MŒURS BEARNAISES SOUS LA TERREUR
L'orgie et le sang. — Les yeux de /ti déesse de la Raison. — l^ baiser fraternel. — Monestier flétrit l'esprit public béarnais. — Suicide d'un prêtre. — Ca^aurang. — Mouillet. — Du Camp. — Navailles- Labalut. — lui compassion déclarée crime. — Héroismes cachés. — Conclusion.
Leî> mœurs béarnaises ont-elles perdu \ hi Révolution qui brisa brusquement les traditions du passé ?
Le parallèle serait curieux à établir entre les mœurs l'affinées de l'ancien régime et les mœurs nouvelles violemment introduites par la Terreur.
Le vertueux Monestier avait uncvertit dans une signification que ce mot ne comporte guère : au cynisme des paroles^ il joignait le cynisme des actes. Il imitait les Romains qui, après l'orgie, aimaient à arroser de libations de vin et du sang des gladiateurs la table des festins : il était cruel siu'tout quand il était ivre, et il l'était très souvent. Longtemps sa cruauté resta légendaire. ToutesMes horreurs qu'il commit ne sont pas écrites ; la mémoire populaire a gardé les détails de beaucoup d'inédites.
Voici ce que, bien des fois, j'ai entendu raconter par mon père :
Un brave gentilhomme de Vic-Bigorre, M. de la Salle, avait été trouvé caché dans un champ de blé. On le conduisit devant Monestier, qui achevait de souper; celui-ci donna l'ordre de fusiller immédiatement le fugitif et l'exécution eut lieu aux flambeaux.
Le lendemain matin, les vapeurs de l'ivresse s'étant dissipées, Monestier n'avait qu'une idée confuse de la scène de la veille, et il se mit à dire en riant : «. Il faut convenir que ce pauvre la Salle a eu hier soir une furieuse peur ; eh bien ! il en sera quitte pour la peur. Qu'on le mette en liberté ! — Mais, lui répHqua-t-on, par ton ordre il a été exécuté. — Il répliqua : Puisque c'est fait, autant vaut. »
, La pudeur publique n'était pas mieux respectée que la vie humaine.
Le vice se transformait en déesse. Ce n'est point par la décence du costume, ni par la pureté de la vie que brillait la jolie fille qui représentait la déesse de la Raison. La relation du temps^ racontant la promenade de cette Raison portée sur le pavois civique, dit que ses yeux étaient des sources où chaque orateur puisait des idées révolutionnaires qui embrasaient les cœurs. On a souvent parlé des sources de larmes, et comparé les beaux yeux à des astres :
Astres dont nul soleil ne peut flétrir la flamme,
mais les comparer à des sources qui allument le feu au lieu de l'éteindre, c'était du style nouveau.
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Dans les clubs et les grandes assemblées populaires où se trouvaient des femmes, on ne manquait pas de voter le baiser fraternel. En théorie, le vote était accueilli avec enthousiasme; mais, dans la pratique, il surgissait des difficultés; certains pères, certains maris susceptibles se plaignaient de façons trop sans-culottidcs avec lesquelles on embrassait leurs filles et leurs femmes. Des gens délicats ne cachaient pas leur répugnance pour certaines accolades trop fraternelles. Et Monestier devait se dire que les Béarnais étaient plus terrorisés que partisans de la Terreur. Voici comment il s'exprimait dans une proclamation adressée aux citoyens du district et communauté de Pau, le 14 messidor an II : « Si je n'avais eu à franchir que les menées des aristo- (( crates, ce n'eût pas été là un obstacle qui m'aurait K soumis à l'étude et aux méditations les plus réfléchies, •< la punition des coupables que j'ai trouvés sous ma (( main et le supplice que la loi a appelé sur leurs têtes, « prouvent assez ce que j'avance. La république était « bien sur les lèvres des hommes placés au miHeu de « vous, mais la haine pour les patriotes végétait au fond de « leurs âmes » .
Cette haine contre les hommes de sang, ce crime que Monestier reproche aux Béarnais est leur honneur pendant cette période néfaste.
Je n'ai pas parlé des autres représentants du peuple Dartigoeyte et Pinel, dignes compagnons de Monestier. Je n'entends point, d'ailleurs, taire du proconsul le bouc émissaire des horreurs commises en Béarn. Hélas ! il n'y a pas de pays où la contagion du mal ne
se répande : il y eut donc en Béarn, comme partout, des hommes qui peuvent être comptés parmi ceux qu'on appela les buveurs de sang.
Ces hommes, je pourrais les nommer, mais pourquoi retirer leurs noms de l'oubli ? Aucun d'eux n'a laissé cette renommée qui fait constamment revivre le crime dans la mémoire des populations ; presque tous ont regretté leur entraînement coupable, et l'ont réparé par une rétractation sincère devant Dieu et devant les hommes.
Dans mon enfance, j'ai connu Dulaut et beaucoup entendu parler de lui. Diverses anecdotes sanglantes, que les historiens révolutionnaires n'avaient eu garde de recueillir, s'étaient conservées dans le souvenir des contemporains et se racontaient encore sous la Restauration. Ainsi, l'on disait qu'un jour où Dulaut conduisait au supplice des prêtres qui, exténués par la faim et la fatigue, pouvaient à peine se tenir : « Rassurez - « vous, leur dit-il, j'apporte ici votre déjeuner ». Et, avec un épouvantable rire, il faisait rouler dans ses mains les balles destinées à leur donner la mort.
Sous la Restauration, Dulaut plaidait devant la cour royale de Pau ; et ce n'était pas un avocat sans mérite. Sa voix avait quelque chose de grave et de sombre qui produisait de l'effet. Les magistrats de la cour lui étaient bienveillants, comme s'ils eussent ignoré toute sa vie; mais lui ne pardonnait pas aux rois la guerre qu'il leur avait faite. Le 15 août 1824, une rixe s'éleva dans un bal champêtre, à Jurançon, entre des habitants de Pau et des soldats du 55^ de ligne. On voulut
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mcler à cet incident la politique qui n'y avait que faire. Parmi les avocats qui plaidèrent, je me souviens de Dulaut, l'ancien ami de Robespierre, et de Mocquard, le futur ami de Napoléon III.
Dulaut était bon époux ; sa femme était parfaite, elle avait sauvé beaucoup de victimes; sa plus grande ambition était de sauver l'âme de son mari. Ses efforts pour réveiller dans la conscience du vieux Béarnais une étincelle de foi furent longs, persévérants et, enfin, couronnés de succès. Elle l'envoya un jour auprès d'un ancien révolutionnaire qui écartait le prêtre de son lit de mort : « Ami^ lui dit Dulaut, si je me mettais en << route pour l'Espagne, je crois bien qu'on ne m'arré- '< terait pas, et cependant je prendrais un passeport ; ^< c'est le plus sûr. Je te conseille donc, avant d'entré- « prendre le grand voyage de l'éternité, de te munir '( du passeport de la confession, qui peut être fort utile « et qui ne peut fiiire du mal ».
La conversion de Dulaut fut lente, réfléchie, sincère et complète. La rétractation de ses erreurs fut entière, et il fit amende honorable publique de ses crimes. Il fut aussi édifiant en présence de la mort qu'il avait été terrible en présence de Monestier.
Sous l'influence des idées du temps et de la })eur, il y eut à Pau, je l'ai dit, de tristes détaillances. Parmi ceux qui commirent des actes de cruauté ou de laiblesse, les uns ne se convertirent qu'à la dernière heure, quand tout danger fut passé ; d'autres, vaincus par le remords, vinrent se rétracter, lorsque la rétractation était le sacrifice de la vie.
42é LA SOCIETE ET LES MŒURS EN BÉARN.
Dans son ouvrage sur la Justice révolutionnaire, M. Berriat-Saint-Prix rapporte que le tribunal criminel de Pau ne se montra pas à la hauteur des circonstances. « On ne cite, dit-il, qu'une seule condamnation à « mort prononcée révolutionnairement, c'est Ambroise « Darthez, chanoine, qui se suicida. » Le suicide d'un bon prêtre a paru étrange, mais j'en ai connu les circonstances aujourd'hui oubliées.
Ambroise Darthez eut la faiblesse de prêter le serment civique imposé sous peine de mort. Sa conscience lui reprocha sa lâcheté et il voulut la réparer : il rétracta son serment. Lorsque le tribunal criminel eut achevé de prononcer la sentence capitale, Darthez prit un couteau, le plongea dans sa poitrine et, tout fumant de son sang, le jeta à la face des juges en leur disant : «■ Vous voulez mon sang, le voilà ! »
L'époque où notre pays fut le théâtre de plus d'horreurs ne fut pas celle où il y eut le moins d'exemples d'héroïsme et de vertu. j
Parmi les braves qui, à cette terrible époque, éton- ^ nèrent l'Europe par leurs victoires, le Béarn donna à la France de grands capitaines qui, de hauts faits en hauts faits, dégrade en grade, arrivèrent jusqu'au trône. Je ne veux parler ici que de l'héroïsme obscur de simples citoyens qui, sans craindre l'échafaud toujours dressé, cherchèrent à dérober à Monestier les victimes qu'il destinait au bourreau.
En attendant Tinauguration de la guillotine, instru- J ment nouveau de supplice^ Monestier honorait un jour de sa présence une exécution sur la place Gramont.