‹ La société et les moeurs en BéarnChapitre 72 sur 126 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

LACADEiMIE BEARNAISE

Séances académiques. — Les lauréats. — Services rendus par l'Académie,

Le penchant des Béarnais pour la vie oisive était si manifeste sous l'ancien régime que l'on voulut y chercher remède. Quelques hommes d'esprit fondèrent une académie à Pau. Ils ne la créèrent pas pour mettre au jour des œuvres qui auraient autrement couru le risque de rester dans l'ombre : ils avaient assez de bon goût pour apprécier les plaisirs de l'intelligence, mais ils aimaient trop leurs aises pour s'assujettir à un travail fLitiguant; ils ne cultivaient guère les lettres que pour I eux-mêmes, mais ils en favorisèrent la culture par des " récompenses et des honneurs. Le rôle de Mécène convenait mieux aux grands seigneurs béarnais que celui de Virgile qui mettait beaucoup de temps à faire difficilement des vers faciles.

Palassou a fait une dissertation sur V aptitude des Béarnais pour les lettres et les arts.

L ACADl-MIE BEARNAISE. 34!

Uaplitlide ne peut être contestée ; mais, pour réussir, il faut plus que du talent, il faut la patience du travail, le iabor iinprobns.

Dans la ville de Pau, l'esprit courait les salons, voire même les rues. Ce qui était rare, c'était le goût des fortes études, nécessaires même au génie pour former les grands écrivains et les grands artistes. Les Béarnais ne reculaient pas devant le danger des batailles, mais devant les veilles laborieuses. Ils conquirent plusieurs bâtons de maréchaux, jamais un fiiuteuil à l'Académie.

L'esprit en Béarn est brillant comme les rayons du soleil qui l'échauffé, mais calme comme le beau ciel du pays ; il est plus gracieux que profond, il a plus de spontanéité que de culture.

Les gentilshommes et Messieurs du Parlement appréciaient les jouissances intellectuelles, mais ils les assaisonnaient avec d'autres plaisirs. La société littéraire qu'ils organisèrent reçut le titre ^'Académie béarnaise des sciences et des bcaiix-arls. Elle fut autorisée par lettres patentes du 21 mars 1721.

Ce n'était pas une Académie où tout le monde pouvait entrer en payant une cotisation. Le nombre des membres en était très restreint. Les habitants de la ville les plus considérables par leur position sociale ou leur esprit en fiiisaient partie, et c'était un honneur de trouver place à côté d'eux.

Les premiers protecteurs de l'Académie furent de très hauts personnages. D'abord le duc de Gramont, puis le comte deMorville, chevalier de la Toison d'Or, ministre secrétaire d'Ltat.

Les fondateurs firent grandement les choses. Ils fixèrent la cotisation primitive à loo livres par an. Pour conjurer l'ennui qui se glisse parfois dans les sociétés savantes^ ils admirent les dames à leurs séances académiques. Pour les y attirer, on ne leur promit pas seulement de la poésie et des discours, on y ajouta des concerts et des collations. Les académiciens fondèrent une bibliothèque musicale qu'ils enrichirent de leurs dons. Comme exécutants, ils choisirent d'excellents artistes ; ils en firent venir même de l'étranger; ils engagèrent aussi les musiciens de la cathédrale de Lescaret l'organiste de Saint- Martin. Les concerts avaient lieu tous les jeudis. Ce qu'on appelait alors les collations étaient entremêlées aux concerts. Plus tard, elles furent supprimées, parce que cette espèce de galanterie entraîne l'interruption des concerts auxquels on ne saurait assister avec trop de silence. Ils est, d'ailleurs, fiicile de comprendre que les conversations engagées en se raffraichissant gaiement ne pouvaient s'arrêter court au premier coup d'archet.

Les invitations aux soirées académiques étaient d'autant plus recherchées qu'on ne les prodiguait pas. Les étrangers, aujourd'hui si bien accueillis et toujours en majorité dans les salons de Pau, n'étaient que difficilement admis. Le règlement de l'Académie porte qu'il n'est pas permis d'en recevoir plus de dix. Les dames étaient invitées en nombre illimité. Elles devaient être introduites par les. mères, femmes, filles ou soeurs des académiciens. « Ce privilège, porte le règlement, leur est acquis pour leur bon goût

L ACADEMIE BEARNAISE. 343

et pour la bonne compagnie qu'elles fornient dans rassemblée. »

Les Etats de Béarn votèrent 500 livres pour les prix à donner. Le corps de ville fournit un local, dans la rue des Cordeliers. Là se trouvaient, autrefois, les écorcheries que l'on avait déplacées par respect pour les Etats qui traversaient la rue lorsqu'ils se rendaient à l'église Saint-Jacques. La délibération porte quon ne doit point porter atteinte d'une manière si désagréable à leur odorat.

La maison de l'Académie avait devant elle le beau jardin de M. de Disse. Ce passage, aujourd'hui fermé, était alors bien fréquenté : on y passait pour aller à l'excellente fontaine de la ville. Dans mon enf\nce, on y trouvait le restaurant célèbre de Torné. QjLielqu'un a dit, je ne sais qui: « Pau n'a produit que deux grands Ijomnu'Sj Henri IV et Torné ».

Si les réunions académique servaient à faire passer d'agréables soirées, elles ne furent pas sans utilité pour le progrès des lettres, des arts et des sciences.

Les fondateurs de l'académie béarnaise tirent produire des œuvres dont quelques-unes n'étaient pas sans mérite. Dans les poésies qui furent couronnées, on trouve des vers restés célèbres. Parmi ses lauréats, voici par exemple, Lemierre, l'auteur du fameux vers:

Le trident de Neptune est le sceptre du monde.

Ow l'admira beaucoup ce vers ; on l'eût peut-être admiré davantage, si l'auteur ne se fut avisé de le louer lui-même.

« C'est le vers du siècle », s'écria Lemierre. A quoi Bivarol répondit : « C'est un vers solitaire ! » Les. bons mots de Rivarol faisaient vite leur tour de France, et ceux qu'ils atteignaient ne s'en relevaient guère.

Tous les ans, le i^' février, l'Académie distribuait des prix d'une réelle valeur : c'étaient de grandes médailles d'or. Mais, ce qui réhaussait la récompense, c'était d'être distribuée avec une grande solennité, en présence des personnages les plus marquants de la cité et aux applaudissements des dames les plus charmantes et les plus distinguées.

Les sujets proposés aux concours étaient dans le goût de l'époque ; on les choisissait aussi bien à Pau que dans les autres villes. Il serait curieux de les étudier comme manifestation des idées qui préoccupaient les esprits en Béarn. Ainsi, par exemple : « La « médisance est-elle autant l'effet de l'orgueil que de « la malignité ? »

La causerie ne peut guère exister, si la médisance ne l'aUmente pas un peu. Comme à Pau l'on aimait beaucoup à causer, est-ce qu'on aimait à y médire du prochain un peu plus qu'ailleurs ?

Lorsque s'approchait la Révolution, Messieurs du Parlement et le peuple qui marchait avec eux, n'entendaient pas sans émotion sonner l'heure des réformes sociales. Les Béarnais tenaient encore à leurs privilèges et craignaient de les perdre. Aussi trouve t-on, parmi les questions proposées par l'Académie : « Le plus « grand abus dans un Etat, ne serait-ce pas de vouloir

L ACADEMIE BHARNAISE 345

(( tous les détruire ? » Ou bien : a L'indépendance de- « vient-elle à charge ? »

Les conférences du samedi, où l'on faisait des lectures en vers et en prose , eurent un caractère de plus en plus sérieux. 'L'Académie tourna ses vues du côté des sciences et des connaissances utiles : elle fonda la bibliothèque publique de la ville de Pau.

Mais les progrès des arts et des sciences intéressent fort peu les révolutionnaires ; et l'académie béarnaise, après avoir subi bien des vicissitudes, fut abolie par ceux qui abolirent le Parlement de Navarre et l'élégante société dont il était l'âme et la vie.

Page 1