LA SORCELLERIE
Histoire de la sorcellerie. — Un génie télégraphiste. — Thiltres d'amour. — Compte rendu d'une affaire de sorcellerie devant le conseil souverain. ■- Prétendus sorciers brûlés vifs au XIV^ siècle: une sorcière béarnaise en 1882. - Transformation moderne de la sorcellerie.
La croyance à la magie, à la sorcellerie remonte aux premiers siècles du monde ; peut-être ne finira-t-elle jamais. On la rencontre chez les anciens et chez les modernes, chez les Hébreux, les Grecs et les Romains, comme chez les Barbares. Elle existe encore, plus ou moins, chez tous les peuples de la terre, aussi bien à Naples qu'en Laponie. De nos jours, des juges ont condamné des sorciers. Le Neiu-York Herald nous a appris qu'une vieille femme indienne avait été lapidée, en décembre 1872, comme sorcière, en vertu d'une condamnation à mort prononcée par le conseil de Pina- Met, État de Nevada.
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De récents travaux ont paru sur la sorcellerie en I3éarn. J'avais trouvé dans les anciens manuscrits de Larcher de curieux détails sur des pratiques superstitieuses que je croyais spéciales à nos régions pyrénéennes ; mais en relisant le livre de Bodin et d'au très ouvrages de démonologie, j'ai été surpris de trouver ces superstitions populaires répandues partout avec de légères variantes.
De Lancre, dans son livre fameux et bizarre de Flnconstarice des Démons s'occupe des Basques et non des Béarnais. L'histoire des superstitions qui, par leur origine et leur caractère, n'appartiennent qu'au Béarn, exige un triage qui n'est pas sans difficulté.
Une quarantaine de textes de pièces relatives aux sorciers, ont été extraits des archives des Bassses- Pyrénécs. Les laits embrassent une longue période^ du 20 juillet 1392 au 19 mars 1671.
Personne ne doute que les sorciers n'aient été jadis traqués en Béarn comme dans toute la France. Mais, comment ces affaires étaient-elles discutées et jugées ? Sous quel aspect se présentaient-elles ? 11 est intéressant de le savoir.
Froissart raconte ' coiiiincnl Pierre de Béarn fui malade par janlôme, et aussi '' eommetil un malin esprit, nommé Orlon servit pour un temps le sire de Corasse et lui rapportait nouvelles de par tout le moniie d' hu\ à lendemain .
' Liv. m, ch. XIV.
2 Liv. m, ch xxii.
Cette dernière histoire est trop longue; elle a été trop souvent répétée pour être reproduite ici dans tous ses développements.
Froissart paraît profondément convaincu de Texactitude de ce qu'il rapporte : Le sire de Coarraze avait eu, devant le pape à Avignon, un procès contre un clerc. Il le perdit, mais malgré toutes les supplications et les menaces du clerc, il ne voulait pas exécuter la sentence. Or, une nuit que le sire était couché avec sa femme, messagers invisibles commencèrent à bûcher et à tempêter tout ce quils trouvèrent parmi ce chastel, en telle manière quil semblait qu'ils dussent tout abattre, — La dame est fort effrayée ; mais le sire asse:(^ hardi pour attendre toutes aventures ne sonnait mot, car il ne voulait pas montrer courage d'homme ébahi. Bref, il découvre que c'est un messager du clerc qui lui jouait ce tour. Il parvint à s'attacher ce messager invisible qui lui déclara se nommer Orton. Orton s'énamoura tellement du seigneur de Coarraze, qu'à nuit passée, il venait lui conter à l'oreille les nouvelles de ce qui se passait en Angleterre, en Ecosse, en Allemagne, dans les Flandres, en Brabant, en Hongrie et autres lieux.
Lorsque le sire de Coarraze allait voir Gaston Phé^ bus, il l'émerveillait en lui contant ce qui s'était passé la veille dans les pays lointains. Un télégraphe n'eut pas mieux fait.
L'ébahissement du comte de Foix est facile à comprendre. Il excita la curiosité du sire et lui conseilla de chercher à voir ce nouvelliste mystérieux. Le sire se mit à solliciter Orton de se laisser voir. Orton refusa
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longtemps et finit par lui dire : la première personne chose que vous verrc:{OH enconlrere:{deniain an matin quand vous soudre:^ de votre lit, ce serai-je.
Le matin, il eut beau chercher, il ne vit rien. Le soir, il se plaignit à Orton : /// n'es qu'un lourdeur. Orton répondit : « Rappelez-vous bien ce que vous avez vu ? » — Je n'ai vu que deux longs fétus sur le pavement qui tournaient ensemble et se jouaient. — Lh bien ! c'est dans cette forme-là que je m'étais mis. Regardez demain. Le matin, en se levant, il vit une truie haute et maigre comme il n'en avait jamais vu. Il lui lança les chiens. La truie jeta un cri, regarda le sire de Coarraze et s'évanouit. Depuis, Orton n'a plus reparu.
Cette croyance aux génies invisibles apportant les nouvelles des lointains pays paraît avoir été assez répandu dans nos contrées et ailleurs.
Almanzor perdit en 998 une bataille sur les frontières de Léon et de Castille et ne survécut guère à sa défaite. (3r, le jour même où les musulmans avaient été vaincus et bien qu'aucun messager n'eût humainement pu franchir la distance du lieu du combat à Cordoue, un homme, vêtu en pécheur, parcourut les rues de la ville, chr.ntant d'une voix lamentable, d'abord en arabe, ensuite en espagnol^ la perte de la bataille. Ow accourut, on voulut s'approcher de cet homme : Soudain, il s'évanouit, <f ce qui fit juger que c'était le génie ou le démon d'Almanzor ». Cela paraît à l'av\n ' la chose la plus naturelle du monde.
* Favyn, llist. de Xin\ii)e, p. 128.
Une autre croyance superstitieuse fort commune était celle des philtres d'amour.
Froissart et tous les historiens du Béarn racontent que Gaston, fils de Gaston Phébus, gémissait de la mésintelligence qui existait entre son père et sa mère. Il alla voir sa mère Agnès à Pampelune où elle vivait auprès de son frère le roi de Navarre. Charles le Mauvais remit à Gaston une poudre qui, lui dit-il, avait la vertu de rendre fou d'amour ; si Phébus en prenait, tout son amour pour Agnès se rallumerait avec une ardeur sans pareille. Gaston était déjà en âge de raison; il était même fiancé à la gaie annagnoisc ; il avait eu l'éducation la plus soignée ; cependant il crut à la puissance d'un philtre pour rallumer un amour éteint.
Ce fait et bien d'autres prouvent qu'en Béarn on croyait aux philtres, aux poudres aymadères.
Les sorcières étaient appelées posoères ; elles se servaient de plantes médicinales et de poudres qui souvent opérèrent de véritables cures. Elles faisaient accroire qu'elles avaient la double vertu de se venger en donnant du mal, et de rendre service en donnant les moyens de réussir dans les entreprises d'amour.
Un testament par devant notaire constate que Peyrot de Vergés avait été condamné à mort, qu'on avait trouvé dans son mouchoir un roseau fermé avec du papier et contenant une poudre ; il déclara alors qu'en mettant cette poudre dans du potage ou du vins on ferait venir à soi, à volonté, les femmes et les filles ; il ajouta qu'il n'en avait jamais usé; mais qu'au besoin, il s'en serait servi.
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On a beaucoup parlé des procès de sorcellerie civ Béarn,niais on n'a guère publié là-dessus jusqu'à présent que des soin maires d' arrêt.
Il serait curieux d'assister à l'une de ces affaires avec sa vraie physionomie d'autrefois, d'écouter le pour et le contre, d'entendre de la bouche de nos vieux Béarnais comment ils traitaient des questions aujourd'hui si passées de mode.
Au xvii^ siècle, l'éloquence du barreau n'était pas encore réformée; mais, au milieu de toutes les citations grecques et latines répandues à profusion et à confusion, il n'est pas impossible de glaner quelques intéressants détails de mœurs locales :
Grâce à messire de Gassion qui rapporte une affaire de sorcellerie dans ses Renionstrauccs cl arrêts \ nous pouvons assister à ces introuvables débats. L'information, les dépositions des témoins à charge et à décharge," les interrogatoires de l'accusé, la plainte^ le réquisitoire du procureur général, la défense de l'accusé^ l'arrêt : nous avons tout.
En voici l'abrégé fidèle :
Le 9 mai 1609, Ramonetde Solu apprit de son frère Odet, qui gardait les chèvres, que, pendant la nuit^ le troupeau était dans une agitation extrême, effarouche, coinine il le croyait, par quelque sorcière.
Le 10 mai, vers minuit, Romonet, entendant du bruit, se leva pour aller rejoindre son frère. Il s'arma d'une dague. Il raconta qu une forme de chèvre lui appa-
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/-/// ; qu'elle se jeta sur lui, lui cracha au visage, l'égratigua et lui mordit cruellement le petit doigt. Alors, il la frappa de sa dague. On entendit des cris, on accourut ; une chandelle fut allumée ; on trouva Marie de Sansarric, femme de Ramonet, gisant à terre, en chemise, pieds nuds et frappée de trois coups mortels. Son mari prit la fuite et passa deux ans en Bigorre. Puis, il s'en alla en Espagne. Plus tard, il rentra en Béarn et se remaria ; mais // fut pris et saisi en vertu des décrets de la cour et mené aux prisons de la Conciergerie.
Le procureur général, dans le procès, commence par vanter la sainteté du mariage, contrat scellé du sceau de la parole immuable de Dieu^ qui a dit : Croisse:^ et multiplie:(^. Après de belles maximes tirées de l'Ecriture- Sainte, des Grecs et des Romains sur le mariage, l'orateur ajoute que la bénédiction de Dieu est descendue jusqu'aux bêtes et aux choses insensibles. Il rappelle des passages d'Aristote et de Pline sur le mariage des plantes.
Puis, apostrophant l'accusé : « Mais toi, misérable ! tu t'es rendu plus sourd et plus inexorable que les rochers, plus insensible que les tiges des blés ! Ta pauvre femme, éprise de ton amour, suivait tes pas à travers les ombres de la nuit. Elle craignait que quelque larron ne te mesfit, en entreprenant de dérober tes chèvres. « Si j'étais, disait-elle, en parlant à ton image, aussi avant dans ta pensée que tu es dans la mienne, je ne marcherais pas ainsi seulette par ces lieux obscurs et sombres.
Non ego dcscrto jacuissem frigida lecto. »
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« Et alors qu'elle pense t'avoir attrapé et mettre sa dextre dans la tienne, c'est alors que tu plantes ton couteau parricide dans son chaste sein. Je sais que tu dis que ce n'est pas ta femme que tu croyais occire, mais une chèvre qui parut à tes yeux au moyen de je ne sais quelle lueur qui passa à travers les fentes de la porte. Les témoins déclarent que c'était une nuit des plus obscures. La lune qui se cache pour ne pas voir un spectacle si horrible n'a garde de donner sa lumière à cette tragédie ; elle couve encore en son sein les mêmes affections qu'elle exerçait en faveur du berger Endymion.
« Ton allégation n'est appuyée par aucun témoin. Peut-on croire un prévenu qui n'a pas d'autre preuve en sa faveur que sa propre allégation ? Ah ! combien de chèvres vous apparaîtraient à vous maris qui, ennuyés de vos femmes, n'avez d'autre pensée que de vous en défaire !
« Pour appuyer ta fourberie^ tu as recours au démon qui est le père du mensonge et qui te porte à deux impostures: l'une que ta femme était sorcière, l'autre que c'est le propre des démons de transformer les sorcières et sorciers en telle forme que bon leur semble.
« Le premier fait est détruit par ta propre déclaration aux commissaires ; tu leur avoues que tu n'avais jamais reconnu ta femme pour sorcière. Quant au second fait, j'accorde qu'il fournisse une des plus hautes questions qui ait jamais été agitée entre les savants. »
Quantité de bons esprits ont soutenu l'affirmative. Citons Bodin, Sponde, notre compatriote, Peucerus, Mé- .ancton entre les modernes, et, parmi les anciens,
Homère, Pomponius-Méla, Pline, Strabon, Virgile, Ovide et une infinité d'autres. Les raisons données par eux peuvent se réduire à trois. La première est prise de la science et puissance des démons : ils ont la science parfaite des secrets de la nature ; la magie leur est naturelle ; la médecine leur doit ses principaux remèdes, car ils savent les propriétés des minéraux et des plantes, des animaux terrestres et des poissons ; ils entendent mieux que nous la composition du corps humain.
Leur agilité est extrême; comme la Médée d'Ovide, ils peuvent se promener sur les cimes des montagnes ; ils peuvent, comme l'ont dit plusieurs auteurs anciens, s'enfoncer dans la terre qu'ils font trembler dans ses fondements et plonger jusqties au fin fond delà mer. C'est sur l'orgueil des ftots que le démon surtout s'épanouit. C'est là qu'il prend les formes qu''il veut, tantôt celle d'un dauphin caressant, tantôt celle d'une baleine, épouvante de la mer même ; tantôt et le plus souvent celle des sirènes qui, par de doux chants entraînent, les naviguants vers les écueils.
Qui donc pense contester que les démons en cette profondit é de savoir, en cette immensité de puissance, nayent la dextérité de transformer Thomme en bête ?
La seconde raison est tirée du génie de l'homme qui opère des merveilles ; il fait porter des roses à un cerisier, des pommes à un chou, etc.; il change la pierre en des statues admirables comme celle de Phryné dans le temple d'Apollon; il change la fougère en verre, l'arbre en lambris de marqueterie, etc. Qui peut donc trouver étrange que le démon, plus savant mille fois