‹ La société et les moeurs en BéarnChapitre 20 sur 126 · DES ENTERREMENTS · texte numérisé non relu

DES ENTERREMENTS

Bohémiens et béarnais. Tombeaux et épitaphes. — Violation des to}nheaux. — Le crâne de Gaston Phœbus servant à jouer aux quilles. — Privation de sépulture. — Invitation au repas de son pioprg enterrement. — Inhumations précipitées.^ Les enterrés avant d'être nés. — Funérailles mémorables en Béarn.

Les Bohémiens mettaient une grande habileté à faire disparaître les traces du heu où ils cachaient leurs morts '. Les Béarnais, au contraire, avaient un grand culte pour ceux qui n'étaient plus; ilsleur élevaient des tombeaux, y inscrivaient leur éloge, et ne néghgeaient rien pour perpétuer leur mémoire.

p Gaston VI, mort le 26 avril 1290, avait légué son cœur aux cordeliers de Morlàas; son corps fut enterré en ri^glisc des Frères prédicateurs d'Orthez.

Froissart dit qu'il était puissant *\c membres : car m sonvivanl en beau Iclon ilscjîtfonucrcl tailler. L'église

' N'oir hi S a\Kirve française, t. I, p. 77.

8j la SOCIETE ET LES MŒURS EN BEARN.

d'Orthez conserva la statue de leton et l'église de Morlàas en fit faire une autre en cuivre. Voici l'épitaphe de Gaston :

Coiitiiiet hœc fossa, Gastonis principls ossa Nohilis ac himilis aliis, piilvis sibi vilis Suhjcctis parcens, hostes pro virihis arcens^ Du veiiiaiii, Christe, fios uiilitice jiiit iste Et virtute preciuu, coiifer sibi gaiidia tecmn. Gastonis nonien, graluni fert aiiribiis onien Mnlcet prolatiun, clnlcescis sœpè reîatiiin ».

L'épitaphe de Marguerite de Valois est connue :

« Musarimi dcciiiia, et charitiini qiiarta, inclyta regmn Et soror et coiijiix. Margaris ilJa jacet

Pau était la capitale du Béarn, et la cathédrale de Lescar le Saint-Denis des rois de Navarre.

Pendant les guerres de religion, les Huguenots profanèrent les reliquaires des saints et violèrent les tombeaux. La reine Jeanne ne fit même pas respecter celui de son père !

Cette destruction des sépultures vénérées souleva parmi les Béarnais, fidèles aux traditions religieuses de leur pays, une indignation profonde. Les auteurs contemporains en ont gardé la mémoire. Bordenave' déplore les sépulcres paganesqitenient ouverts, leurs caisses suer ilégeusement emportées, leurs ossements inhumainement épandus. Il raconte que les religionnaires ont vendu pièce à pièce les débris du tombeau de Gaston Phébus

' Les Eglises catliédrales, p. 850.

DES HNTERRHMIZNTS 8l

et lire (tu runipciin avec la léle comme avec une houle de quille '.

Les tombes royales du Saint-Denis béarnais furent tellement bouleversées et brisées qu'il \\c\\ reste plus vestige.

Dans sa Monographie de Notre-Dame de Lescar, l'abbé Laplace rapporte toutes les recherches qui ont été fliites pour en retrouver quelques traces. Un procès-verbal, inscrit sur le registre des délibérations du conseil municipal de Lescar, constate que, le 24 octobre 18 18, des fouilles ontétéfaitesdans la partie delà cathédrale, connue sous le nom de chapelle ardente, lieu présumé de la sépulture des rois de Navarre. L'exploration des caveaux n'a produit d'autre découverte que celle de débris humains et de « lambeaux de vêtements tant en soie qu'en espèce de fil d'or ou d'argent de plusieurs couleurs et d'une rare magnificence » .

Si l'on (Ixit d'autres recherches, il est à désirer qu'elles soient plus heureuses.

M. l'abbé Laplace^ dans son livre déjà un peu ancien, et M. Barthét}^, dans un travail non achevé, ont recueilli quelques épitaphes de l'ancienne cathédrale.

On trouve dans les vieux auteurs, notamment d:ms les Bigarrures du Seigneur des Accords ', des recueils d'épitaphes curieuses, très pompeuses, très naïves, très lugubres et même très plaisantes. Dans ce dernier genre, qui n'est pas le plus ordinaire, en voici une dont

' Lire iliin.s le C/hitcAu Je Pau le passage de Spondj sar ces [Mofanations dont il fut le témoin et iiièinc le complice. - lui. Je \ )i^], p. iOI .

M. Barthéty a reproduit le fac simile : La pierre tombale ne porte ni croix, ni signe religieux; au milieu, deux grandes branches de laurier avec un grand serpent, instrument de musique. L'épitaphe contient des détails sur le défunt, musicien de la cathédrale ; dit son oriiïine, son nom, la date de sa naissance et celle de sa mort; puis on lit :

« Passant, priez Dieu pour son âme, afin qu'après avoir assisté à la musique de ce monde, il soit reçu parmi les Bienheureux pour assister à la musique céleste pendant toute l'éternité. Amen. »

L'élection du lieu de sépulture est souvent faite dans le testament. On aimait à reposer dans la maison de la prière, dans quelque chapelle que l'on avait enrichie de dons, à côté des tombeaux des aïeux.

Les débiteurs morts sans payer leurs dettes étaient privés de sépulture \ Aussi dans les funérailles des seigneurs du Béarn lorsqu'on faisait l'éloge du défunt dans la rue, on ne manquait pas de le louer d'avoir toujours payé ses dettes.

Au moyen âge, on avait souvent recours au ciel pour décider ceux qui devaient à rendre ce que la justice humaine ne pouvait les forcer à payer. Dans son curieux testament de 1476, P. de S. -Martin, curé de Lucq, donne procuration à S. Michel archange, prévôt, directeur et protecteur des âmes, à saint Pierre et à sainte CatherinepourprouveràGaillardine de Coarrase qu'elle

' Voir la Navarre française et V Histoire du droit dans les Pyrénées.

DES ENTHRRKMliNI'S. 83

est obligée en conscience, envers son héritier, de payer ce qu'elle doit.

Les usages relatifs aux cérémonies funèbres ont varié selon les temps et les lieux. Cependant l'un des plus répandus était de donner un grand repas le jour de l'enterrement et le jour du bout de l'an.

Ce repas attirait un grand nombre de personnes; tous les parents et amis s'y rendaient, quelquefois de très loin. C'était une dépense considérable que le testateur voulait souvent régler et limiter d'avance.

Dans son testament, en date de 1480, Raymond de Bizanos, curé de Bizanos, règle ce qui doit être donné à dîner le jour de son enterrement; il limite la quantité de viande de bœuf et de mouton; il ne limite pas le nombre des poulets, il dit : « Qiiant à la volaille, tout ce qui sera nécessaire. »

Plusieurs testateurs fixent le menu du repas funèbre. Armand de Lafibnd, dans son testament de 1540, veut que l'on donne une barrique de vin, trois moutons, et il laisse trois mesures de froment pour taire le pain.

Parfois; après avoir réglé le repas, le testateur invitait les convives.

Raymond de Fourcade, avocat, jurât de la ville^de Pau, dans son testament daté de 1533, invite les jurats, ses collègues, à venir dîner chez lui, — hélas! sans lui, — le jour de son enterrement et le jour du bout de l'an.

En Béarn, les funérailles suivaient de très près le décès. Dans son testament daté de 1360, le seigneur d'Assat recommande expressément de ne l'enterrer que

douze heures après sa mort. En attendant, il veut que son corps soitgardé^^r quatre houiines fidèles auxquels on fera faire bonne chère.

Mais l'on racontait bien des histoires sur des inhumations précipitées et sur de prétendus morts enterrés vifs.

Un jour, la baronne de Navailles Labatut passa pour morte et fut déposée dans la chapelle du château. On avait laissé sur son corps quelques bijoux qui lui étaient chers. Durant la nuit, la femme de chambre, accompagnée du valet de chambre, se rendit auprès de la baronne pour lui retirer les bijoux dont elle n'avait plus besoin. Elle soulève le linceul, retire les bijoux, et puis, appliquant un vigoureux soufflet à sa maîtresse, lui dit : « Tiens, voilà pour toutes celles que tu m'as

faites. » Aussitôt, la dame de Labatut se redresse

Il est plus facile de comprendre que de peindre l'épouvante des spoliateurs nocturnes de ce prétendu cadavre. On accourt à leurs cris... Quelques jours plus tard, la morte ressuscitée mettait au monde un fils qui, suivant un dicton populaire, avait été enterré avant d être ne.

Nahaillcs Labatut

Mey Ic'iï enterrât que ha. lut

Cette tradition est ancienne, et très répandue.

On a voulu préciser tous les détails de cette histoire, et en fixer la date. On a conté que la dame de Labatut, recevant une lettre de son mari absent, avait été prise d'une syncope...

Ui:S liNTl-KkEMHNTS. 8)

Je ni'aiTctc là. Une syncope ne peut durer longtemps, tandis que l'état cataleptique et léthargique peut se prolonger un grand nombre de jours.

Voisin du château de Labatut, je n'ai pu recueillir sur les lieux mômes qu'une vague tradition chargée de détails plus ou moins vraisemblables.

Tallemont des Réaux rapporte une historiette du même genre :

Lo!i baron d-.' Panai Piih'ii.'t mort que nat .

La baronne de Panât, qui était enceinte de neu mois, mangeait du hachis, lorsqu'un petit os, ayant bouché le conduit de la respiration, la fit passer pourt morte. Elle fut enterrée avec des basques aux doii^ts. La femme de chambre et un valet de chambre ouvrirent la tombe pour prendre les bagues. La femme de chambre, se rappelant d'avoir été maltraitée par sa maîtresse, lui donna un coup de poing qui déboucha le gosier; la baronne revint à la vie, et mit plus tard au jour un fils qui ne fut pas très homme de bien.

Il y a tant de traits de ressemblance entre les divers récits de même nature qu'on est tenté de les rejetertous parmi les contes populaires.

Pour ne plus revenir sur ce sujet, je vais rapporter les divers usages et les cérémonies curieuses du Béarn en résumant les descriptions contemporaines des grandes funérailles qui eurent lieu : r' au mo\en-âge; 2'' sous les rois; 3'' au t(Émps ^\u Parlement; 4" dans iH)tre siècle.

Hélie surtout fournit des détails sur les obsèques de Gaston Phébus. Il insista beaucoup sur les louanges du défunt chantées en vers et sur les lamentations populaires. C'était là, dit-il^ un usage dnpay s 7 it mos gentis est.

Les cérémonies à observer pour les funérailles des seigneurs du Béarn étaient parfaitement réglées par la coutume. Les mêmes formalités ont été remplies pour différents seigneurs du pays.

Aux archives de Pau se trouve un cartulaire ^ qui contient : i° L'ordonnance de las honors de Moss. Archamhaiid per la gracie deDiu comte de Foix, sanrer (défunt) que Diu perdon (i'' i) — 2^ L'ordonnance de las honors de Madame Label comtesse de Foix qui Diu per la pietat de luy ave mercer(^f° 14.) — 3° L'ordonnance pour les honneurs du comte Jean.

Le mot honneur, dit Sainte-Palaye % signifiait proprement le cérémonial d'une cour. L'épée d'honneur était celle que l'on portait dans les cérémonies, le trône d'honneur, etc.

Ces ordonances étaient donc le programme des cérémonies à observer. C'est long et très diffus.

^ Mérn. de l'Acad. des Inscrip. T. XX, p. 70.

Di;S ENTERREMENTS. 87

Archambaud et Isabelle furent enterrés à Orthez ; le comte Jean, au monastère de Bourbonne. Cependant les programmes varient peu.

Ces cérémonies funèbres eurent une grande solennité. Des lettres de convoccntion, en grand nombre, furent adressées à des rois, à des évoques, à de puissants seigneu^'s amis du défunt, à tous ses parents, à tous ses vassaux. Tousses sujets, sans lettres spéciales, étaient invités de plein droit aux offices et au dîner d'enterrement.

La cérémonie des honors, le service funèbre, avait lieu quelquefois un an ou deux après le décès. Elle eut lieu, pour le comte Archambaud, en mai 1414, et il était mort en 1412; pour le comte Jean, en 1437, et il était mort le 3 mai 1436.

Archambaud de Grailly, captai de Buch, avait épousé Isabelle^ héritière du comté de Foix et du vicomte de Béarn. Il aida vaillamment le roi de France à chasser les Anglais et gouverna sagement ses états. Miquel de Verms, dans sa Chronique, assez mal traduite jusqu'à présent, s'exprime ainsi, dans le texte original :

Je suis le bon comte ti'Archambaut Grand personaige ay et bien haut Et vous juré pcr ma fé.

Que soy des Contes le quin/.é De Poux, countat renoumat Ht de Béarn bon biscountat.

Ab Isabel de bien noble nature Ma bona molhcr ab bèra Stature De qui ay agut mes bêla mavnada De bcls lilhs de noble linhada...

Suivons les honneurs tels que rordonnanceles indique.

Ils eurent lieu le dimanche, selon l'usnge.

La veille, Madame resta dans sa chambre, vêtue de noir avec le manteau de grand deuil. Les fenêtres presque fermées ne laissaient pénétrer que peu de lumière, pauqiic Iiif^. Le soir, on n'alhima que trois torches noires. Dans les honneurs rendus à Isabelle, l'obscurité de la chambre où l'on reçut, le samedi, devait être presque complète : une chandelle le jour, trois la nuit, mais placées loin des personnes.

La veuve d'Archambaud, Madame, entourée de ses dames (dones) et de ses demoiselles (dami:(eles) assises sur des bancs couverts de drap noir, reçut les personnes (far) qui venaient la saluer,/^/' reverencîa.

La grande cloche de l'église, resquireite (petite cloche du château) et toutes celles de la ville sonnèrent, d'une manière lente et prolongée, trois fois pendant la nuit, et depuis l'aube jusqu'à la fin de la cérémonie.

Des centaines d'écussons, grands et petits, aux armes du défunt, décoraient l'église , étaient attachés aux cierges.

Un magnifique catafalque s'élevait très haut; aux quatre angles il avait quatre grands écussons. Il était recouvert de drap noir et de drap d'or, et entouré d'un nombre considérable de cierges. Le long des murs de l'église vingt petits autels étaient dressés, et vingt prêtres y chantaient l'office des morts.

Le samedi, pendant que commençaient les prières et que les cloches sonnaient, un noble seigneur^ chargé

DKS KNTERREMHNTS. 89

d'aiiiioïKcr au peuple la grande ccrcuiouic du lendemain, montait sur le cheval de deuil, lo caha\ ilcit dol, tout caparaçonné de drap noir; il sortit de la cour du château, escorté de huit valets de pied vêtus de noir, et portant un double écusson aux armes de monseigneur, l'un sur la poitrine et l'autre sur le dos. Le cheval de deuil allait tout gracieusement au pas, lot gracioscnienl le pas. Le seigneur annonça la cérémonie du lendemain en parcourant toutes les rues ; il raconta à tout venant les actions honorables du comte durant sa vie, et, parmi les éloges qui touchaient. le plus le peuple^ il ne manqua point d'insister sur la générosité d'Archambaud qui donnait des fêtes, des festins, des cadeaux, et autres honneurs : Sole far graris fesluis cl couihit:^ el (Ions cl aiilres houors.

Le dimanche, dès sept heures du matin, le même seigneur fit, avec le même cérémonial, une seconde fois le tour de la ville pour annoncer le jour de deuil universel, la cessation de tout travail, la fermeture de toutes les boutiques, pour inviter la population à s'associer toute entière à l'afHiction que causait à la famille comtale la grande perte qu'elle avait faite.

En faisant cette seconde publication, le seigneur avait tant démotion dans la voix que tous ceux qui Técoutèrent fondirent en larmes.

Dans son trajet, il rencontra quatre fois MaJaine se rendant à l'église. II la harangua quatre fois d'une manière si touchante qu'elle s'évanouit de douleiu*.

L'ordonnance avait désigné les hommes armés chargés du maintien de l'ordre, les maîtres des cérémonies

chargés de faire observer le cérémonial et de faire placer chacun selon son rang.

En tête du convoi marchaient le cheval du tournoi, le cheval de la devise, le cheval du pennon, et, enfin, le cheval de la bannière, le plus rapproché du char funèbre. Ils étaient montés par quatre grands personnages, entrèrent dans l'église et se rangèrent autour du catafalque. Aux honneurs du comte Jean, ils ne restèrent pas à l'église pendant l'office. Après être entrés les premiers, ils sortirent et ne reparurent qu'à l'offrande.

Le cheval de deuil n'entra pas dans l'église avec les autres.

L'évêque de Lescar et les proches parents précédèrent Madame et le comte Jean.

Madame s'assit près du catafalque sur un banc préparé pour elle ; ses dames restèrent debout derrière. Les grandes dames prirent place sur des bancs rangés autour du catafalque, les autres femmes s'assirent par terre. Tous les sièges étaient tendus de drap noir.

Monseigneur vint se placer dans le chœur sur un haut siège à dossier avec deux coussins, couverts de drap noir. Personne ne se plaça près de lui, comme il convenait à sa dignité.

Un grand nombre de prélats et d'abbés étaient présents. L'archevêque de Bordeaux s'était fait excuser. Dix évêques étaient revêtus de leurs plus beaux ornements, la mitre en tête, la crosse à la main.

Un siège particulier était réservé au roi de Navarre qui ne put arriver. Au service du comte Jean, plusieurs

Page 1