LIVRE SIXIEME
LA SOCIHTH DE PAU STATION HI V liRN ALI:
CHAPITRH PRHMI1:R
Vait à diverses époques. — Trois phases de transformalion. — lui société hciirnaise.. — Premières jamiUcs étrangères fixées en liéarn. — Deuxième période : fusion des indigènes et des étrangers. — /v7t'> réciproques. — Troisième période : fin de la société béarnaise ^ triomphe de la société étrangère. — L'anglomanie.
II. II. de sccDiul ordre et petite ville pend.nit longtemps, l\ui prend aujourd'luii les allures d'une grande cité.
Dans un dénombrement de la vicomte de Béarn en i:;S^), Pan ne comptait que I20 maisons, beaucoup
5l8 LA SOCIETE ET LES MŒURS EN BÉARN.
moins que Morlaàs, Orthez et Oloron, En l'an IV de la République, sa population était de 10,000 âmes; en 1817, de 10,811; en 1835, de 11,235; en 1843, ^^ 13,800; en 1849, de 16,170; en 1885, de 29,971.
C'est sous le règne de Louis-Philippe que Taccroissement delà colonie étrangère s'accentua. On commença à la compter : il arrivait à cette époque 404 maîtres et 204 domestiques. La restauration du château eut une grande influence sur les embellissemens considérables et rapides de la cité béarnaise. D'habiles maîtres, envoyés de Paris, trouvèrent ici des ouvriers intelligents qu'ils formèrent au bon goût. De superbes villas s'élevèrent de toutes parts. Cette transformation de la ville opéra un changement complet dans les mœurs. A mesure que l'ancienne capitale du pays grandissait, la société béarnaise pâlissait^ s'eflaçait, disparaissait; et, à sa place, on voyait surgir une société cosmopolite entièrement différente.
Le patriotisme béarnais, jadis si vif, s'envola tout à coup. Chez ces Béarnais, qui tenaient à n'avoir que des juges et des jurats du pays, la cour d'appel n'a plus un seul magistrat de Pau ; le maire est parfois un
étranger.
Dans les salons où l'on parle toutes les langues du monde, la langue béarnaise est la seule qu'on ne parle pas.
Les habitants de Pau, si désireux naguère de s'amuser, ne songent plus qu'à l'amusementde leurs hôtes d'hiver, qui d'ailleurs importent aussi leurs divertissements nationaux.
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Comment s' est-elle accomplie, cette transformation de la petite ville, en station hivernale ?
Dans une première période, les étrangers sont arrivés un à un. Quelques fiimilles anglaises se sont installées. La société locale s'est montrée hospitalière et leur a fait bon accueil.
Dans une seconde phase, la colonie étrangère se forme, grandit; la fusion est, d'ailleurs, complète entre elle et la société indigène; il y a communauté d'amusements, rivalités d'attentions délicates.
Enfin, la société étrangère domine tout; elle se subdivise elle-même et divorce avec la société béarnaise qui semble abdiquer volontairement les usages, les coutumes et les idées d'autrefois.
De tout temps, à Pau comme partout, il y a eu des Anglais de passage. Mais quels furent les vrais fondateurs de cette colonie qui a opéré la transformation de Pau ?
Cette colonie n'a pas été le fait d'une invasion subite. Elle s'est formée lentement, progressivement. Quelques familles fixées à Pau en attirent d'autres. Vers 1822 ou 1823, ce furent lecapltaine Hay, M"'' Hay et ses filles. M. Hay mourut à Pau, vingt ans plus tard, et ses filles ne quittèrent plus notre ville.
On disait bien qu'elles ressemblaient à deux plaintives élégies; mais elles avaient le goût du monde, des lettres. Elles hiv-^nt recherchées dans la meilleure société et par les hommes d'esprit comme l'avocat Lacaze. Elles reçurent, mais leur salon ne chercha pas
à ressembler aux salons de Pau : il garda toujours sa physionomie britannique.
Sans faire ici l'histoire de tous les Anglais qui arrivèrent les uns après les autres, qui, après avoir admiré le Béarn, virent qu'on y était bien et y restèrent : uhi henè, ibi paîria, recueillons toutefois quelques souvenirs.
Lady Fowlis habita, pendant une vingtaine d'années, les grands appartements de l'hôtel de Neys, alors le plus beau de la ville. Jamais elle ne put ou ne voulut apprendre un mot de français. Aussi, dut-elle vivre seule ou presque seule. Son salon était constamment fermé; une fois par an seulement, il s'ouvrait pour toute la société, et c'était un bal splendide auquel nul n'aurait manqué d'assister. La fête terminée, la dame mystérieuse qui, par le charme de son sourire et -la grâce de ses manières, en avait si bien fait les honneurs, refermait sa porte et redevenait invisible usqu'à l'année suivante.
L'hôtel de Neys avait encore, sur la rue Saint-Louis, de hautes et superbes grilles en fer qui ne s'ouvraient jamais. Une nuit, au moment où minuit sonnait, une femme vit passer à travers ces grilles un cercueil porté par quatre hommes et précédé d'un fantôme tenant à la main une lanterne sourde. Demi-morte de frayeur, cette femme jeta l'alarme dans la maison. Elle affirmait l'apparition avec tant d'effroi qu'on s'en émut. On frappe à la porte de la vieille Anglaise. Les domestiques rapportent que milady s'est couchée plutôt que d'habitude. On entre dans sa chambre; elle n'y était pas, le ht n'était pas défait.