionnaires; on l'accusait d'avoir été dénonciateur de peur d'être dénoncé. Un vieil avocat plaidant un jour contre lui, se mit .\ le regarder

en flice et, fliisant allusion au passé : « Il s'est rencontré un homme, disait-il, qui fit telle lâcheté, telle infamie », et il terminait chaque période en répétant d'une voix sombre et solennelle : « Convcrtere Jérusalem ad DoininuniDeum Inum ». Cette jérémiade et la ressemblance du portrait qui frappait tous les yeux avait mis Lnhitte dans une indescriptible agitation. A la fin, ne pouvant se contenir, il s'écria : ii Nomnie^ cet homme, nommezle! » Mais son adversaire, impassible, répétait toujours salamentation. EtLahitte ayant crié plus fort : « ISIomme^cet homme! » il répondit tranquillement : « Nommezle vous-même; vous le connaissez bien, le pendardl »

Le fils de Lahitte fut un noble cœur, un excellent esprit, enlevé trop jeune lorsqu'il arrivait.aux premiers rangs du barreau où tous ses confrères l'aimaient.

Aujourd'hui, le même genre de plaidoirie règne dans tous les barreaux de France. Mais il n'y a pas longtemps, chaque barreau avait son genre à lui. On ne plaidait pas à Toulouse comme à Paris, ni à Pau comme à Toulouse. Le «enre béarnais était un mélano;e de bonhommie, de raillerie et de malice. On se permettait alors entre avocats des choses qu'on n'admettrait plus aujourd'hui. Par exemple, deux avocats des plus honorables, M'^ Pomarède et ,M^ Croharé, avaient plaidé avec talent et une extrême ardeur l'un contre l'autre. Pomarède insiste pour obtenir la fliculté de répliquer. Sa réplique est longue; les. juges paraissent fatigués.. M^ Croharé se lève à son tour. Il prend un ton solennel, et, imitant la voix et les gestes de son adversaire.: « Messieurs, dit-il, Palali, palala, pdlaîi, pataia, pif,;^

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