L INTENDANT
Iniporlaiice des inleudanls. — Hoslilité contre les Béarnais et le parlement. — Marca. — Gassionet sa famille. — Quelques esquisses: d'Aguesseau, de Bailleul, Fourcaull, Dnplessis, Gwjc/ /'indécrottable. Le Brel, Barillou, Harlay. — Les officiers du maréchal de Berwick.
— Pomereii. — Episodes (galants. — Le trappiste. — Le polisson
— L'honnête homme. — Histoire du baron d'Etigny.
L'organisation de l'intendance de Pau fut si souvent remaniée qu'il serait trop long d'en faire ici l'histoire.
Richelieu a donné les motifs qui présidèrent à Y.x création des intendants : « Apprendre comment se gouverne la noblesse et arrêter le cours de toutes sortes de désordres et spécialement les violences de ceux qui, étant puissants et riches, oppriment les faibles et les pauvres sujets du roi. »
L'intendant était donc un grand personnage. Comme nos préfets, il s'occupait de tous les détails de l'administration ; il avait aussi le droit d'assister aux séances
du parlement ; son pouvoir judiciaire personnel était très étendu.
L'intendant faisait à Pau son entrée solennelle au bruit de la mousqueterie et au son des fanfares. Les jurats, revêtus de leur livrée, l'accompagnaient à l'hôtel loué pour lui aux frais de la province. On lui donnait le titre de Monseigneur . Chaque fois qu'il sortait dans l'exercice de sa charge, il était précédé d'un hoqueton. Mais plus on rendait d'honneurs aux intendants, plus ils montraient d'exigences ; ils se regardaient comme les intermédiaires entre le roi et son peuple.
Les gouverneurs étaient au-dessus des intendants ; mais ils résidaient presque toujours hors de Pau, et les intendants correspondaient directement avec la cour ; ils étaient si loin de Paris qu'ils pouvaient présenter l'état du pays à peu près comme ils l'entendaient.
Ils avaient parfois des vanités inouïes : Madame l'intendante Foucault accoucha de sa fille Henriette dans le lit même où naquit Henri IV; elle la fit bercer dans l'écaillé de tortue, berceau légendaire du grand roi.
Presque tous les intendants étaient très riches et recevaient un gros traitement que payait le roi. Ce traitement varia souvent; en 171 8, il devait être de 20,000 livres pour l'intendant de Pau et Auch.
Les hommes du monde savaient apprécier la résidence de Pau.
Un intendant, M. de Boucheporn disait, dans son discours d'installation au parlement: « Fixé désormais dans une ville dont la société passe à juste titre pour réunir
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dans son sein les délices qu offrent les plus agréables vilhs du royaume, je trouverai dans l'intérieur de vos fiimilles ces délassements honnêtes qui, loin d'être interdits à l'homme public, le disposent en quelque manière à se rendre plus accessible, et à tempérer par l'aménité la rigueur d'un refus indispensable. »
Les intendants donnaient des fêtes et des dîners ; ils savaient qu'avec les Béarnais^ il fallait fliire plus d'usage du béret que du gousset. Rien ne les étonnait plus que de voir leurs grands dîners ne pas produire d'eftet.
L'intendant Foucault reçut un jour communication de plaintes adressées contre lui au ministre. On l'accusait notamment d'une faute de politesse envers une personne de la ville. Foucault répond : « Si j'avais manqué de politesse envers eux, ils ne viendraient pas manger comme ils le font très souvent chez moi, par où l'on peut juger du caractère du pays. »
Ces traits de malice contre le caractère des gens du pays sont fréquents dans la correspondance des intendants. Les Mémoires de le Bret contiennent un chapitre intitulé ; Génie et mœurs des Béarnais. On y peut lire : « Les Béarnais ont naturellement beaucoup d'esprit et encore plus de présomption... Leur sobriété est leur plus assuré revenu, et la réputation de gens subtils, l'objet de leur ambition... Dans la société, ils sont glorieux et ne veulent pas que l'on manque ;\ ce qu'ils imaginent leur être dû quoique ils manquent euxmêmes très souvent aux égards que l'honnêteté demande. ))
Les intendants traitaient surtout fort mal messieurs
du parlement. Dans les mémoires imprimés de Foucault, on trouve des portraits de magistrats qui ne sont pas flattés. Le recueil des traits satiriques lancés contre la cour serait interminable. Un exemple seulement pour montrer que l'intendant du Plessis n'y allait pas de main morte :
« J'avoue, écrivait-il le 3 octobre 165 1, que l'obstination de MM. les officiers du parlement de Pau interdits, et les discours impérieux qu'ils tiennent contre ceux qui devraient leur servir d'exemple, et qu'ils devraient considérer comme leurs médiateurs, mérite une peine plus rigoureuse que celle de la perdition de leur emploi et la détention de leurs députés \ »
Quelle peine voulait donc l'intendant du Plessis ? Si les intendants furent souvent en lutte d'autorité contre le parlement, le peuple prit constamment le parti du Parlement contre eux.
Les intendants, excepté les deux premiers nommés, furent toujours étrangers au pays, et les Béarnais, qui aiment tant aujourd'hui les étrangers, les détestaient autrefois. Ils avaient beau être divisés entre eux, ils étaient toujours unis comme un seul homme contre celui qui, chez eux, voulait paraître plus qu'eux. Ils répétaient sans cesse : Y intendant foule aux pieds le peuple pour faire du :(èle. De son côté, l'intendant se sentait trop mal vu, en butte à trop d'attaques, pour désirer rester longtemps à Pau, si loin de Versailles. Aussi vit-on, en moins d'un siècle et demi, défiler en Béarn quarante
' I/original de cette lettre est entre nos mains.
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intendants. C'étaient des hommes fort protégés. Citons entre autres : d'Aguessenu, le père du chancelier; Du Bois de Baillet, Vami de Le Tellier ; Desmarets de Vaubourg, neveu de Colbert ; Feydeau du Plcssis cousin de Feydeau de Brou, aumônier du roi ; Sauve, cousin par aUiance de M'"'-' de Pontchartrain; le marquis Guyct Boulanger, allié du ministre Chamillart; Le Bret, fils du premier président de Provence; Méliant, beau-frère du marquis d'Argenson, ministre des affaires étrangères ; Le Camus, neveu du cardinal Le Camus ; Deschiens de Laneuville, mari d'une fille d'honneur de Madame ; Barillon,^/^ de l'ambassadeur que l'amitié de La Fontaine et de la marquise de Sévigné rendit célèbre; de Harlay de Cély, fils du premier ministre plénipotentiaire de France au congrès de Ryswick, etc..
Les intendants furent quelquefois des hommes de valeur ; quelquefois aussi, ils ne durent qu'à la faveur des fonctions au-dessus de leur mérite. Leur histoire serait trop longue ; quelques portraits en passant.
Le premier intendant (1631-1638) fut le célèbre Pierre de Marca, alors président au parlement de Navarre. Par l'aménité de son caractère, les ressources de son esprit, l'autorité de sa science, et, surtout, par le crédit dont il jouissait à la cour, Marca sut plaire à tous, concilier tous les intérêts. Il quitta le Parlement pourrévéché du Couserans, mais continua toujours à s'occuper des affaires de Pau.
Le second intendant (1640 1646) fut Jean de Gassion, président au Parlement. Il n'était pas riche encore, et il n'eût pas toujours le dessus dans ses luttes
violentes contre le premier président qui, le faisant sortir un jour de la salle des délibérations, vantait encore V exubérance de sa civilité.
Vint ensuite d'Aguesseau, le père de l'illustre chancelier. D'après Saint-Simon, c'était un petit homme de belle mine qui, avec beaucoup d'esprit et de lumière, avait été toute sa vie un modèle, mais aimable, de vertu, de piété, d'intégrité... Il représentait au naturel ces vénérables et savants magistrats de l'ancienne roche qui sont disparus avec lui, soit dans ses meubles et son petit équipage, soit dans sa table et son maintien. Sa femme était de même trempe avec beaucoup d'esprit. Il n'avait aucune pédanterie. La bonté et la justice semblaient sortir de son front '.
Les intendants se suivaient et ne se ressemblaient pas. Du Bois du Baillet, fier de la protection du chancelier Le Tellier, traitait fort cavalièrement les magistrats. Les registres secrets du parlement constatent qu'il ne lui en coûtait pas d'aller jusqu'à l'injure. Irrité contre M. l'avocat général de Mesplès qui s'était plaint du mauvais état des prisons, il lui répondit qu'il le ferait marcher droit, le traita de long et fâcheux discoureur, W^pehimberbis juvenis. Préchac raconte, dans son Héroïne mousquetaire, la très curieuse anecdote d'un officier de Mesplès qui, profitant de ce qu'il était imberbe, se fit passer un jour pour l'héroïne M"^ de Meyrac.
Foucault remplaça Du Bois. S'il traitait bien ses magistrats à sa table, il les traitait moins bien dans ses
^Mémoires de Saini-Simon, édition de 1840, t. XXVII, p. /|4.
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Mémoires. D'après Saint-Simon, « c'était un lionnctc homme savant en antiquités et en médailles dont il avait un beau cabinet. Ce goût commun avec le P. La Chaise lui en acquit la connaissance, puis l'amitié qui l'avança et le protégea toujours » '.
A l'exemple de Foucault, de nobles et riches Béarnais faisaient collection de médailles. C'était une mode ; si je n'avais hérité du médaillier d'un noble Béarnais, je n'aurais pu croire que l'ignorance en numismatique pût aller si loin.
Saint-Simon et le journal de Dangeau parlent du rare mérite du premier président Dalon qui exerça quelque temps les fonctions d'intendant; ils parlent aussi de M. Desmarets de Vaubourg.
Feydeau du Plessis mourut à Pau, chose rare! Les intendants n'ont jamais vieilli enBéarn. Le parlement en corps assista aux obsèques. Il avait épousé une d'Ormesson. Indépendamment de documents officiels, il a laissé des lettres signées simplement Diiplcssis. Dans l'une principalement, il traite de la participation dos Etats de Béarn aux États généraux de France qu'il avait été question de convoquer pour le 19 mars 1649, à Orléans. La réunion du Béarn et de Navarre à la couronne n'ayant été définitive qu'en 1620 ou 1621, les Etats de Béarn n'avaient pu prendre part aux Etats généraux de 16 14.
L'intendant Giiyet ne tut pas llatté par Saint-Simon. Il le mit à côté de Ribourd, un autre parent de Cha-
^ Mémoires^ t. XXIV, p. 1:41.
millart et les traita de la façon suivante : « Rien de si ignorant, ni, en récompense, de si présomptueux et de si gîorieux que ces deux nouveaux animaux. Le premier s'était sûrement monté sur le marquis de Mascarille, et l'outrait encore. Tout en lui était parfaitement ridicule. L'autre grave, collet monté, faisait grâce de prêter l'oreille, à condition pourtant qu'il ne comprendrait rien de ce qu'on lui disait. Jamais un si sot homme que celui-là ; jamais un si impertinent que l'autre; jamais rien de plus intolérable que tous les deux ^ ))
L'intendant Le Bret composa en 1700 le Mémoire sur le Béarn où nous avons puisé tant de curieux détails. Il tenait, comme il le dit dans une de ses lettres datées d'Aix, au bon souvenir qu'on pouvait avoir gardé de lui en Béarn.
Le journal du marquis d'Argenson % dit de l'intendant Méliant : « Peu d'esprit, mais de la conduite et de la sagesse ». Saint-Simon l'avait recommandé à Chamillart : « Il envoya, dit-il, Méliant intendant à Pau et de là à l'armée d'Espagne où, par M"'^ des Ursins et par le duc d'Orléans, je lui procurai beaucoup d'agrément. »
Le Camus n'était à Pau que depuis cinq mois, lorsqu'il mourut. Comme il était doyen né du Parlement^ la cour assista à ses obsèques quoiqu'il n'eût pas encore été installé.
1 Mémoires, t. VII, p. 240.
* Tome \, p. 180.
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Les luttes du parlement et de l'intendance furent presque constantes, mais elles ne furent jamais plus violentes que sous l'intendant de Barillon. Cet ami de la marquise de Sévigné avait à Pau des ennemis qui ne l'épargnaient pas. Aussi le premier président fut-il très fier un jour de pouvoir, toutes chambres assemblées, lire une lettre du chancelier de France conçue en ces termes : « J'ai rendu témoignage de la fidélité de la compagnie au roi avec autant d'avantage pour elle que de désavantage pour M. de Barillon. »
Son successeur fut M. Cély de Harla}-. Il ne se hâta pas de se présenter au Parlement dont quelques menbres étaient systématiquement hostiles aux intendants. Le premier président dut intervenir. Il fallait, dit-il à la compagnie, par respect pour le roi, ne pas traiter d'inutile une personne choisie par Sa Majesté; il ne fallait pas, par respect pour soi-même, manquer à la politesse en disant des choses désagréables à l'intendant. Cette mercuriale produisit son efîet et M. de Harlay lut bien accueilli. Il se plut à Pau et n'était pas pressé de s'en éloigner; mais de brillantes situations l'attirèrent ailleurs. Saint-Simon en fait ce portrait: << C'était un fou plein d'esprit, plaisant, dangereux et peut-être la plus indécente créature qu'on pût rencontrer, de plus ivrogne, crapuleux, d'une débauche débordée... La capacité ne lui manquait pas, mais il ne prenait pas hi peine de rien faire; les secrétaires faisaient tout; il lui était arrivé partout mille scandales publics et il était si accoutumé et si heureux à s'en tirer et à monter toujours de place en place jusqu';\ l'intendance de Paris
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qu'il disait : « Encore une sottise et je serai secrétaire d'Etat » .
M. de Lesseville resta treize années à l'intendance de Pau. On l'y aima et il ne se brouilla point avec le parlement. Il fut averti le 30 avril 17 19 que le maréchal de Berwick arrivait le soir même à Pau. Le maréchal devait loger chez lui; mais où loger son étatmajor et un grand nombre d'officiers généraux? Lesseville chargea les jurats de leur distribuer des logements chez MM. du parlement qui possédaient les maisons les plus convenables de la ville ; mais les conseillers prétendaient que, parmi leurs privilèges, se trouvait l'exemption du logement des gens de guerre. On discutait,, on cherchait à faire une transaction ; bref, on délibérait encore lorsque les officiers arrivent et s'installent en enfonçant les portes qu'on n'ouvrait pas assez vite.
Cette affaire ne compromit pas la bonne intelligence entre l'intendant et les magistrats. Dans les registres des Etats du Béarn^ de 1727, on trouve que les Etats offrirent à M. de Lesseville deux chevaux andalous ; ailleurs, on peut remarquer que le roi qui accepte volontiers les dons que les États lui font, refuse ceux que l'on veut faire à son intendant ^
M. de Pomereu succéda à Lesseville. C'était, suivant Saint-Simon, un aigle d'esprit et de capacité ^ Il était grand travailleur, bon homme et honnête homme. . . C'était un feu qui animait tout ce qu'il faisait, mais
1 Archives, C. 769.
« Ibid., C 770.
^Mémoires, t. IV, p. 1^5.
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allait quelquefois trop loin, et il y avait des temps où sa famille faisait en sorte qu'il ne vit personne *.
Malgré son caractère quelquefois fimtasque, Pomereu était aimé et apprécié. Il mourut à Auch en 1794, et on lui éleva un mausolée dans la cathédrale.
D'après Iq Journal d' A rgen son, l'intendant de Baloyre était un homme de fortune, de quelque esprit^ mais lourd dans la bonne compagnie et admiré dans la mauvaise. Il fut rappelé, ou expulsé de Tintendance. On lui reprochait d'avoir peu de moralité et même de probité. Il était des petits soupers de Fagou, fils du premier médecin de Louis XIV ; puis, dans les affaires où il était rapporteur, il empruntait, dit-on, aux plaideurs et ne faisait pas honneur à sa signature. Le repentir dut le prendre un jour, puisqu'il se retira à la Trappe.
Au point de vue moral, M. de Saint Contest avait de tristes précédents : il avait voulu épouser une actrice de l'Opéra et ses galantes aventures avaient fait du bruit. Il se maria, et sa femme lit parler d'elle. Le président de Chauvelin, neveu du garde des sceaux, l'aimait fort et empêcha que le mari fût envoyé comme ambassadeur en Portugal, afin que la femme ne s'éloignât pas de Paris.
Le marquis d'Argenson traite aussi mal que le duc de Saint-Simon quelques-uns des intendants de Béarn. Il dit, en parlant de M. de la Bove , « Je trouve qu'il ressemble à ces petits écoliers polissons dont on voit tant dans les collèges ce qu'on nomme malice par excel-
* Mcinoires, t. VI, ji k) j.
lence : petit ragot, de petits yeux, un air de malignité soutenu de peu d'esprit et entremêlé d'air sérieux dans les actes de quelque bon sens : pâle au reste et des trous aux joues. »
« Marville, dit encore d'Argenson, est d^une roture parfaite ; il n'a ni fonds, ni savoir, ni réputation, ni usage du monde et est incapable de se soutenir par
lui-même Le Marville n'est qu'un petit garçon qui
ne tient à rien et qui a besoin d'étai. M. de Marville n'est qu'un polisson. »
Parmi les derniers intendants se trouvèrent M. d''Aine qui ne craignit pas d'irriter profondément le Parlement ; il lui coupait les vivres en refusant de viser les ordonnances de paiement; puis M. de Boucheporn qui vécut, au contraire, dans la meilleure intelligence avec les magistrats, M. de Boucheporn, homme d'un noble caractère et d'un esprit distingué, exerça des fonctions jusqu'en 1790 et il clôt la liste des intendants de Béarn .
L'un d'eux mérite une place à part : le baron d'Étigny, dont le nom est resté si populaire dans toutes les contrées pyrénéennes.
Il naquit à Paris en 1720. Sa famille était d'ancienne noblesse . Doué d'une précoce intelligence^ il entra au Parlement avec dispense d'âge, et, à trente et un ans, il fut appelé à remplir en Béarn les difficiles fonctions que son frère Maigret de Sérilly y avait occupées.
L'intendance d'Auch et de Pau était dans le ressort de trois parlements; elle renfermait quatre pays d'États et six d'Élections ; mais la plus rude affaire était de
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vivre en paix avec le Parlement de Navarre. Louis XV avait offert à d'Étigny des lettres de cachet en blanc pour vaincre l'opposition de quelques conseillers. D'Etigny les refusa, préférant agir parla douceur, sans rien abandonner de ce qu'on devait à sa dignité et à ses fonctions.
La gloire de d'Étigny, c'est d'avoir fait des choses dont nous profitons tous les jours et qui rappellent sans cesse sa mémoire. Il créa des pépinières pour le perfectionnement des arbres fruitiers et pour peupler d'arbres le bord des grandes routes. Il fonda des haras pour le progrès de l'espèce chevaline. Il fit des prodiges pour introduire en France un troupeau de ces superbes mérinos qu'il avait admirés en Espagne et en Portugal : 120 bétes à laine y compris 39 béliers arrivèrent dans nos contrées ayant supporté les fatigues d'un voyage de quatre cents lieues; puis il fit venir de Pologne de belles brebis pour les croisements.
Des grandes routes sillonnèrent dans tous les sens nos plaines, nos coteaux, nos montagnes. <( Le Béarn, dit Ladoucette, s'enorgueillit de lui devoir deux cents lieues de chaussées magnifiques, dix routes qui viennent aboutir à Pau, et celles par lesquelles on montait avec fiicilité à Ludion, à Barèges, à Cauterets, à Saint- Sauveur, aux Haux-Chaudes. Le chemin de Barèges est une des merveilles de France ; on le compare au Simplon, au mont Cenis, à la Corniciie, au mont Genève età l'Abescée. Joseph II, empereur d'Allemagne, voyageant sous le nom de comte de Falkenstein, ne put retenir son admiration à la vue de tant de monuments
d'une grande administration. » D'Etigny, cependant, n'avait pas les ressources que les gouvernements possèdent aujourd'hui pour entreprendre les grandes voies de communication dans les lieux les plus difficiles; il se heurtait, au contraire, à chaque pas, à des obstacles dont nous n'avons pas l'idée. Les vieillards racontaient encore, dans mon enfance, les résistances que d'Etigny rencontrait de la part de ceux qui auraient dû l'aider. Les riches seigneurs, dont il coupait les propriétés, s'indignaient de le trouver inflexible à leurs sollicitations afin qu'il fît dévier les tracés adoptés ; les pauvres ouvriers s'effrayaient des travaux qu'on leur faisait faire ; pour adoucir leurs peines et venir à leur secours, d'Etigny s'imposait de grands sacrifices et n'en retirait que de l'ingratitude.
Rien ne le découragea : il avait foi dans l'avenir et la conscience des services qu'il rendait au pays. « On me maudit aujourd'hui, disait-il ; un jour, on me bénira. » Il fat persécuté, disgracié. Après sa mort, on lui a élevé des statues.
Le perfectionnement des routes anciennes, la création des routes nouvelles produisirent les plus grands avantages. Le commerce prit un essor inoui. « Pour en donner une idée, dit Jacob, on se borne à dire que, lors de la nomination de d'Etigny à cette intendance, le commerce s'y faisait encore par échange, que la barrique de vin, contenant trois cents pintes au moins, se vendait six livres, et que le sac de blé pesant deux cents livres se vendait trois livres ; mais que, les communications étant établies, les denrées de première nécessité