‹ La société et les moeurs en BéarnChapitre 12 sur 126 · LE JAMBON DF RAYONNE · texte numérisé non relu

LE JAMBON DF RAYONNE

il n'cList intelligence. En ce temps aussy vint en la dite ville de Paris ung marchant de Bayonne, nommé Bernard du Ha, lequel tant pour ses affaires que à cause que le lieutenant criminel estoit de son païs, s'adresseyt à luy pour avoir conseil et secours à ses affliires. Ce secrétaire de la royne de Navarre alloit aussi souvent visiter ce lieutenant comme bon serviteur de son maistre et maistresse.

Ung jour de feste^ allant le dit secrétaire chez le lieutenant, ne trouva ni luy ni sa femme, mais ouytbien Bernard du Ha qui avecq une vielle ou aultre instrument, apprenoit à danser aux chamberières de céans les branles de Gascogne. Q.uand le secrétaire le veit, luy voulut faire accroire qu'il faisoyt le plus mal du monde et que si la lieutenande et son mari le sçavoient, ils seroient très mal contens de luy, et après lui avoir bient peint la craincte devant les œilz jusques à se fiire prier de n'en parler poinct, luy demanda : — que me donnerez-vous, et je n'en parlerai poinct? Bernard du Ha, qui n'avoyt pas si grand paour qu'il en fLiisait semblant, voyant que le secrétaire le cuydoit tromper, luy promist de lui bailler ung pasté du meilleur jambon qu'il mangea jamais.

Le secrétaire, qui en lust très content, le pria qu'il peust avoir son pasté le dimanche en suivant, après dîner, ce qu'il lui promist, et assuré de cette promesse s'en alla veoir une dame de Paris qu'il désiroit sur toutes choses espouser, et lui dit : — Mademoiselle, je viendray dimanche soupper avecq vous, s'il vous plaist, mais il ne vous fault soulcier que d'avoir bon pain et

bon vin, car j'ay si bien trompé ung sot Béarnois que le demeurant sera à ses despens, et par ma tromperie vous feroy manger le meilleur jambon de Basque qui fut jamais mangé dans Paris.

La demoiselle, qui le creut, assembla deux ou trois des plus honnestes de ses voisines, et leur asseura de leur donner une viande nouvelle dont jamais elles n'avoient tasté. Quand le dimanche fut venu, le secrétaire, serchant son marchant le trouva sur le pont au Change; et le saluant gracieusement lui dict : — A tous les diables soyez-vous donné, veu la peyne que vous m'avez fait prendre à vous chercher.

Bernard du Ha luy respondit que assez de gens avoient prins plus de peyne que luy qui n'avoient pas à la fin esté recompensez de telz morceaux. Et en disant cela, luy monstra le pasté qu'il avoyt soulz son manteau, assez grand pour nourrir un camp. Dont le secrétaire fut si joieulx que encores qu'il eust la bouche parfaictement laide et grande, en faisant le doulx, la rendit si petite que l'on n'eut pas cuydé qu'il eust sceu mordre dans le jambon, lequel il print hastivement, et sans convoyer le marchant, s'en alla le porter à la demoiselle qui avoyt grande envie de sçavoir si les vivres de Guyenne estoient aussi bons que ceulx de Paris.

Et quand le soupper fut venu, ainsy qu'ils mangeoient leur potaige, le secrétaire leur dist : — Laissez-là ces viandes fades, et tastons de cet esguillon d'amour de vin. En disant cela^ ouvre le grand pasté, cuydant trouver le jambon, le trouva si dur qu'il me povoyt mettre le couteau, et après s'y estre esforcé plusieurs foys, s'ad-

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