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LH GOUVERNEUR DU BEARN, VICE-ROI DE NAVARRE

que séduisait l'ambition d'avoir un tabouret à la cour, plusieurs auraient brigué l'honneur d'être la dernière, mais aucune n'osa courir le risque d'être l'avant-dernière.

Lorsque la majorité de la population de Pau et du conseil souverain résistait à la restauration du culte catholique, La Force favorisait secrètement les huguenots malgré les colères de la cour : il suivait le courant. Il avait deux puissants ennemis : le comte de Gramont, gouverneur de Rayonne et le marquis de Poyanne, gouverneur de Dax.

Dans ses Mémoires il ne flatte pas Antoine II, comte de Gramont; il lui reproche d'avoir épousé les griefs du parti cathoHque et les récriminations de ses ennemis. La Force, paraît-il, s'était exercé aux courses de taureaux que les rois de Navarre avaient mises à la mode. Un jour, un taureau furieux se jette sur le roi qui allait à lâchasse ; d'un coup d'épée, La Force abattit le taureau. Cet acte de courage fit beaucoup de bruit. Gramont, impatienté d'entendre l'éloge de son ennemi, fit le couplet suivant sur un air alors en vogue :

Le marquis de la Force A tué par sa force, La grand' vaclic ;\ Colas, La, la, déridera.

La Force, irrité, s'en fut au devant de Gramont, qu'il rencontra dans l'antichambre du roi : « Vous êtes poète, lui dit-il, je le suis aussi. J'ai fait un couplet sur le même air que le vôtre :

Des cornes de la vache Je fais faire un panache Pour Gramont que voilà, La, la, déridera.

L'injure était sanglante. Malherbe^ raconte, en effet, que le comte de Gramont, gouverneur de Bayonne, ayant trouvé son écuyer Marfissan en quelque action deshonné te avec sa femme, commença par le tuer. Quant à sa femme, fille de Roquelaure, la meilleure opinion est qu'il ne l'a pas tuée. S'il ne l'a pas immédiatement et ostensiblement frappée, il ne l'épargna pas ; il l'a fit entrer, un jour, dans une chambre où le plancher vermoulu céda sous ses pas et la fit tomber dans un trou profond. La chute fut terrible. La malheureuse femme se rompit une cuisse et en mourut.

Quelle est la vérité ? J'ai fait rechercher à Bidache ce qui pouvait encore rester de la tradition populaire. La tradition rapporte que Louise de Roquelaure eut une intrigue galante, et que son mari, Antoine de Gramont, ayant acquis la certitude de son infidélité, la fit poursuivre et juger par la cour de Bidache qui la condamna à mort ^ Mais le roi de France aurait envoyé M. de Gourgues pour arrêter les poursuites. Gramont alla l'attendre au pont de Garruich, sur la Bidouze, limite de la France et de la souveraineté de Bidache, et il lui déclara que s'il se présentait comme investi de quelque autorité, il ne le laisserait pas entrer dans un pays où il

* Lettre du i^' avril 1610.

2 Voir Tabbé Haristoy : Recherches historiques sur le pays basque, p. 541.

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était le seul souverain ;m:iis que, s'il se présentait comme ami, il recevrait bon accueil. Gourgues déclara qu'il se contentait du titre d'ami.

Quoi qu'il en soit, Gramont eut ensuite d'interminables queielles avec Roquelaure. QjLiant à l'affaire des couplets, un combat singulier devait la vider ; mais, pour empêcher de se battre deux grands seigneurs qu'il aimait^ le roi les fit garder à vue dans leur maison, jusqu'à ce que l'affaire fut arrangée. Elle s'arrangea de la seule manière possible : ils se battirent, et la rencontre eut lieu sans que les exempts qui les surveillaient se fussent aperçus de leur sortie ni de leur rentrée.

Parmi les noms historiques de la France, celui de Gramont est un de ceux qui ont jeté le plus d'éclat à la cour des descendants d'Henri IV. Après Antoine II, on ne saurait oublier l'un de ses fils, Philibert, le fameux chevalier de Gramont, dont le comte de Hamilton a écrit, sous sa dictée, les mémoires.

c( On me mit, dit il, au collège de Pau, dans la vue de me faire d'église; mais comme j'avais bien d'autres vues, je n'avais garde d'y profiter. J'avais tellement le jeu dans la tète que le précepteur et les régens perdirent leur lalin à me le vouloir apprendre. Le vieux Brinon qui me servait de valet de chambre et de gouverneur avait beau me menacer de ma mère, je n'étudiais que quand il me plaisait, c'est-à-dire jamais. »

Le frère aîné avait demandé pour lui une abbaye au cardinal Mazarin dont il avait épousé la nièce. Il le fit appeler et lui tint ce langage : « Or ça notre petit cadet, il faut opter. \'oyez donc si, tenant à Téglise, vous

voulez posséder de grands biens et ne rien faire, ou avec une petite légitime, vous faire casser bras ei jambes pour être le fructus helli d'une cour insensible et parvenir sur la fin de vos jours à la dignité de maréchal de camp avec un œil en verre et une jambe de bois. »

Le chevalier n'hésita pas. Il se sentait porté aux guerrières et galantes aventures. Il brilla d'abord sur les champs de bataille; puis, dans un intervalle de paix, « il jugea qu'au milieu d'une cour florissante en beautés et abondante en argent, il ne devait s'occuper que du soin de plaire, de faire valoir les avantages que la nature lui avait donnés pour le jeu et de mettre en usage de nouveaux stratagèmes en amour. » Il fut heureux au jeu et malheureux dans une entreprise amoureuse. Il vit que le grand roi portait son attention sur La Motte- Houdancourt, une des filles d'honneur de la reine, et il voulut être le rival de son maître. Cela lui valut d'être banni de la cour. Retiré à Londres, on le rechercha tout particulièrement à la cour de Saint- James et il y fit la conquête d'Elisabeth Hamilton, l'une des femmes les plus renommées par l'esprit et la beauté. Il lui promit mariage. Rappelé en France, il quitta Londres précipitamment, les frères d'Elisabeth coururent après lui et le rejoignirent à Douvres. « Chevalier , lui crientils du plus loin qu'ils l'aperçoivent , chevaUer , n'avez-vous rien oublié à Londres ? — Pardonnezmoi, j'ai oublié d'épouser votre sœur. » Il rebrousse chemin avec eux et le mariage se fait.

Philibert de Gramont ne garda pas longtemps la lieutenance générale de Béarn. Il la céda cà un de ses

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neveux et revint à la cour qu'il charmait par son esprit, dont il abusait parfois. Le roi riait de ses mots piquants, mais les courtisans les redoutaient. Devenu vieux, le beau chevalier cherchait à se rajeunir. Un jour, Louis XIV demanda son âge, à l'éveque de Senlis^ qui répondit : « Il ne peut pas cacher son âge; il doit être aussi vieux que moi, nous avons cliidié dans la même classe. » Le roi répéta la conversation : « Cet évéque, sire, répondit Gramont, n'accuse pas juste, car ni lui, ni moi n'avons jamais étudié. »

Antoine III, duc de Gramont, maréchal de France, fut l'epiilé le plus galant seigneur de France et l'ornement de la cour. Il naquit à Hagetmau en 1604 et mourut à Bayonne en 1678. Il a publié des mémoires; son histoire anecdotique fourmille de curieux détails. Il était d'une exquise distinction. C'est lui qui fut chargé d'aller, pour le roi de France, demander la main de l'infante Marie-Thérèse. Sa politesse était parHiite ; mais il ne pouvait rester en plein air la tête nue, et lorsqu'il rencontrait une dame dehors, il n'attendait pas qu'elle le priât de remettre son chapeau; il se couvrait aussitôt, mais en disant avec une bonne grâce charmante: « Ah! madame, puisque vous l'ordonnez donc I » Il aimait à parler de ses terres du Béarn où il voulait aller planter tout doucement ses choux.

Un jour, dans un salon de Paris, il se mit à surenchérir sur des gens qui s'amusaient // dire des menterics. Il raconta qu'il avait établi dans une de ses terres un moulin à rasoirs. Les pavsans, en y approchant les joues, avaient la barbe faite en deux tours de roue.

Au passage du Rhin, au moment où un officier se disposait à se jeter dans le fleuve, le maréchal de Gramont courut à lui le pistolet au poing. « Halte-là ! lui dit-il, vous ne passerez pas que vous ne m'ayez payé les 50 louis que vous me devez. — Etes-vous fou, répond l'officier. — Moi! non, réplique Gramont. Je sais que vous n'avez pas peur de mourir; noyé de dettes, c'est peut-être ce qui pourrait vous arriver de plus heureux; mais, quand vous serez mort, sur quoi prendrai-je mes 50 louis ? Payez-moi, vous dis-je, ou vous ne passerez pas. »

On a beaucoup écrit, et il reste beaucoup à écrire sur le duc Antoine III de Gramont. Toutes les lettres qu'il a laissées ne sont pas publiées. Il était en correspondance avec les plus grands personnages de son temps. M. Tamisey de Larroque a publié des lettres adressées au maréchal par Richelieu, Lamoignon, Bourdaloue, Voiture et Balzac. J'en possède plusieurs écrites de la main d'Antoine III. En voici une textuelle du 2 décembre 1603, adressée à M. le marquis de Poyanne, conseiller de Sa Majesté en son conseil d'Etat et son lieutenant général au gouvernement de Navarre et de Béarn.

« Monsieur^ jay receu la lettre qu'il vous a plu de m'escrire depuy vostre arrivée à Pau, qui m'a apprins touts les ordres que vous y aves donnes, lesquels ne peuvent estre meilleurs. Q.uant à l'affaire du parlement estant generalle, il semble qu'on ne peust séparer aucun des particuliers qui se sont trouves comprins dans la désobéissance et dans l'orgueil le plus mal

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