‹ La société et les moeurs en BéarnChapitre 85 sur 126 · DIVERTISSEMENTS · texte numérisé non relu

DIVERTISSEMENTS

Fêtes républicaines. — Baptême civique. — Le catéchisme des jeunes filles. — Cynisme de langage. — Bals et pastorales. — Judith et Holopherne.

On danse sur les volcans; on dansait à Pau, lorsque la guillotine était en permanence.

Le goût des divertissements se retrouve en Béarn dans les temps les plus orageux. Lorsque dans les clubs des voix sanguinaires témoignaient des frémissements intérieurs^ on criait : « La musique ! »

Après quelques cyniques et effrayantes harangues, Monestier s'aperçut, quelquefois à travers des applaudissements forcés,, qu'il agaçait énormément son auditoire par ses incessantes déclamations sur V apathie béarnaise; il s'en tirait en proposant une fête. Jamais peut-être il n'y eut autant de fêtes et de rires que durant ces jours de terreur et de larmes : fête de la Raison, fête de V Arbre de la Liberté, fête de la Fraternité, fête des

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Sans-Culot tides , fête de V inauguration de la place de l'Egalité (hi Haute-Plante), etc., etc. Et, plus tard, lorsqu'on sentit le dégoût de ces ignobles fûtes, on en célébra d'autres en l'honneur des victoires de nos armées.

Les fêtes révolutionnaires qu'organisait Monestier ne brillèrent point par la variété du programme. On peut s'en faire une idée en lisant une brochure du temps intitulée : Relation de la fête révolutionnaire à l'occasion du temple de la Raison, le 20 ventôse an IL

C'est un curieux spécimen du pathos jacobin. Mais en abrégeant les détails, regardons passer la procession organisée par Monestier qui <f arrivé dans la commune de Pau, y trouva l'esprit pubHc affaissé sous le poids d'erreurs religieuses » . J'avertis cependant que le langage du narrateur est scrupuleusement conservé.

En tète vingt tambours et trente musiciens ; puis cinquante jeunes citoyennes vêtues de blanc avec des ceintures tricolores. Viennent ensuite six défenseurs de la patrie portant un brancard couvert de lauriers et de myrtes et surmonté d'un dôme de verdure sous lequel pose. la Liberté, belle citoyenne (légèrement vêtue) tenant d'une main une pique, de l'autre la massue révolutionnaire, foulant aux pieds (d'abord la pudeur) des croix, des crosses, des mitres, des sceptres, des chaînes, des fleurs de lys. Aux côtés de la Liberté, deux vigoureux citoyens armés de massues ; autour d'elle formaient cortège quatre rangs de volontaires. Puis cinquante jeunes citoyennes vêtues do blanc , puis

cinquante jeunes citoyennes encore, les vétérans; quarante laboureurs escortant Monestier coiffé d'un chapeau claque et traînant un grand sabre. Puis marchaient en ordre les volontaires précédés de leurs officiers , les employés des équipages, le tribunal militaire, les ouvriers et artisans, le corps administratif, les tribunaux^ les trois sections des Sans-Culottes, des Piques et de la Révolution.

Partout sur les bannières et dans les rues se trouvaient prodiguées des inscriptions, des devises plus nombreuses que variées et spirituelles.

Monestier commença par purifier l'église de Saint- Martin. Il la purgea de ses miasmes corrupteurs pour la consacrer à V éternelle et universelle Raison.. . Il mit le prêtre à nu, et le peuple vit quil ny a rien de plus laid ni de plus dangereux. Si Monestier , prêtre apostat^ a peint le prêtre d'après ce qu'il avait été lui-même, il n'y a rien, en effet, de plus hideux.

Les images des saints avaient été remplacées par celles de Marat et de Robespierre couronnées de lauriers. La croix était abattue, mais on voyait le bonnet phrygien se balançant sur des peupliers.

Aux chants religieux d'autrefois succédaient les hymnes sanguinaires.

L'ex-chanoine Monestier avait imaginé une sorte de contrefaçon des cérémonies qu'il abolissait. Il commença par administrer le baptême civique à un enfant ; puis deux petits garçons montèrent en chaire pour réciterla Déclaration des Droits de l'Homme devant le sensible Monestier. 11 était sensible, en effet, ce cruel pour-

voyeur de la guillotine, à la beauté des jeunes citoyennes habillées en déesses et assez bien tournées pour fiiire tourner les têtes.

La cérémonie finit par un feu de joie dont les flammes dévorèrent des robes de prêtres et de magistrats, des objets d'église, des armoiries de nobles fiimilles et autres fadaises féodales el royales.

La liberté d'être triste n'existait plus. Malheur à celui qui n'aurait pas eu le sourire sur les lèvres quand il avait le désespoir au cœur. Il fallait chanter des hymnes de sang quand on tremblait pour sa vie. L'ordre de s'amuser avait été donné; il fallait s'amuser sous peine de mort. Un si beau jour se termina par un grand bal à la salle de la Comédie. On vanta fort Monestier de n'être pas resté dans sa loge et d'avoir daigné se mêler aux sans-culotles, se confondre avec la foule et danser très avant dans la nuit.

II aimait fort les jeunes cito\'ennes et les robes blanches ; mais il ne voulait pas de voile à la procession et la décence n'était pas de rigueur au bal des sans-culottes.

Monestier n'aimait pas moins à s'occuper lui-même de l'éducation civique des jeunes filles. Il les obligeait à venir devant l'autel de la Patrie répondre aux questions qu'il leur posait sur le catéchisme républicain. Les plus modestes ne furent pas celles qui brillèrent le plus dans ces examens que la curiosité publique trouvait fort piquants.

Il avait conservé de ses anciennes fonctions un goûi prononcé pour la prédication. Les femmes iionnêtes,

etîarouclîées de la grossièreté de son langage, s'abstinrent de ses cyniques sermons. Pour les y attirer, il promit un jour d'être chaste et réservé^ mais il avait promis plus qu'il ne pouvait tenir. En parlant du sansculotte Jésus et de la Vierge, il se répandit en odieux blasphèmes accompagnés des plus révoltantes obscénités. Son auditoire en eut le frisson. On ne respira que lorsqu'il fut parti. Le registre même où la Terreur fit longtemps inscrire son éloge prouve dans ces dernières pages l'enthousiasme avec lequel on célébra sa chute.

Le goût qu'à la cour de Marguerite et de Henri l'on avait pour les représentations théâtrales était descendu cà toutes les classes.

La salle de la Comédie, où Messieurs du Parlement faisaient venir de grands acteurs, ne servait guère aux sans-culottes que de salle de bal, mais le peuple aimait toujours ce qu'il appelait des pastorales. Ce nom était donné aux tragédies comme Phèdre et Zaïre, quand elles étaient interprétées par des paysans et des pasteurs. Il y a peu d'années encore, dans les fêtes de village, en ' Béarn, on jouait des tragédies; les rôles de femmes étaient tenus par des jeunes gens qui coupaient leur barbe.

Un auteur contemporain, M. Jacoby, a dit : « L'avenir est aux médiocrités ». Chercher à s'élever au-dessus des autres est un crime de lèse-humanité. Quiconque aspire, par le talent, l'intelligence, la fortune, la puissance, le génie, à se placer au-dessus de la moyenne des hommes est coupable envers l'humanité future. A

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Pau, dans le passe, du temps de la première République, les médiocrités triomphèrent.

Les poètes patriotes se seraient bien gardés d'imiter les vers de Corneille et de Racine qui sctitaient l' aristocratie; il était plus facile de donner aux sans-culottes des pièces à leur goût. Une des pastorales révolutionnaires fut la Mort d'HoIopbcrrie.

Les femmes alors n'avaient pas de pruderie et jouaient avec les hommes. Or, c'était une belle Béarnaise, celle qui jouait Judith. Elle eut une triste lîn, sur un lit d'hôpital ; mais sur la scène elle représentait Judith dans toute l'opulence de sa beauté et avec beaucoup de rubans tricolores.

Holopherne est ravi de sa tenue et de ce costume peu biblique. Avec un accent que les habitants de la basse classe de Pau pouvaient seuls entendre sans rire, il salue ainsi la belle Judith :

D'où venez-vous, rare Beauté?

Qiiel pressant motif vous engage A prodiguer votre santé Dans un si pénible voyage ?

Désirez-vous vous rafraîciiir?

Qiie pourrais-je donc vous offrir?

Offrir à boire aux gens qui viennent de taire une longue course, c'était une politesse comprise par tous, même par les sans-culottes qui se piquaient le moins d'être polis.

Arrivons au moment terrible. Judith se dispose à immoler le tyran ; dans une pose qui ravissait les spcc-

tateurs, elle commence à repasser sur le cuir de son soulier le grand sabre d'Holopherne;, puis, toujours avec le même introuvable accent, elle s'écrie :

Depuis longtemps, j'ai pris à cœur De punir l'ingrat qui nous berne ; Gare qu'à la fin ma fureur Ne retombe sur Holopherne, Quoiqu'il la passe cette nuit, Il ne la passera pas belle , Je vais descendre au pied du lit Pour lui couper la garganelle.

On n'a pas besoin de citer beaucoup de vers de cette fabrique pour montrer ce qu'ils valent. Cette tragédie n'était bonne qu'à faire rire, à moins qu'elle ne fit pleurer sur le sort d^Holopherne

Si méchamment mis à mort par Judith.

L'enthousiasme des pièces burlesques n'a eu qu'un temps ; Tesprit béarnais finit par reprendre le dessus et revenir aux amusements traditionnels.

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