‹ La société et les moeurs en BéarnChapitre 86 sur 126 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

PROSCRIPTION DK TOUTES Ll- S HLHGANCES

Abandon des délicatesses de la vie. — Suppression des élégances du coslunie, de langage et de la table. — Les reclus du château de Lourdes. — Interdiction des fricandeaux. — Lc's chevaux déclarés suspects. — Le maximum. — Famine. — Expulsion des étrangers.

La Révolution française a mis en évidence plus d'un génie caché dans l'ombre. La République a été féconde en rois, en grands capitaines, en hommes d'Etat, en orateurs; mais Benjamin Constant avait bien raison de dénoncer la société comme l'incorrigible ennemie de la République.

La société parlementaire de Pau avait été l'épanouissement de toutes les délicatesses de la vie. La Révolution ne pouvant proclamer l'égalité des manières délicates et des raftinements du goût, décréta celle des façons grossières et des odieuses brutalités. Elle proscrivit toutes les élégances dans le costume, le langage et la table.

La brillante société béarnaise s'év.mouit. I/éclipse

fut totale. Les beaux hôtels et les châteaux échappaient avec peine au marteau des démolisseurs; les grandes fortunes s'écroulaient de toutes parts. Etaler du luxe c'était un crime, c'était se dénoncer comme aristocrate, s'exposer à l'échafaud. D'ailleurs,, lorsque Monestier favorisait les délations clandestines, la plus vulgaire prudence commandait de fermer son salon et de se taire.

La réforme du costume fut radicale. L'artisan ne pouvait prendre les coûteux vêtements du ci-devant noble ; le noble dut prendre l'habit de l'artisan. Au tricorne bordé d'or succéda l'immense chapeau claque, orné de la seule cocarde; la petite épée devint un grand sabre; le drap remplaça la soie et le velours ; aux souliers on mit des cordons de cuir au lieu de boucles d'or; les sabots même furent bien portés.

Les muscadins qui avaient le goût de la toilette étaient mal vus. Ils ne parurent, d'ailleurs, que tardivement. J

Les bons patriotes s'honoraient du titre de sans-cu- 1 lottes. Ils n'arrivèrent pas cependant jusqu'à la suppression du vêtement nécessaire.

Dulaut, syndic de la Commune, avait trop d'esprit pour ne pas comprendre qu'une tenue propre et décente n'était pas inconciliable avec le patriotisme; mais son collègue, Duclos, se rendait à l'audience coiffé d'un bonnet phrygien, couvert d'une cape de montagnard, chaussé de sabots et armé d'un gros fusil de munition.

Un costume de brigand était mieux porté qu'un costume d'élégant.

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Nos Béarnaises^ même sous la Terreur, ne perdirent pas le goût de la toilette, inné et indestructible chez la femme dans tous les temps et sous tous les cieux. Elles ne renoncèrent donc point à la parure, mais elles ne durent porter que des bijoux républicains, notamment des triangles égalitaires, de petites guillotines d'or. Décidément, elle était à la mode la guillotine : on la voyait partout et souvent dans ses rêves !...

Les femmes montrèrent de l'énertrie en s'insurgéant contre les toilettes qui ne leur allaient pas ou leur déplaisaient. Elles voulaient aller au bal coitîees à leur fantaisie ; car la liberté de la coitiure avait disparu comme les autres^ et, dans ce temps-là, une sanction pénale très rude ne manquait jamais à la loi.

Le bonnet phrygien et la cocarde tricolore furent déclarées obligatoires sous les peines suivantes : première infraction, huit jours de prison; récidive, détention jusqu'à la paix générale. C'était raide.

La police des sans-culottes découvrit une conspiration sourde contre la cocarde tricolore : les uns la portaient trop petite ; des femmes la dissimulaient sous des rubans. Les farouches républicains montrèrent toute leur patriotique indignation dans une dénonciation du 31 germinal an IV. On peut y lire: « Si les « citoyens et citoyennes fraternellement avertis osaient « continuer à méconnaître ces lois, qu'un prompt et piiisii sant remède lui soit administré^ alin d'empêcher le re- *< tour de leur hideuse maladie, la surdité aux lois et « le mépris de la cocarde tricolore ».

La langue des sans-culottes atlecta de ne pas rcsseni-

bler à celle des salons de l'ancien régime. Elle devint cynique chez les imitateurs de Monestier, grossière chez tous. Les formules de respect ou de déférence disparurent, et tout respect aussi par contre-coup. L'enfant fut obligé de ne plus dire vous à ceux qu'il avait l'habitude d'honorer; le tutoiement fut obligatoire et général. Le titre de citoyen remplaça tous les autres. On ne pouvait supprimer les domestiques, mais on en supprima le nom : on les appela des officieux.

Les sans-culottes ne pouvaient supporter l'idée que les aristocrates fussent mieux traités qu'eux. Aussi leur sembla-t-il naturel de les soumettre au régime de la cuisine égalitaire.

On ne cessait de crier contre l'antre de la Bastille. Le château de Lourdes, bastille des Pyrénées, succursale de celle de Paris, ne fut jamais plus peuplée que sous le règne de la Liberté. Là se trouvait la fine fleur de la société béarnaise. Les comités de Pau et de Tarbes s'étaient entendus pour fliire échange de leurs J prisonniers, afin de dépayser les aristocrates. J'ai, le pre- 1 mier, publié, d'après les registres d'écrou, les quaUfications données aux fliits qui avaient motivé les arrestations ^ Jamais code de peuple civilisé n'avait imaginé de pareils crimes. Exemples pris au hasard: La fasse Casemajor, profession de marquise, si ça en est une, ' cluhiste et récélatrice d'aristocrates, orgueilleuse comme un paon. — Mourot, homme de loi et constituant, royaliste et fanatique. On disait encore : caractère dissimule. — Ca-

^ Voyez mon Histoire de Lourdes, éd. de 184^.

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ractère Tartufe réservé dans les opinions. — Caractère somptueux, de <rlacepour la Révolution. — Menteur comme un arracheur de dents. — Pacifique harpagon indifférent pour la Révolution, ayant amassé beaucoup d'argent tn grugeant ses clients, etc.

Les représentants du peuple, qui aimaient les orgies pour eux, apprirent avec fureur que les aristocrates reclus savaient se bien traiter. Aussi prirent-ils ce curieux arrêté : « Considérant qu'il est outrageant au principe « de la régénération du peuple français de voir que les « hommes atteints de la flétrissure nationale et dé- « posés dans les maisons de réclusion méconnaissent '< l'égalité au point d'afiichcr le luxe le plus scandaleux « par des repas et des orgies exclusives pour les hommes « fortunés... Considérant qu'on ne peut voir sans ad- « version M' le Marquis ci-devant se goberger d'cn- « trées et fricandeaux et l'artiste (l'artisan) reclus sous « le même toit que lui no pas avoir de la soupe pour « sa subsistance, etc. » En conséquence, l'égalité est prescrite pour les reclus, obligés de manger, à une table commune, la mesure de pain et de viande qui était limitée. L'égalité de l'appétit était ainsi proclamée : on ne pouvait un jour manger plus de pain qu'un autre. Si le gouvernement eut nourri les détenus, il aurait pu leur distribuer des aliments en parts égales; mais priver des hommes qui se nourrissaient à leurs frais de la liberté de manger ce qui leur convenait, cela ne se pouvait voir que sons le régime de la Liberté.

Sans les délateurs, les reclus auraient été bien traités ■\ Lourdes. Les juges du lieu, sentant leur insuflisance,

allaient se flaire dicter leurs jugements par M. Faget de Baure ou par quelqu'autre membre du Parlement de Navarre incarcéré dans la Bastille des Pyrénées. De telle sorte que la Justice ne fut jamais mieux rendue à Lourdes que lorsqu'elle le fut par les juges les plus incapables.

Les familles opulentes, qui dépensaient naguère leur fortune en fêtes pour les riches et en aumônes pour les pauvres, étaient persécutées, mutilées, ruinées, en fuite ou réduites à se cacher.

Dans l'arsenal des lois révolutionnaires, il y avait des peines étranges pour la répression des faits les plus innocents.

Un décret de 1793 punit de mort l'homme qui se déguise en femme. Sans doute la femme qui met des culottes, fut-ce Georges Sand, peut se permettre sous le costume masculin bien des choses qu'elle ne se permettrait pas sous les vêtements de son sexe. Les dé- f guisements ne sont pas toujours criminels. Plutarque vante deux consuls romains, Hirtius et Pansa, de s'être déguisés en femme pour pénétrer, la veille d' une bataille, dans le camp d'Antoine afin de surprendre ses dispositions. Les Béarnais ne se déguisaient guère que pour jouer des rôles féminins dans les pastorales, ou pour échapper au couperet.

Mais, en matière de fureur contre tout ce qui était ou semblait être aristocrate, voici un véritable comble :

Les chevaux à courte queue furent déclarés suspects I

Cela n'est point tiré des nouvelles à la main du Figaro, mais bien de l'histoire même du Béarn.

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Pourquoi les chevaux à courte queue étaient-il suspects ? Ils l'étaient — les arrêtés révolutionnaires donnent toujours des motifs — en raison (textuel) de leurs formes aristocratiques, de leur allure fière et de leur piaffement anti-sans-culotte.

Est-il rien de plus mirobolant !

Une loi de maximum, prise sans avoir égard à la qualité des denrées et à l'habileté de l'ouvrier, tarifa le prix des vivres et le salaire des travailleurs. Voici quelques prix fixés par la Commune de Pau :

Bœuf, livre de 4(S onces, 18 sous.

Journée de tailleur, 12 sous; — de couturière de justes, 1 2 sous ; — de couturière de linge, 8 sous ; — façon d'un frac, 4 fr. — de la robe la mieux garnie., 2 fr. 12 sous; — une paire de souliers d'homme ou de femme, i fr. 7 sous ; — g^^gcs de domestiques et servantes de la campagne : 24 fr. par an ; — de servante de ville, 36 fr, ; — de valet, 48 fr. ; — de cuisinière ou gouvernante, 60 fr., etc.

Cela donne une idée du bon marché de la vie en Béarn au dernier siècle. Tout y abondait, et voilà que tout parut devoir y manquer. On dut prendre des mesures contre la famine. Un arrêté du mois de mai de l'an II enjoignit aux départements des Landes de prêter 400 quintaux de flu'inc aux habitants de Pau.

Le comité de surveillance de Pau fit dresser le tableau de tous les citoyens qui n'étaient pas nés dans la ville, ou qui n'y avaient pas fixé leur résidence depuis un an. Un ordre d'expulsion, dans les vingt-quatre heures, fut publié contre tous les oisijs et vicieux des deux sexes.

MonQSÛcr, h vertueux y aurait dû définir ce qu'il en-

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tendait par les vicieux. L'ordre d'expulsion contient une exception en faveur des citoyens nés de père et mère inconnus. Les riches étrangers oisifs, aujourd'hui si bien accueillis parmi nous, n'étaient pas épargnés. Du reste, sous la Terreur, ils avaient dû fuir l'inhospitalière cité, sous peine d'être mis en réclusion.

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