LA COUR DK PAU. I
femmes de son entourage; mais la reine Margot et la belle Corisande en avaient énormément.
Lorsque la Renaissance opérait une révolution dans les idées et dans les arts, Marguerite de Valois étxiblit sa cour à Pau.
L'illustre sœur de François P'' avait la passion de l'art dans toutes ses manifestations :architecture, sculpture, peinture, orfèvrerie, tapisserie ; elle aimait tout ardemment. Sa renommée l'avait précédée en Béarn, et, pour lui plaire, Henri II avait appelé les plus habiles architectes pour refiiire le vieux château de Pau, les meilleurs sculpteurs pour l'embellir. Alors, il n'y avait pas de spécialistes comme aujourd'hui : Michel-Ange;, par exemple, possédait le triple génie de l'architecture^ de la statuaire et de la peinture ; Benvenuto Cellini était orfèvre et sculpteur.
Sous Marguerite, le château de Pau fut l'un des pliss splcndides palais de l'époque. Henri II s'était su-tout occupé de la reconstruction et de l'embellissement extérieur ; Marguerite prit plaisir à diriger elle-même l'ornementation intérieure, à y collectionner des merveilles.
François I" avait appelé à Paris les plus célèbres artistes de l'Italie : Léonard de Vinci, Rosso, Benvenuto et tant d'autres. Marguerite imitait son frère. D'après Vitruve, un architecte doit posséder plusieurs talents, et celui de la musique lui est indispensable:. Marguerite admirait ces artistes complets qui excellaient en plusieurs choses. Elle aimait à visiter Benvenuto Cellini qui lui-même définissait ainsi l'oricvrerie .:
« L'orfèvrerie comprend huit genres distincts de trace vaux qui sont : la joaillerie, les nielles, les filigranes, « l'émail, la grosserie (les grosses pièces, plateaux, « aiguières, etc.), la frappe des médailles, des mon- « naies et des sceaux. » Cellini déploya dans son art un génie véritable. Marguerite compta parmi ses protectrices, et, dans ses Mémoires, l'artiste a gardé le souvenir des services qu^elle lui rendit contre la duchesse d'Etampes, son ennemie déclarée.
Marguerite voulut avoir quelques-uns des chefsd'œuvre de son protégé. Les retrouve-t-on dans l'inventaire des objets précieux conservés au château de Pau ? Ils étaient bien gardés. Lorsque les guerres de religion agitèrent le Béarn sous Jeanne d'Albret, on mit la vaisselle et les joyaux de la couronne en sûreté à Navarrenx, la plus forte place du pays. Henri IV les fit ensuite transporter à Paris. Ne pourrait-on pas en suivre la trace ?
L'inventaire n'est pas l'œuvre d'un artiste; d'après la brève description des objets, il serait difficile de faire à Benvenuto ou à ses élèves l'attribution de telles ou telles pièces. Cependant^ si les œuvres du grand orfèvre ont presque toutes péri, celles que nous connaissons ressemblent parfois à celles qu'a possédées la reine de Navarre. Ainsi le musée de Vienne a conservé une salière en or ciselé, représentant l'Océan et la Terre : l'Océan tient d'une main le trident, et, de l'autre, une barque à mettre le sel ; quatre chevaux marins entrelacent leur queue de poisson, un grand nombre de poissons, d'animaux de la mer nagent à l'entour; la
LA COUR Di: PAU. I49
Terre, femme superbe, tient de la main droite une corne d'abondance et de la gauche un petit temple d'ordre ionique destiné à contenir le poivre ; autour de cette femme apparaissent les plus beaux animaux de la terre. Cette salière était faite pour François I", Benvenuto l'a décrite avec amour. Marguerite avait aussi la sienne maintenant disparue, et Ton sait seulement qu'elle était en argent, or et pierreries, ornée d'une fontaine avec un bassin où se baignait la chaste Suzanne.
M. Georges Duru}- a raconté de curieux détails sur Benvenuto Cellini et sur la passion de l'art au xvi'^ siècle ^ « Q.uiconque, dit-il, possédait un peu d'aisance voulait s'entourer de belles choses; l'art intervenait partout, dans la confection d'iuie boucle de ceinture, d'une garde d'épée, d'un bouton de chapeau, d'un vase à parfums, d'un flacon, d'une coupe, d'une assiette. » Marguerite poussait si loin cette passion des choses rares, ou artistiques, qu'elle iy employait tout l'argent que lui donnait son frère.
C'était ruineux. Dans une de ses lettres à François F*", elle le prie de lui faire parvenir de l'argent sccrèlcnioil. Cependant, avec un seniiment de tendre délicatesse, elle ajoutait : « J'aimerais mieux vendre les meubles que j'ay lait de vostre argent que de vous ennuyer. »
Sans revenir sur les richesses artistiques du château de Pau, il convient de rappeler un petit cotlre recou-
' (-oifcronce fiitc à la Sorboiiiu le 2 avril iSSi.
vert de velours violet garni d'argent doré. Le couvercle était parsemé de fleurs de lys et de marguerites. Gn y trouve, au temps de Henri IV, « un petit tableau « rond avec l'effigie d'un homme en nacre de perles, « garni d'or^ avec la figure en émail d'une femme et « un petit livre à fermoir garni d'or » .
Les émaux de Limoges acquirent une grande renommée qui s'est ravivée de nos jours. Matteo Vazzaro fit des chefs-d'œuvre de gravures en pierres fines et Marguerite en commanda plusieurs.
En ce temps, la broderie était un art nouveau, un art véritable qui avait des aiguilles pour pinceaux, et des soies de toutes nuances pour palettes.
Marguerite fit venir de Paris deux pièces de broderies dont l'une représentait les Enfants dans la fournaise, et l'autre le Jugement de Dieu. Elle les paya quatre-vingtdix-huit livres.
D'ailleurs, elle savait manier l'aiguille comme la -plume. Elle fit une tapisserie où estoit si bien représenté le divin sacrifice de la messe que les plus habiles peintres n'eussent sceu rien faire de si délicat avec le pinceau. Après la mort de sa mère, Jeanne d'Albret substitua à la figure du prêtre une tête grimaçante de renard.
Elle brodait bien, la reine Jeanne; elle ne s'endormait pas lorsqu'elle avait l'aiguille à la main, tandis qu'au prêche le sommeil était souvent le plus fort. Aussi demanda-L-elle à ses ministres la permission de broder pendant le sermon.
Les rois de Navarre avaient aussi la passion des belles tapisseries. Les plus anciennes du château royal