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CHAPITRE VII

La salle du Tarlcmcnt et la conversation. — ^6://^ des chevaliers, des troubadours, des dévots de la chasse, des pèlerins. — Alliance de la cralanterie et de la dévotion. — Curieuses amours d'Agnès, femme de Gaston Phébus. — La dame des pensées, et la maîtresse de nature. — Armoiries. — Devises. — Poésie. — Musique : ménestrels et méiiestrelles. — La Danse. — Les jeux populaires.

Dans le roman de Gérard de Roussillon, on raconte qu'après avoir mangé, le besoin venait de se divertir. Alors, celui qui savait chansons ou fables se plaisait à les dire : qui sap chanso ni fabla enquet la dir.

Froissart parle beaucoup de la salle du parlement où le comte de Foix recevait des seigneurs de tous pays et les interrogeait sur toutes choses. Beaucoup de pèlerins passèrent de tout temps en Béarn pour se rendre au sanctuaire fameux de Saint-Jacques de Compostelle, et les routiers eux-mêmes les respectaient. Enfin les seigneurs béarnais furent toujours en rapports très suivis avec les divers rois d'Espagne, et souvent firent

alliance avec eux. Gaston Phébus, par exemple, était beau-frère du roi de Navarre.

Froissart dit que, cbez le comte de Foix, on contait « grands faits d'armes, prises et assauts de châteaux et de villes, batailles adressées et durs rencontres ». Les chevaliers revenant d'expéditions lointaines ou de quelque beau tournoi aimaient — cela se conçoit — à parler d'aventures étranges et de grands coups de lance. Mais les règles de la chevalerie enseignaient qu'un maintien modeste rehaussait l'éclat de la victoire :

Un chevalier, n'en doutez pas, Doit férir liault et parier bas.

Ces règles enseignaient encore à être le premier pour frapper dans les combats, à être le dernier à parler devant les gens âgés, à vanter beaucoup les autres et à parler peu de soi.

Les troubadours, gazettes vivantes, apportaient des nouvelles des pays étrangers. Les chroniqueurs, comme Froissart, voyaient pour s'instruire; et le seigneur de Béarn les appréciait beaucoup.

Les dévots de la r/;^j"5^ étaient fort nombreux à la cour de Béarn. Gaston Phébus ne se reconnaissait en cela que trois rivaux : le duc de Bourgogne, le comte de Sancerre et Tancarville ; il se croyait même le plus fort. La chasse était son entretien favori. Dans son livre manuscrit, orné d'enluminures peintes sous ses yeux, il est représenté tantôt en musicien donnant des leçons de corne de chasseur, tantôt en maître professant et expliquant les règles de la chasse.

Souvent, lorsqu'une grande chasse était annoncée, des amateurs s'en allaient, la veille, coucher dans les bois. Là sur des matelas enflés avec des soufllets d''orgue, ils savouraient le plaisir d'être les premiers à entendre le son lointain du cor, les belles voix des chiens, les gais propos des chasseurs, et leurs histoires sur les ours, les sangliers et autres animaux qui peuplaient les forêts aujourd'hui disparues des Pyrénées.

Dans l'âge d'or de la chevalerie, on regardait comme toute naturelle l'alliance de la dévotion et de la galanterie, de l'amour de Dieu et de l'amour des dames.

La légende florissait. Racontée par les pèlerins, on la regardait comme la vérité. Dans ces temps de foi, on aimait les contes pieux, comme, à d'autres époques, on aime les romans naturalistes.

Un saint ermite vivait dans un désert. Il avait suspendu son froc et ses vêtements sur un quartier de roche. Un ours aux abois allait être tué; tout à coup l'arimal disparaît: il s'était caché sous les habits du saint; il était sauvé.

Une meute était lancée contre un cerf: elle s'arrête brusquement; rien ne peut la faire avancer. Le cerf avait trouvé asile dans un lieu saint. On ne trouvait pas étonnant que Dieu eût accordé à une douce bête l'asile qu'elle accordait aux malheureux poursuivis. Un aumônier du comte deFoix voulut prouver que les dix cors du cerf représentaient le Décalogue, et, conciliant son respect pour le Souverain Pontificat ^vqc son admiration pour la chasse, il disait que le pape était le cerf des cerfs, servies servorum.

Marguerite de Valois était très chaste ; mais son style l'est si peu qu'on se demande si elle a jamais osé lire elle-même, à haute voix, un de ses contes aux dames de sa cour.

Cependant, la galanterie est très vantée dans les romans de chevalerie ; elle va très loin dans le commerce épistolaire ; elle devait aller plus loin encore dans la conversation. Le roman : les Dames des belles cousines essaie de démontrer qu'un « amant qui entendait servir loyalement une dame était sauvé », doctrine assurément plus conforme aux idées romanesques qu'aux principes théologiques.

Le comte de Caylus a fait une sérieuse étude des quatre-vingt mille vers que possèdent les manuscrits de la Bibliothèque nationale er qui sont l'œuvre de Guillaume de Machaut. Cepoète^ très renommé de son temps, avait gagné l'admiration de Phébus et l'amour de la comtesse Agnès, femme de celui-ci.

Agnès, fille et sœur de rois, avait de seize à vingt ans lorsqu'elle s'éprit d'une passion violente pour le grand poète. Elle lui adr 'îssait des rondeaux, des ballades et des chansons qu'elle composait elle-même et qui n'étaient pas sans mérite. Et, chose singulière, la jeune princesse voulait absolument que le poète rendît publics les détails de ses amours, ses lettres, ses faiblesses même.

Machaut^ tout llatté qu'il est de l'amour d'une si grande dame, s'excuse plusieurs fois d'écrire de pareils faits, sur Tordre précis qu'il en a reçu.

«Le pèlerinage, dit le comte de Caylus, qu'une femme aussi considérable que sa maîtresse f;iit ;\ Saint-Denis

avec sa sœur, ses amies et son amant, leur dîner au cabaret de la Chapelle auprès de Paris, et le soupe qu'ils jouent aux houles, prouvent des usages simples, bien

éloignés des nôtres et surtout de la bienséance » Il

survient une brouillerie entre les amants; la dame, pour prouver sa loyauté à son ami et lui faire voir clairement qu'il est jaloux sans sujet, « lui envoie un prêtre auquel elle s'est confessée et qui lui certifie non seulement la vérité des sentiments qu'elle a pour lui, mais encore la fidélité avec laquelle elle l'a aimé ^ » .

Quelques femmes poétiques, superstitieuses, ayant une foi et des passions ardentes, comme Agnès, ont pu se contenter de la métaph3^sique de l'amour et même croire que les poètes mystiques pouvaient contribuer à l'édification des fidèles. Mais, plus d'un chevalier, comme Phébus, ne se bornait pas aux simples théories de la galanterie et plaçait à côté de la dame de ses pensées, sa maîtresse de nature.

Si les conversations roulaient principalement sur les questions amoureuses, les questions d'art héraldique et de généalogie étaient aussi fort à la mode.

Voici le commencement d'une pastourelle composée par Froissart pour Gaston Phébus :

En un beau pré vert et plaisant Par dessus Gave la rivière Entre Pau et Ortais séant, Vi l'autr' ier, en si qu'a prangière.

Maint brégier et mainte brégère

' Mémoires de VAcad. des inscript, et belles-lettres, t. XX, p. )99 à 440.

Qui devisoient des Estas Des haults, des moyens et des bas Sans parler de leur brégerie.

Mes d'armes et d'armoiries.

Le peuple aimait donc les mCMiics conversations que les nobles.

Les devises entrèrent dans les armoiries comme une partie essentielle du blason. On vante un loyal chevalier de n'avoir jamais menti à sa devise :

Pues a mi no me ha mentido La devisa de suas armas.

Les devises des rois, des villes, des nobles et de bien d'autres qui n'appartenaient pas à la noblesse, comme les imprimeurs, ont été partout recueillies. On ne l'a pas encore fait pour le Béarn.

Sur les anciennes monnaies morlancs on lit : Piix MorlàûSj — Paxef orwrforqiiie Morhins, — Doiiiiuits illiifuiualio inca, — ISJoli me langcre, etc. Toutes les pièces frappées à Pau jusque sous le règne de Louis XV portent cette légende : Gralid Dci smii id qitod siini. (Par la gr;\ce de Dieu je suis ce que je suis.) C'était la tîère devise des souverains du Béarn.

Gaston Phébus l'avait adoptée et vaillamment soutenue contre le roi de l-rance. Ce brillant chevalier aimait les devises ou sentences. Il en mettait partout. Il inscrivit sur plusieurs châteaux : Tocqiiox si i^iiii::ics (Touches-y, si tu l'oses.) Après avoir arrêté son duel avec le comte d'Ariuagnac, il atlîcha sur un poteau :

58 LA SOClîrrÉ ET LES MŒURS EN BÉARN.

n]e t'attends! » Sur le château de Mont-de-Marsan qu'il vivait fliit bâtir, il avait mis : ISJom y vos.

Il n'est pas toujours flicile de lire ces inscriptions, à demi efîiicées par les siècles. Sur les ruines du château de Mauvezin, j'avais relevé celle-ci : Uau be ledone, que le regretté M. de Saulcy lut ainsi : L'aube le donne, l'aube donne le soleil, c'est-à-dire Phébus. Elle voulait tout simplement dire : J'ai belle done. M. Flourac, en effet, rapporte, d'après Miquel de Vernis, que Jean de Béarn avait pour devise : J'ai bêle done.

Henri IV fit graver Hercule domptant un monstre et il y mit cette devise : Invia virtuti nulla est via. (Pour la valeur, pas d'obstacle.)

Son aïeule, Marguerite de Valois, aimait beaucoup les devises. Celle qu'elle préférait était un souci avec les mots : Non injeriora seciitus. Brantôme, après avoir expliqué que le souci est la fleur qui a le plus d'aflinité ^vQC le soleil^ ajoute que le non inferiora seciitus signifiait a qu'elle dirigeait ses actions, pensées, volontés et réflexions à ce grand soleil qui était Dieu ».

Sur le cadre d'un portrait de Marguerite^ après la mort de François P"", j'ai lu : Semper seras com pena. Je possède une cornaline où se trouve gravée une cage avec un oiseau qui s'échappe, et cette légende : Fayme la liberty. Sur les pierres gravées, sur les meubles en bois sculpté, sur les tapisseries et les broderies surtout, les devises abondent : Numinefreto, — Ubi spiritus, ibi liber tas — ISlunc satior — Deus laudetur — Spectatio niea in cœlis, etc., etc.

Henri IV fit porter au Louvre son grand lit à devise.

Marguerite de Valois, sa femme, avait sur sa litière, aux vitres et ailleurs, quarante devises différentes. Après la rupture de son mariage^ elle prit pour devise : Lardor iimo et gielo moffende. (Je crains l'ardeur et la froideur m'offense.)

La poésie n'était pas moins en honneur dans le Béarn. Agnès aimait les vers de Machaut et elle en faisait d'aussi jolis; Gaston Phébus se plaisait à recevoir des vers de Froissart, et lui-même en composait. S'il reparaissait ici-bas, fort étonné serait- il de voir son livre presque oublié et ses romances chantées encore dans les campagnes et dans les salons.

Dans les manoirs du moyen âge la musique vocale et instrumentale était sûre d'un bon accueil. Les ménestrels étrangers n'étaient pas seuls à charmer les nobles seigneurs; on applaudissait surtout les danioyselleSj moult noblement vestiies, qui sçavient le meslier de menestrandie.

L'art du ménestrel pouvait être exercé par des femmes jeunes et jolies, elles chantaient en s'accompagnant de la harpe; laides, ridées et vieilles, elles racontaient de sombres histoires; elles passaient pour ensorcelées et inspiraient à la fois la curiosité et la terreur.

Dans certaines chartes béarnaises du moyen âge, on trouve le mot manester qu'on a traduit par ménétrier et que nous traduisons par ménestrel. Dans les mêmes chartes, on trouve aussi le mot de hitxadère ou bugadère, blanchisseuse, qu'il ne f;uit pas confondre avec biiyadère.

Les artistes étrangers étaient bien vus en Béarn. Dans lin contrat de mariage de l'an 1310, le futur éponx, qui n'est pas du pays, prend la qualité de maître violon .

Au moyen âge les instruments les plus usités étaient : la harpe, le psaltérion, le cor sarrazinois, le cornet, la trompe, l'oliphant, le violon, la flûte;, la guitare, la viole, les timballes, le tambourin et le tambour inventé par les Arabes.

La musique provoquait à la danse et c'est avec raison qu'on a dit que la danse est naturelle à l'homme. Elle était chère aux Béarnais et aux Basques, fiers de leur renommée d'agilité.

Il y avait des danses savantes et des danses populaires; mais les châtelains mêlaient souvent les deux et les chevaliers béarnais ne se montraient jamais trop difficiles sur la condition de la danseuse, pourvu qu'elle fût jolie.

Dans les châteaux, l'orchestre était nombreux; mais le peuple se contentait de la flûte et du tambourin pour danser ses rondes, ses sauts basques et ses farandoles.

Lorsqu'un événement heureux arrivait au seigneur, tout le village se réjouissait avec lui. De grandes fêtes avaient surtout lieu lorsque le jeune seigneur était armé chevalier; on dansait autour du nouveau chevalier et toute la population était admise à ce bal. Les chevaliers s'y mêlaient et parfois y paraissaient armés de pied en cap, à cheval. L'origine des ballets à cheval vient de là.

DIVERTISSEMENTS DU MOYEN AGE. él

Enfin, tous les jeux qui développaient les forces physiques, la souplesse des muscles et leur développement étaient fort en honneur auprès des Béarnais : l'escrime, le jeu de quilles, le jeu de paume, le jet de pierre et d'autres exercices de ce genre.

Les courses de chevaux, auxquelles on préféra cependant les tournois et la chasse, étaient l'amusement des nobles; les courses de taureaux ne franchirent que rarement la frontière et ne purent pas s'acclimater en Béarn.

Le peuple aimait fort les courses à pied ; il appréciait beaucoup les grands marcheurs. Courir comme un Basque est devenu proverbial.

Les courses pédestres que les Grecs, les Romains et tous les anciens peuples estimaient tant, furent longtemps abandonnées et cependant elles florissaient encore en Béarn sous la Restauration. Depuis lors, on ne les cultiva plus que dans les montagnes où les guides rivaux se disputaient le prix de grimpeurs et la f:iveur des touristes par des ascensions difficiles faites en courant.

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