‹ La société et les moeurs en BéarnChapitre 82 sur 126 · LA REVOLUTION A PAU · texte numérisé non relu

LA REVOLUTION A PAU

Dès qu'il eût été lancé dans le monde politique, le petil Barêre — c'est Legendre qui s'exprime ainsi — se met en croupe de ceux qui sont le mieux montés. I/histoire a raconté sa vie et je n'ai rien à dire pour l'excuser.

Qiiand les Bourbons revinrent, le terrible régicide, qui avait paru trois fois à la tribune pour demander la tète de Louis XVI, semblait avoir oublié tout son passé, j'ait'//, de mes propres yeuxzv/, une lettre dans laquelle il demandait à un grand personnage de le présenter à Louis XVIII, affirmant qu'il était né trop près du berceau d'Henri IV pour n'avoir pas conservé un sentiment profond envers les descendants du bon Roi. Et, dans ses derniers jours, il me disait : « Les Français ont trop d'esprit pour être esclaves, mais ils n'ont pas assez de bon sens pour être libres ». Il a laissé de volumineux papiers. J'y ai remarqué, notamment, le plaii d'un livre qui aurait eu pour titre : « La France pins libre sous le despotisme que sous la liberté ». Barère collectionnait aussi les autographes et, dans le nombre, il en gardait un (que je possède) de S. M. Louis XFIy dont il s'était glorifié d'avoir assuré le supplice.

Barère avait entraîné les députés des Hautes-Pyrénées qui tous votèrent la mort du Roi ; il ne put entraîner aucun député des Basses-Pyrénées. Dans le pays de Henri IV, on ne trouva pas de régicide.

Les Béarnais, fiers de leurs privilèges, manquèrent absolument d'enthousiasme, lorsqu'on demanda aux Htats de Béarn d'envoyer des députés aux États généraux. En 1649, ils avaient refusé de faire cause commune avec le reste de la l'rance. u Les Etats généraux de

France, disaient-ils, — je cite un document du

temps — ne « peuvent envoyer ou recevoir des députés

du Béarn sans la permission du Roy, les Etats de

Béarn de même... Le Béarn est un pays libre...

L'autorité de son souverain est tempérée par les plus

sages lois...^y En 1649, ^^ régente ayant proposé

aux Etats du pays « d'envoyer des députés aux Etats gé-

( néraux du royaume, ceux de Béarn s'en excusèrent.. .

< Faut-il aujourd'hui changer de système ? U union

< du Béarn à la France subsiste sans confusion... Si les députés du Béarn paraissent aux États généraux, les résolutions prises avec eux seront leur ouvrage. Quant à la pluralité des suffrages, elles passeront contre leur avis, car on ne peut douter que le principal objet des États généraux ne soit d'agraver le fardeau des impôts ou d'en changer la nature... »

Il est curieux de lire les délibérations des communes en 1789 pour la nomination des électeurs chargés de choisir les délégués qui devaient à leur tour nommer les députés. Les habitants des campagnes exprimèrent des vœux divers qid n'ont rien de violent. Les uns demandent la destruction des intendants parce que le Parlement suffit ; les autres réclament l'aboUtion de quelques droits seigneuriaux ; ceux-ci désirent que les seigneurs soient tous tenus de résider dans leurs terres ; ceux-là, enfin, déclarent qu'ils sont satisfaits de leur seigneur et qu'ils nont rien a désirer * .

Dans le cahier des griefs, arrêté dans l'assemblée ex-

' Archives, C. i ^74.

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traordinaire des États de Béarn, on demande aussi qu'il ne soit nommé aux évêchés, abbayes et canonicats que des Béarnais ; que le sort des curés soit amélioré ; qu'on donne des retraites aux vieux curés, qu'on supprime le dépôt de mendicité de Pau, etc.

Pour obtenir ce que sollicitaient les États, il n'était pas nécessaire de tout renverser. Des réformes eussent valu mieux que des révolutions, et Louis XVI en avait accordé plus que le Béarn n'en souhaitait.

Au moment où s'écoula l'ancien régime, la noblesse et le peuple n'avaient jamais vécu de meilleure intelligence à Pau. On se rappelle avec quel enthousiasme l'ancien Parlement, revenant d'exil, avait été fêté. La noblesse tenait de près ou de loin à la magistrature, et la magistrature était facilement accessible aux avocats qui avaient acquis quelque renom ou de la ricliessc. Le Parlement, si souvent en lutte contre l'autorité royale, ne s'attendait pas à être un jour écrasé sous les ruines du trône qu'il avait contribué à ébranler.

Une petite nation, renommée par ses mœurs douces et courtoises, tient à ses vieilles sympathies, i\ ses traditions locales. Il ne suffit pas du choc d'une révolution faite, sans lui et loin de lui, pour briser net et détruire tout à coup ses traditions et ses habitudes séculaires.

Les Béarnais ne brûlèrent pas, le lendemain, ce qu'ils avaient adoré la veille. Ils élurent pour maire de Pau un bon gentilhomme, M. de Navailles, et, pour commandant de la garde nationale, un brave chevalier do Saint-Louis, M. de Florence. Cependant, le retentisse-

ment de la Révolution était trop considérable pour ne pas se faire sentir en Béarn. Il y eut des défaillances comme partout. L'esprit béarnais ne leur épargna pas ses traits piquants.

Le 27 mars 1791, dom Sanadon, ancien moine, principal de l'université de Pau, fut élu, dans l'église des Cordeliers, évêque constitutionnel d'Oloron. Le règne de la liberté n'ayant pas encore supprimé toutes les libertés, celle de chanter restait. On chansonna le P. Sanadon.

Notre évêque, dom Sanadon

Est un grand so

Est un grand so Est un grand solitaire.

Il pourra, sans s'incommoder

Vivre de son

Vivre de son Vivre de son salaire.

Il nous dit qu'il est bâtard, C'est lui qui m'en C'est lui qui m'en C'est lui qui m'en assure, etc.

Ces couplets suffisent pour donner une idée de l'esprit du temps.

Ce Sanadon avait publié VEssai de la noblesse des Basques. Avant de voter qu'il n'y aurait plus de nobles, il avait voulu prouver que tous les Basques l'étaient.

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Député à la Convention, il ne vota pas la mort; mais, un jour, jeté en prison et craignant de ncn sortir que pour monter à l'échafaud, il désavoua son vote. Qiiand son esprit ne fut plus troublé par la vision de la guillotine, sa conscience, si longtemps tourmentée, retrouva le calme et la réflexion. Il revint franchement à ses premiers sentiments : il reprit ses fonctions ecclésiastique, et remonta dans sa chaire de professeur.

La fin tragique de Louis XVI avait causé en Béarn une émotion si mal dissimulée que le directoire du département des Basses -Pyrénées invita tous les amis de la République à surveiller les hommes qui s'apitoyaient sur le sort de Louis. Nous regarderons, dirent-ils, foutes les doléances comme des vœux liber ticides.

La détention fut mise à l'ordre du jour : on sauvait sa tête en faisant tomber celle des autres. La lâcheté fit commettre plus de crimes que la passion politique. Il était de mode, en ce temps-là, de crier contre le despotisme, le fanatisme, le modêrantisme. C'est le modèrantisme que l'on reprocha surtout aux Béarnais.

Pour vaincre V apathie des modérés, la Convention dirigea sur Pau des proconsuls sanguinaires, en particulier l'impitoyable Monestier, du Puy-de-Dôme. II avait été curé de la cathédrale de Clermont-Perrand, et il vérifiait la parole de saint Augustin, corruptio optimi pessima : ce prêtre apostat, cynique et cruel, était le digne ami de Robespierre et de Carrier : la terreur et la guillottine l'accompagnaient. Il écrivait mal , mais il écrivait beaucoup ; ses autographes

abondent. Il était venu à Pau, disait-il, pour F organisation du gouvernement révolutionnaire et l'épuration des fonctionnaires publics.

U épuration, ce fat de mettre à la place des hommes les plus purs ceux qui l'étaient le moins. Les impures furent érigées en déesses peu vêtues ou pas vêtues du tout. Les brigands triomphèrent : le maire, Mo de Navailles, le commandant M. de Florence et tous les honnêtes gens furent traqués comme des criminels. J

Monestier installa la guillotine ; il l'établit en permanence devant l'hôtel actuel de la préfecture ; en attendant son arrivée, il fit fusiller quelques prêtres sur la place Gramont. Pour ses débuts, il lui fallut de nobles victimes. M""^ de Neys-Candau, par exemple, une sainte femme, fut accusée d'avoir reçu une lettre de son fils émigré. Les républicains de Pau voulaient la sauver; ils lui suggérèrent un moyen de salut. Elle aurait dû recourir au mensonge ; elle préféra mourir.

Les Béarnais frémirent en voyant tomber la tête d'une femme si digne de respect ; tout en sacrifiant à la peur^ ils ne négligèrent rien pour entraver le fonctionnement de Tinstrument inventé pour punir les crimes et servant à en commettre.

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