‹ La société et les moeurs en BéarnChapitre 79 sur 126 · PATRIOTISME. — COSTUMI- NATIONAL · texte numérisé non relu

PATRIOTISME. — COSTUMI- NATIONAL

été permise autrefois, le peuple n'aurait pu se permettre les coûteux habits des grands seigneurs.

Dans les vieux portraits, les gentilshommes béarnais sont poudrés à blanc avec des boucles et des rouleaux pommadés i ils portent jabots et manchettes de magnifiques dentelles; les habits sont de soie ou de velours dont les parements sont brodés d'or. Les riches boucles de la culotte courte et des souliers, les bijoux, les montres, l'épée, le petit tricorne galonné d'or, le bon airde ces portraits, leur grâce, tout annonce des hommes élevés dans une atmosphère d'élégance.

Messieurs du Parlement, gens du monde, membres de la noblesse, regrettaient de ne pouvoir porter des habits aux vives couleurs. Aussi s'empressèrent-ils d'enfreindre légèrement les règles relatives au costume professionnel. Ces écarts des habitudes parlementaires furent connus à Paris. Le chancelier d'Agucsseau écrivit au président d'Esquille que les magistrats de la cour de Navarre sorlaient joiirmUattcnt en habits de couleur souvent bordés et galonnés ^ ce qui est indécent et contraire à la dignité des magistrats qui ne peuvent paraître en juslice qu'en habits noirs.

Les abbés et les prêtres qui allaient dans le monde ne se firent jamais rappeler ;\ l'ordre pour affecter trop d'élégance. Cependant , il en est quelques-uns qui n'étaient pas dédaigneux des détails de leur toilette.

La mise de Daniel de Tristan, en sa qualité d'ancien secrétaire du cardinal Dubois, est plus soignée que celle des autres curés du pays, et nous est du moins mieux connue. Le curédeGan portait le matin un pet-

en-l'air de damas couleur de café au lait ; il avait onze perruques ; il faisait venir de Paris ses rabats, ses chapeaux, ses manchettes, ses bas de soie, ses jarretières et jusqu'aux douces savonnettes de Provence. Quand il siégeait aux Etats, il portait élégamment la veste des nobles.

Il se faisait expédier ses costumes de la capitale et faisait aussi venir des étoffes nouvelles pour les dames, notamment lo aunes, à 14 livres dix sous l'aune, de damas fonds marron d'un goût nouveau, relevée de fleurs fort belles portées par un branchage vert. Pour la doublure,, cinq aunes de taffetas vert. '

Ces magnifiques étoffes et toutes celles que portaient les élégantes de la noblesse ne se fabriquaient pas en Béarn comme celles des gens du peuple.

Les nobles dames aimaient surtout à avoir ce que tout le monde n'avait pas. La famille gardait avec orgueil des trésors héréditaires d'étoffes, de dentelles, de bijoux précieux. Il y avait à Pau, transmis de génération en génération, des éventails qui étaient des chefsd'œuvre d'art, des prodiges de bon goût. Les éventaillistes modernes ne pouvant rien créer de nouveau €n ce genre, copient à l'envi les merveilles anciennes.

La grisette béarnaise ne se servait point de l'éventail aussi bien que la manola madrilène, et même ne s'en servait pas du tout; mais la grande dame béarnaise pouvait rivaliser avec la grande dame espagnole, dans l'air gracieux de manier ce bijou aérien qui donne de l'air et des airs. L'Espagnole jouait de l'éventail avec plus de dextérité, la Béarnaise y mettait plus

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d'élégance. « II y a, d'après M'"*^ de Staël, tant de manières de se servir de ce joli colifichet, qu'on distingue par un coup d'éventail la princesse de la comtesse, la marquise de la roturière. »

Un ouvrage du xviii'^ siècle, la Philosophie de la toilette, enseigne cent manières de se servir de l'éventail. La coquetterie féminine est toujours en progrès. Je crois donc que ce livre serait à refaire, surtout si l'on a omis d'y conter l'histoire de l'éventail à Pau sous l'ancien régime.

Les vieux Béarnais n'aimaient pas les modes nouvelles ; ils n'enviaient pas les riches costumes qui n'avaient aucun caractère local. Fidèles aux costumes de leurs pères, ils étaient hostiles à toute innovation.

Ils aimaient leur béret brun et ne l'auraient pas échangé pour le béret blanc, bleu ou rouge qu'on portait ailleurs. Je me souviens d'avoir vu le peuple applaudir avec enthousiasme ce couplet de d'Espourrin chanté par une belle voix du pays :

Encottère que sye prauhc, dciis motin pclit estât Qu'aymi tncy iiioiin bcirt tout espclut Que nou pas Ion plus bel chapeu bourilut.

Encore que je sois pauvre, dans mon petit état, J'aime mieux mon béret tout pelé Que le plus beau chapeau galonné.

Si le jeune homme tenait au béret national, la jeune fille tenait à la couleur de son capulet rouge. Hlle regardait avec dédain le capulet noir ou blanc usité dans certains villaiics.

Le capuchon, long vêtement qui couvrait la tête et descendait jusqu'aux pieds, était toujours de couleur sombre doublé de rouge. La finesse de l'étoffe variait selon la condition des personnes; mais lé capuchon était porté par les Béarnaises de toutes les classes et servait à tous les usages. Il était de rigueur comme signe de dévotion et de deuil : on ne pouvait aller communier ni assister à un enterrement qu'en capuchon.

Mais la coquette, enveloppée dans ce vêtement qui dessinait la taille ou qui l'empêchait au besoin d'être reconnue, en fit souvent usage dans des circonstances dont nous garderons le secret.

Au temps de mon enfance, pas une femme à Pau qui n'eut son capuchon; il était indispensable dans toute maison riche ou pauvre.

Le reste du costume national a souvent donné lieu à des descriptions flintaisistes. Cependant, la mode qui se glisse partout, même sans qu'on le soupçonne, opéra quelque changement dans le costume béarnais. Le paysan du Béarn, à la fin du siècle dernier, ne s'apercevait pas des modifications que sa toilette avait subie depuis Henri IV, mais elles n'en existaient pas moins : le béret, le capulet, la cape, le capuchon étaient seuls invariables.

On n'ambitionnait pas d'usurper le costume supérieur, mais la femme n'a-t-elle pas toujours aimé la parure ?

Les Jurats et les Etats craignaient que les Béarnaises ne fussent ruinées par leur toilette, par leurs cou tu-

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rières surtout. Le V' novembre 1563, une ordonnance des Jurats fixa ainsi le prix de la façon des vêtements et des chaussures :

Un jupon complet 6 sous 3 I.

Robe manches doublées. . . . 12 »

Idem aux bords de galon. ... 20 »

Cottes (cotillon) avec bordure. . 10 »

Robe de villageoise ou suivante. . 4 »

Retourner une robe de femme, demoiselle ou /'6'//r^''i'(?/V6' 12 »

Bonnet de velours ou de drap . . 6 »

SouWqi's (sabatoiis) :\ double semelle

de vache de 9 à 13 points .... 10 »

Idem de 6 à 8 points 6 sous 3 1.

Escarpins de maroquin d'Espagne. 8 »

Dans le cahier des Etats de BJarn de 1667 , on trouve un règlement somptuaire qui défend à tous habitants du pays de se servir d'autres étoffes de laine que celles qui se fabriquent dans le ressort du Parlement, à peine de confiscation et de 300 livres par chaque contravention. L'amende de 300 livres était ainsi partagée : 100 pour le dénonciateur du fiiit, 100 pour le luminaire de l'église et 100 pour l'hôpital.

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