CONDITION DH LA FEMME
Autorité et privilégies de la jeiiniic. — La i^alaiilerie chevaleresque. — Les ))iœurs des Béarnaises. — LimUe du droit de correction maritale.
Un Béarnais, dont j'apprécie le mérite, mais dont je ne partage pas les opinions, a décoré du titre de Mœurs béarnaises un recueil de trent: et une pièces choisies dans une période de deux siècles. Dans une période de quinze ans, quand j'étais magistrat du parquet, j'ai recueilli des plaintes fort étranges ; si je choisissais les plus bizarres et si j'intitulais cette collection : Mœurs actuelles du Béarrij que dirait-on ?
Les déclamations contre la féodalité sont aujourd'hui surannées. Nos «grands historiens modernes ont tranché la question ; ils ont su rendre justice aux services de la féodalité à son origine et flétrir les abus de son déclin.
A l'extrême civilisation correspond souvent l'extrême
CONDITIOX Di; I.A IIMMF. lO^
démoralisation. Au moyen âge, si l'ignorance était plus grande, la foi était aussi plus ardente; si le peuple était plus ignorant que le noble, il n'était pas moins moral. L'Eglise a toujours flétri le vice; mais, si elle a inspiré de grandes vertus, elle n'a jamais pensé au triomphe ici-bas de la morale universelle.
J'ai eu souvent à fliire des recherches sur la conditon de la femme dans les Pyrénées. Ces travaux ont été traduits à l'étranger ; je me bornerai ici à quelques mots sur la condition de la femme en Béarn.
Dans ces temps de violence où la colère de l'homme puissant pouvait éclater d'une manière terrible, afin de donner à la réflexion le temps d'arriver, les Fors du moyen âge avaient multiplié les privilèges du droit d'asile accordés primitivement à certains sanctuaires; la femme, dans nos régions pyrénéennes, protégeait de la même manière les malheureux qui se réfugiaient auprès d'elle.
Dans plusieurs chartes importantes, on remarque cette constatation que le Seigneur du pays a agi avec l'assistance et le consentement de sa noble épouse.
Lorsque le vicomte s'absente, c'est sa femme qui gouverne ; lorsque son fils est mineur, de droit elle est régente ; lorsque le seigneur meurt sans enfants mâles, elle devient hcrilicre et propriétaire de la seigneurie.
Le roi de France avait intérêt à empêcher que l'héritière du Béarn, de Foix et autres lieux n'épousât un prince espagnol ou étranger. Il voulut donc introduire la loi salique dans nos contrées; jamais il n'y put réussir.
Jamais la femme ne reçut plus d'hommages qu'au temps de la chevalerie. Pour les mériter, elle était formée de bonne heure aux gentes manières ; on l'envoyait dans les grands châteaux où se tenaient écoles de courtoisie.
Dans les instructions qu'il adressait à ses filles, le chevalier de la Tour leur recommandait d'avoir autant de courtoisie pour les petits que pour les grands. Envers ceux-ci, la politesse est un devoir ; envers ceux-là, c'était une preuve de bon cœur.
, On enseignait aux femmes qu'elles ne devaient pas être trop emparUes (bavardes)^, ni trop enrisées (folâtres), ni trop encasvées (évaporées), ni trop soursailUes (hardies) .
La Béarnaise était surtout courtoise, gracieuse et un peuescarabillade. Ce vieux mot, effacé depuis longtemps du vocabulaire français, existe toujours dans le vocabulaire béarnais.
Malheur à la dame qui se laissait aller aux désordres des mœurs ! Quelque chevalier austère, passant devant sa demeure, la notait d'infamie, et dès lors, on la regardait comme indigne de recevoir les Joyaux poursuivants d'honneur et de vertu.
Jamais le libertinage ne fut plus honni que dans cette société de la chevalerie où l'on ne parlait que d'amour.
Aucune des femmes qui gouvernèrent le Béarn n'a, comme l'histoire nous l'apprend, déshonoré son règne par le désordre de sesmœurs.Gisla, séparée par l'Eglise, à cause de sa parenté, d'un époux qu'elle adorait, s'en-
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tcrma dans un couvlmu et devint une sainte, liléonore, mère de Phébus, restée veuve se fit admirer par ses vertus et son dévouement maternel. Pétronille épousa cinq maris, mais elle n'aurait pas accepté un amant.
Durant la période féodale, la vertu était chère à la grande dame, parce qu'elle tenait à être respectée ; elle était moins chère au seigneur parce qu'il ne respectait pas ses sujettes.
Est-ce à dire que je me porte garant de la vertu de toutes les châtelaines ? Les passions humaines sont de tous les temps, et ceux qui sont parfois les plus sévères envers les autres sont parfois les plus indulgents pour eux-mêmes.
On peut glaner aux archives de Pau quelques actes qui prouveront qu'il y eut des Béarnaises trop sensibles ; mais ils montreront aussi la sévérité avec laquelle étaient réprimés des faits qui aujourd'hui échapperaient à tout reproche.
Dans un registre de notaire de 1478, je trouve que Guillaumette de Laroin devait avoir un peu scandalisé sa paroisse. Elle fut enfermée à la prison du château de Pau, et n'obtint la liberté que sous la condition de n'avoir plus de relations illicites avec son amant: lir HO iisar ni practicar iUicilaiiicn ah niossen. Rivnond de Lapiiyadc.
La mère, qui tenait à ce que son fils soutînt l'honneur
du nom, cherchait à le diriger dans la droite voie, et,
quand il tombait dans le désordre, elle avait des moyens
qu'une mère n'a pas de nos jours pour arrêter de)i
, folies de jeunesse.
La femme était respectée au foyer domestique. Le For de Béarn , comme d'autres fors des Pyrénées, n'accordait pas au mari le droit de la châtier {de casti^ar sa inolher).
Un singulier acte du 17 septembre 1398 * raconte quQ Pées de Sufores promit à Bonine, sa femme, de ne jamais la battre avec un bâton ou autrement pour quelque désagrément qu'elle puisse lui causer, à moins qu'il ne la surprenne en flagrant délit et qu'il puisse le prouver : qucjames tot^ los aies de sa bite eg, ni yrarat, ni pagiiat, à Bonine sa molher, ah basto ni en aute manerii per Niilhe desagradablitat, no la ferira ni bâtera, sino qiiefos lo faas que eg la atencos ab homi qui carnaument s'ajustât ab ladite Bonine et que eg l'ac podos provar. . .
La femme était sûre que la promesse du mari serait tenue, parce que l'acte portait que^ s'il ne la tenait pas, le comte de Foix toucherait vingt marcs d'argent, et <]u'ArnautdeNavailles, abbé duLucq, recevrait comme :mmône, en loc d'aunioyne, quatre vaches pour acheter tme chape.
Des pièces ont prouvé, d'autres pièces attesteront •encore que plusieurs femmes ont manqué à leurs 'devoirs et commis d'inexcusables finîtes ; mais Thonnête femme est celle qui fait le moins parler d'elle, et pour quelques-unes auxquelles leurs finîtes ont fait une renommée, combien de Béarnaises ont emporté avec «elles la mémoire de vertus silencieusement pratiquées ?
' Arcliives de Pau, E. 1405.
CHAPITKH XII
Les bâtards de Gaston Phivbns. — Bâtards clcirs an château. — Lv cJxirpi'Htier repentant et le grand seigiienr impénitent. — La Comavrc dit comte Jean.
Dire que les nobles Béarnais du moyen âge brillèrent autant par la chasteté de leur vie que par leur bravoure, je ne l'oserais pas. Se conduisirent-ils mieux ou plus mal que dans les autres pays ? Ce serait une comparaison dillîcile à faire.
En Béarn comme partout, autrefois comme aujourd'hui, nombreux sont les enlants nés hors mariage. Leur condition dans la société mérite d'être étudiée '.
Il n'y avait pas de termes assez, méprisants pour désigner les bâtards des pauvres. Au contraire, les b.i-
' Voir sur cclt: question : V H istoiic du Droit dans les /'r;v»u't*.v. et la -Vi7iMrr<'/rjj;ç\7/.v, t. II. p. i<i).
tards d'un roi ou d'un noble seigneur jouissaient d'une position élevée ; loin de faire mystère de leur origine, ils en tiraient gloire.
Guillaume le Conquérant signait et se nommait luimême le Bâtard, dans les actes officiels : Ego cognomine Bastardus. Le conseil souverain de Béarn ayant permis un combat judiciaire en 15 18, l'ordonnance commence ainsi : le Bâtard â'Alhrct, baron de Miocens, sénéchal de Foix, conseiller et chambellan du roi, fait savoir que le conseil Va constitué juge d'un combat singulier à outrance. Un père ne rougissait pas d'élever les enfants naturels à côté des enfants légitimes. Seulement ceux-ci tenaient un rang supérieur.
Gaston Phébus gardait chezlui^ avec son fils Gaston, deux bâtards : Yvain et Gratien., et cela ne choquait personne. Qj-iand il mourut, comme il n'avait plus d'héritier légitime, Yvain eût hérité du Béarn si les vœux des Béarnais eussent été écoutés. C'était un beau chevalier. Retiré en France, il reçut du roi le plus flatteur accueil et fut, à Paris comme à Pau, l'organisateur de toutes les fêtes de la cour. Il mourut, comme il avait vécu, au milieu des fêtes, dans une mascarade organisée pour amuser Charles V. Gratien, de son côté, s'en fut en Castille, où le roi le reçut en grand personnage, lui donna le comté de Médina-Cœli et favorisa son mariage avec l'héritière de Louis de la Cerda. C'est de ce bâtard que descendent deux des plus illustres familles de la grandesse espagnole.
Jean d'Antin, seigneur d'Abos, dans son testament en date de 1 571, lègue à Manau, sa servante, cinquante
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florins et veut que la bâtarde qu'il eut d'elle, soit élevée au château jusqu'à ce qu'elle se marie.
Ils sont nombreux les grands seigneurs et les simples iparticuliers qui, en présence de la mort, croyaient réparer leurs fautes en assurant, dans les dispositions de leurs dernières volontés, le sort de leurs enfants illégitimes. Alain, sire d'Albret, dans son testament de 1522, énumère et dote ses nombreux bâtards: il lègue à Achille une capitainerie de cinq cents hommes ; au seigneur de Mauvesin loo livres pour les études, à Louis et à François, 500 livres pour les études et pour l'entretien jusqu'à l'âge de vingt ans, à Florette 400 livres pour qu'elle puisse entrer au couvent.
En général, le testateur, songeant qu'il est près de rendre à Dieu compte des désordres de sa vie, témoigne quelque repentir. Dans son testament daté de 1499, Peyroton, d'Agous, charpentier à Pau, déclare qu'il a acquis son bien par grand travail et sueur de son corps, que, n'ayant pas d'enf:nu de sa femme, il en a eu un d'Armou de Vergés ; il fait héritier son fils naturel. Il lègue une vache à l'hôpital et s'oblige à faire un pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle.
Un haut et puissant seigneur, Roger de Castelbon, n'était pas aussi repentant que le bon charpentier. Il a l'impudeur, dans sou testament en date de 1349, de léguer 150 livres à chacun de ses bâtards nés on à naityc.
D'après le for de Navarre ', l'absence de la femme dispensait le mari de lui être fidèle. Gaston Phébus fut
• Voir la WwAvrc fiwnçjiise, t. L p. H»),
IIO LA SOCIHTH ET LES MŒURS EN BEARN.
souvent loin de sa femme qui allait voir son frère, Charles le Mauvais, roi de Navarre et comte d'Evreux,
Jean, fils d'Archambaud, au lieu de laisser son épéc oisive en Béarn, la fit souvent briller au service de la France, à côté du bâtard Dunois et de l'étendard de Jeanne d'Arc. Le 7 juin 1439, les Etats de Languedoc lui allouèrent 70,000 moutons d'or pour soutenir la guerre contre les routiers de Rodrigue de Villandri qui ravageaient les provinces méridionales.
Aussitôt, le comte Jean donna l'ordre à son trésorier Paschal de Forgues de prélever sur cette somme celle de cent moutons d'or pour être comptés à Alphonsirw Saichete de Monpeslier demeurant à Belcayfie, comayrc di' mon dit senhor de Foux * .
Ce qu'il appelle comayre était-ce simplement une maîtresse, ou bien ce que les Navarrais appelaient Baragane ? La Baraganie était désapprouvée par l'Eglise, mais la loi l'autorisait ^.
' Arch. nationales, K. 62, n* 26.
- Voir la Navarre française, t. II, p. 188.
CHAP1TRI-: XIH
J'ioleiices. — Douceur envers le peuple. — Sèvèiitês des Fors de Béartr contre les seigneurs orgueilleux ou durs. — Un baron béarnais : tovle la vérité sur l'affaire du baron de Courra:^'.
Les progrès de la civilisation ont produit un grand adoucissement dans les mœurs. Les vieux chroniqueursracontent souvent des faits horribles, des cruautés révoltantes; il n'ont pas l'air de se douter de tout ce que CCS Hiits ont d'odieux. Les rois qui méritèrent le titre de Cruel comme Don Pèdre de Castille, ou celui de Mauvais^ comme Charles de Navarre, eurent beau commettre d'inexcusables crimes, ils eurent des amisparmi* les meilleurs hommes de leur temps, et trouvèrent desapologistes.
Q.uant aux actes passagers de colère et de violence, ils étaient tellement communs que personne n*y prenait garde. Nos pères, habitués ;\ toujours avoir le ter err main, fiiisaient souvent aussi bon ma»'ché de la vie d'autrui que de leur propre vie.
Les mœurs du moyen âge furent les mêmes à peu près partout. Furent-elles, en Béarn, plus douces ou plus cruelles qu'ailleurs ? Je crois sincèrement qu'elles furent plus douces. Parmi les souverains du Béarn, plusieurs se firent remarquer par leur bonté, aucun ne mérita le titre de cruel. Henri IV mérita d'être surnommé le Bon, aussi bien que le Grand.
Sans doute, les seigneurs de Béarn eurent à se reprocher des actes de violence ; mais, en ces temps de toi l'expiation suivait de près la faute^ et ceux qui avaient fait le plus de mal furent souvent ceux qui firent le plus de bien.
Guillaume Raymond, à la main fermée, succéda à son frère Gaston surnommé le Bon et il ne mérita pas le même surnom. Une bulle delà cathédrale de Tarragone signale les détails d'un meurtre qu'il commit et du repentir qu'il en témoigna. Dans un moment de colère contre l'archevêque de Tarragone Béranger^ dont il avait épouséla nièce, Raymondlui fait donner un rendez-vous, va à sa rencontre, le renverse de sa mule et l'égorgé. Le roi d'Aragon aurait bien voulu punir un pareil attentat, mais il n'osait point en demander compte à un trop puissant seigneur. En ces temps, si les rois étaient parfois trop faibles pour arrêter les crimes, le pape était assez fort pour atteindre le coupable qui bravait impunément la justice humaine. Le souverain pontife força le terrible seigneur béarnais à courber la tête sous l'excommunication, à reconnaître sa faute et à l'expier en faisant du bien à ses sujets,
Froissart raconte, sans la moindre parole de blâme,
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deux faits qu'on voudrait pouvoir effacer de la vie loyale et superbe de Gaston Phébus.
Phébus blessa et terrifia son fils gisant dans un cachot, exténué de faim, et fut la cause de sa mort. Ce fils unique portait du poison que Charles le Mauvais lui avait remis comme un philtre d'amour ; et le père en voyant qu'il avait failli périr de la main de son fils, avait dépassé toutes les bornes.
Second fiiit d'horrible violence. Phébus fait venir à Orthez son parent Pierre de Béarn, commandant le château de Lourdes pour les Anglais. Il le somme de lui livrer le château. Pierre de Béarn refuse de livrer la place qu'il a juré de défendre. Phébus ressent de ce refus une colère qui l'emporte : il frappe à coups de dague le loyal chevalier et l'immole à sa fureur.
PhébuS;, en cette occasion, faisait aux autres ce qu'on avait voulu lui faire à lui-même. Il avait promis un jour au prince de Galles d'aller le voir à Bordeaux; mais il exigea des otages qui lui furent remis. Le comte de Foix fut à temps averti, dit du Bclloy, que cette invitation était un piège des Anglais pour se défaire de lui, même en sacrifiant les otages. Phébus renonça à son voyage et renvoya les otages qu'il aurait pu garder. Le dernier fait que nous reprochons à Phébus, tout inexcusable qu'il soit, n'était donc qu'une représaille.
Mais si le comte de l"oix a montré en quelques occasions une grande violence de caractère, il n'a cessé de donner des preuves de sa douceur envers ses sujets. Les règlements qu'il a faits et les décisions qu'il a rei>-
dues démontrent sa sagesse et ses sentiments d'humanité.
Guiraude Biélère avait blessé méchamment Bertaud deCarresse, curé de Castagnède. Un acte notarié constate que Gaston condamna le coupable à ne plus entrer de sa vie au presbytère, à payer dix florins et à venir le dimanche, pendant la grand'messe, en chemise, offrir au curé, en lui demandant pardon, une torche de cire de dix livres.
Un trésorier concussionnaire fut condamné par le même Gaston Phébus à payer 25 florins et à demander pardon an peuple, à genoux, à l'église.
Cette peine d'amende honorable était tout à fait dans les idées béarnaises . Ramonet de Garde avait frappé un moine de Lucq auquel il reprochait de grosses injures. Un acte de notaire de Lescar, daté de 1419, rapporte qu'il n'eut d'autre punition que d'aller en chemise devant la porte de l'église demander pardon et déclarer que le moine n'avait jamais traité sa femme ni sa belle-mère de ce qu'on disait...
Depuis Gaston Phébus, aucun acte de cruauté ne tache la mémoire des souverains du Béarn.
Les fiers barons féodaux, dans leurs châteaux à hautes tours, à larges fossés et à pont-levis, commirentils des horreurs en Béarn ?
Aux vieilles déclamations contre la tyrannie seigneuriale, il est d'abord facile d'opposer les principes trop oubliés de l'ancienne chevalerie : office principal de chevalier est de soutenir femme veuve et orphelins , et hommes mal aisés et non puissants.