CHAPITRE XI
LA LANGUE BEARNAISE
Eloge de la langue béarnaise. — Les poètes béarnais du dernier siècle.
L'académie béarnaise nous conduit naturellement à une digression sur la poésie béarnaise.
La Révolution a cherché les moyens d'anéantir tous les patois de France. Charles Nodier disait, au contraire : « Si les patois étaient perdus, il faudrait créer une académie spéciale pour en retrouver la trace^ pour rendre au jour ces monuments de Fart d'exprimer la pensée ».
Le béarnais n'était pas seulement un patois employé par le peuple, c'était la langue de la loi, de la cour et du barreau. « Nôtre idiome, dit Mirasson^ est abon- « dant, sonore, harmonieux, plein de douceur par la « quantité de ses diminutifs et par la facilité qu'il a de « rendre en images les plus petits objets. »
Lorsque l'idiome local régnait au palais de Pau, lorsqu'il était la seule langue que parlait Henri IV enfant,
LA langui: BLAKN'AISH. 347
nu château de Coarraze, les auteurs du pays l'employèrent très peu. Ils préféraient écrire en français ou en latin pour avoir un plus grand nombre de lecteurs. Si l'on recueillait les fleurs pottiques béarnaises antérieures à Henri IV, on n'en aurait qu'un mince bouquet.
Un vieux dicton fort répandu annonçait que tout irait mal pour les Béarnais lorsque leurs fils parleraient français :
QiCanera mail pcr Ions Bernes Qnonn Ions hilhs parlent franeês
Quand Louis XIII expulsa le béarnais du sanctuaire de la Justice, quand il voulut qu'on parlât français au parlement de Navarre, comme dans tous les autres parlements du royaume, on se prit à regretter la langue des aïeux et à faire son oraison funèbre.
Dans son livre : Le grand roy anioiireuXjM.. dcSiûni- Gemme/>/w/r6'que la langue espagnole est trop fasi lieuse, l'italienne trop lascive, la française trop molle et si pauvre que sans les viols mendiés à la noire elle ne serait — je copie — (jn* Il ne poêle sans queue, un mignon sans maîtresse, lin marchand sans cabale, un orfèvre sans or, une doublure sans dessus, un enfant sans nourrice, une femme sans mari, une vigne sans èchalas, une plume sans être taillée.
Les auteurs ont prétendu que les langues des différent^ peuples ne sont qu'une sorte d'imitation des cris des animaux qui fréquentent leur pays. Bernardin de Saint-Pierre remarquait que la langue des Anglais sifflait comme celle des oiseaux qui se trouvent sur le
348 LA SOCIÉTÉ ET LES MŒURS EN BÉaRN.
rivage de leur île, que celle des Hollandais a quelque chose du coassement des grenouilles dont leurs marais abondent, que le hottentot glousse comme l'autruche, et^ pour ce qui est du patagon, il semble imiter la mer dans ses mugissements.
Le béarnais n'avait-il pas quelque chose du chant des rossignols jadis si nombreux dans les bosquets des bords du Gave ! Il y avait dans l'accent béarnais quelque chose de mélodieux qui allait très mal avec le français, mais qui était en harmonie avec les mœurs locales. Le béarnais rivalise de douceur avec l'italien; il se prête merveilleusement au chant et, comme il brille surtout par le pittoresque, l'expression, il perd beaucoup à être traduit.
Dans mon Essai sur la langue et la littérature du Béarn, j'ai montré que le béarnais, dialecte de la langue romane, offrait dans nos contrées des variantes à l'infini. La diversité de ces nuances, dans l'accent et dans l'expression, est sensible d'un canton à l'autre ; on ne parle pas dans la plaine comme à la montagne^ au village comme à Pau où l'on avait la prétention de parler le plus doux^ le plus pur béarnais. Aujourd'hui on ne sait guère lire le béarnais, et qu'a-t-on à lire ?
Les monuments écrits de l'idiome national ne remontent pas bien haut^ excepté les fors et quelques chartes.
Parmi les petits poèmes regardés comme de petits chefs-d'oeuvre, on discute souvent pour savoir si l'idée appartient à l'auteur qui l'a revêtue de toute la grâce de l'idiome natal, ou bien si ce n'est qu'une simple imitation.
LA LANGUK BliARXAISH. 349
Ainsi le chnnt si gracieux, si renommé de Gaston Phébus aquères moitntagnes^ exprime, d'après plusieurs savants, une idée que l'on retrouve dans un chant populaire de la Grèce moderne et dans une vieille chanson de la Corrèze.
Le plus fameux sonnet écrit en béarnais serait imité d'une pièce du cardinal Bembo.
Sous l'ancien régime, dans les salons où l'esprit recevait bon accueil, des hommes du monde qui auraient reculé devant un travail sérieux, aimaient à composer une chansonnette ou une épigramme : chansonnette ou épigramme plaisait d'autant plus qu'elle avait une saveur de terroir.
Parmi les poètes de cette époque, plusieurs noms brillèrent: Gassion , Fondeville, d'Espourrin, Théophile de Bordeu, Cazalet, Hourcastrémé, Cazaux, l'abbé de Puyo, Bonnccase et Bitaubé.
Une des plus charmantes pièces qui ont été publiées, est connue sous le nom de Sonnet de Gassion. J'ai démontré ailleurs* qu'il y a eu tant de Gassion, poètes qu'il est bien difficile de savoir lequel fut l'auteur du sonnet.
Henri de Fondeville, de Lcscar, né en 1633 et mort en 1705, occupe un des premiers rangs parmi les écrivains béarnais. Un juge compétent du dernier siècle disait de lui : « Il était vraiment poète et le seul à verve que nous ayons eu ». 0\\ a imprimé de lui en 1767
^ Revue d\\ qui ta. ne ^ 1862, p. ir)2.
la PasloiiraJe du Paysàa et, en 1880, Calvinisme en Bèarn, divisât en sept eclogues\
Ronsard, persuadé que les richesses de la langue grecque provenaient de la fusion des dialectes des diverses républiques helléniques, avait imaginé un singulier art poétique : « Tu sauras, dit-il, dextrement « choisir et approprier à ton œuvre les vocables les plus « signiticatlfs des dialectes de notre France, quand ceux « de ta nation ne seront pas assez propres ni signifiants. (( Ne se £iut soucier s'ils sont Gascons, Poitevins, Nor- « mans, Lyonnais, ou d'un autre pays, pourvu qu'ils <( soient bons et que proprement ils expriment ce que « tu veux dire. »
Les Béarnais aimaient à assaisonner la conversation en français de quelque expressions béarnaises qu'ils trou valent piquantes et pittoresques. Fondeville répondait au goût du jour, lorsqu'il écrivait en vers macaroniques :
Tous les rares secrets enta gouari les maux Presque nous les avons appris des animaux. L'ibis nous enseigna l'usage du clystère En se fichant le bec plein d'eau par le derrière. L'aquatique cheval qui vit en quelque étang Nous montra de saigner, car étant plein de sang D'ab une canabère il se trauca la came La cerhy nous montra la vertu du dictame Vandy, la pacqtiéie, et la serp, lou fenouil Ainsi d'autres plusieurs, que dise iou nou bouy.
< M. Barthély, un de nos rares béarnisants, s'est déjà occupé de son compatriote de Lescar, Fondeville; il devrait bien nous donner une édition complète des œuvres de ce charmant poète avec une traduction et des commentaires.
LA LANGUIi BKAKXAISK. yy l
Les vieux Béarnais souriront à ce langage qui leur rappellera des souvenirs d'enfance. Mais le style macaron ique est bien passé de mode et Merlinus Coccaius est peu lu.
Le plus charmant, le plus populaire des poètes béarnais est, sans contredit, Cyprien d'Espourrin, né en l^éarn à Accous en 1698. Chose curieuse ! ce poète si connu n'a jamais rien publié, et n'a pas, que je sache^ laissé un seul vers écrit de sa main : il confiait ses cansoiis-à la voix des pasteurs et des bergères; la mémoire du peuple les a conservées ; elles ont pénétré dans le palais des rois : Louis XV aimait à les entendre chanter. Les romances de d'Espourrin sont harmonieuses et plaintives comme le murmure des gaves lointains ; elles sont tendres et mélancoliques comme les chants d'amour des pasteurs dont la vie s'écoule sur les mon-
tai2;nes silencieuses et solitaires.
Si Théophile de Bordeu laissa la première place à d'Espourrin, c'est qu'il l'a voulu. Si, dans son castel d'Izeste, il eût voué sa vie au culte des muses béarnaises, s'il y eût dépensé tout son génie, il aurait produit des chefs-d'œuvre; son poème des 7V//(/m'/(////('V (les Flâneurs contient des vers d'une harmonie ravissante, des pensées d'une originalité et d'un pittoresque remarquables. Mais Théophile de Borden figure parmi les médecins illustres de la France. Il prépara la venue de Bichat. Il lut aussi le véritable fondateur de la réputation des eaux thermales pyrénéennes. Mandé auprès de Louis XV, médecin des princes et de la cour, il y brilla par son esprit non moins que par sa science. Le
24 décembre 1776, on le trouva mort dans son lit ; un faiseur de bons mots en prit occasion de dire que la mort le surprit endormi parce qu'elle le redoutait trop éveillé.
Hourcastrémé, né en Béarn le 16 mars 1742, a publié à Londres, en 1773, ses Poésies et œuvres diverses , et Voltaire, dont il était l'admirateur, lui écrivit :
«... Je vous cède ma lyre; « Vos doigts sont faits pour l'animer. »
On trouve la flatterie de Voltaire singulièrement exagérée, lorsqu'on lit les œuvres de Hourcastrémé prétendant qu'il fallait cheviller les vers pour leur donner de la solidité. Ce qu'il a fait de mieux, ce ne sont pas des vers français, mais des vers béarnais.
Avant d'être, à Paris, le courtisan de Voltaire et du cardinal de Bernis, il avait été à Pau celui des grands personnages de la ville ; il y faisait des chansons pour les fêtes et des épithalames pour les mariages, par exemple son Epiihalame à M. le marquis de Jasse sur son mariage avec M^'^ de Camblong. Le poète ne lui marchandait pas la louange. Il disait :
Ils ont ce qui plaît plus d'un jour : Force, beauté, l'éclat de la naissance, Grâce, esprit, seuls soutiens de l'amour.
Si ses vers lui valaient bon accueil chez les grands, il paraît, cependant, qu'ils ne Tenrichissaient guère : il demandait et ne recevait pas toujours. Voici ce qu'il
LA LANGUli BKARNAISE. 35 3
imprimait: « La fortune m'a refusé le sourire le plus « léger. Si quelques hommes puissants par exemple, si « quelque nouveau Mécène voulait s'intéresser à mon « sort pour me fiiire obtenir un emploi qui m'assurerait (( seulement vingt-cinq louis d'or, il pourrait se vanter « d'avoir rendu un homme si heureux qu'il ne lui res- « ferait plus rien à désirer ».
Avec 600 francs, on pouvait alors vivre à Pau ! Hourcastrémé a laissé des chansons patoises qui sont devenues populaires, comme Jenn de Bigarre, Moiin û/fiic, et des imitations de fables de La Fontaine, où, grâce à la langue béarnaise^ naïve, imagée, gracieuse, il semble avoir surpassé parfois son modèle.
Messieurs du Parlement, sans se poser en poètes, faisaient souvent de très jolis vers. M. de Cazaux avait laissé une idylle de Moschus traduite en vers béarnais. Comme poésie, le rêve de l'abbé de Pu3'0 doit figurer parmi les chefs-d'œuvre de la langue béarnaise. Comme satire, il est plus fiicile de dire ce qu'il y a de fiiux que de démêler ce qui peut s'y trouver de vrai.
Bonnecaze, curé de Pardies, a écrit des ouvrages sérieux qui sont presque inconnus; mais on chante encore quelques-unes de ses chansons à boire.
M. de Bitaubé a laissé des ouvrages qui curent un grand éclat, aujourd'hui complètement éteint. Dans son château de Rébénac, il composa de ravissantes romances dans la langue du pays qui valent mieux que ses travaux sur le grec. Né en 1722, il mourut en 1808, membre de l'Institut et chevalier de la Légion d'honneur. Si l'on faisait un recueil des poésies béarnaises du
dernier siècle, presque tous les hommes distingués de l'ancien régime y fourniraient leur tribut d'esprit. Les longs poèmes y seraient rares; en revanche, les poésies fugitives et les chansons y abonderaient.