MŒURS BÉARNAISES SOUS LA THRRI-UU
L'un des douze citoyens requis pour fusiller des prêtres trouva que le juge méritait la mort plus que les condamnés, et;, joignant l'action à la pensée, tira sur Monestier que la balle effleura. Tout le monde savait de quelle main était parti le coup, mais personne no voulut le dire, malgré l'enquête sévère à laquelle on procéda. Le courageux citoyen qui hasardait ainsi sa vie pour en sauver plusieurs se npmmait Cazaurang. C'était le père de mon coitfeur, bien connu à Pau.
Un homme du peuple, nommé Mouillet, eut le courage d'afficher un placard contre Monestier; il n'y ménageait pas ceux qui tournaient casaque pour mieux dilapider la République et obtenir des places.
Avec son grand sabre et sa guillotine neuve, Monestier prétendait trancher toutes les questions. Lui résister, c'était mériter la mort. Sa police chercha le coupable auteur de V odieuse affiche. Q.uelques soupçons planèrent sur M. Darcet, assez honnête homme pour avoir commis ce crime. La condamnation paraissait certaine. Dans ce temps de justice expéditive, le condamné ne languissait pas en prison. — 0\\ cite un prêtre exécuté une demi-heure après l'arrêt prononcé. — Mouillet, qui n'avait cru exposer que sa tête, frémit à l'idée d'avoir exposé celle d'un innocent : il alla se dénoncer lui-même. 0\\ l'arrêta, on le mit en prison ; il était perdu, si le 9 thermidor ne l'eût sauvé.
Alexandre du Camp, fatigué d'entendre sans cesse vanter les avantages, la grandeur, la majesté du titre do citoyen, se présenta un jour ;\ la municipalité pour déclarer qu'il renonçait à la dignité àc citoyen et qu'il
préférait n'être rien du tout. Son arrestation fut immédiate. Elle est ainsi motivée : « Considérant qu'il n'est « plus temps d'accorder ni paix, ni trêve, ni une seule « minute, aux scélérats et aux aristocrates de la trempe (( de l'individu du Camp...»
Du Camp parvint à éviter une mort qui paraissait certaine. Sous la Restauration, il rendit des services à son pays.
Les Béarnais étaient heureux quand ils pouvaient tromper Monestier et lui enlever sa proie. Un jour, le chevalier de Navailles-Labatut étant rentré de l'émigration très mystérieusement pour voir un instant sa famille, fut rencontré, dénoncé et arrêté. On l'interroge. Il répond : « Vous vous trompez, je suis un Anglo-Américain ». Il est mis en jugement. Tout le monde le reconnaissait; personne ne voulut le reconnaître. On avait appelé sa nourrice et les habitants de Labatut; la nourrice nia son identité avec énergie ; chaque paysan s'attacha à signaler quelque dissemblance entre les traits de l'accusé et ceux de son seigneur.
QjLiand un habitant de Pau était dénoncé, arrêté, ses parents, ses amis et les amis de ses amis, tous se mettaient en campagne pour trouver quelque protecteur qui pût sauver l'accusé.
Ces sollicitations devinrent si nombreuses, si pressantes, qu'elles fatiguèrent singulièrement le comité local du salut public, et ce comité prit une décision étrange où il déclare (juil n est pas agréable d'avoir sans cesse à supporter des pleureurs et des faiseurs de jéré- \miades ; qu'en conséquence, les mots d'humanité et de
MŒURS BÉARNAISKS SOUS LA TKKREUK. .\2^J
compassion ne doivent pas attendrir les principes et les sollicitations doivent être regardées comme des corruptions déguisées. Donc, ceux qui s*apitoyent sur les accusés sont déclarés suspects de première classe. Le comité n'accepte que les dénonciations parce qu'elles sont profitables à la chose publique.
J'aime à supposer que ceux qui écrivaient ces cyniques paroles sous la dictée du proconsul sanguinaire se rendirent souvent complices en cachette du prétendu crime qu'ils flétrissaient.
Les actes juridiques de cruauté sont écrits ; mais on iiYxrit guère, dans des temps d'orage, les actes de dévouement. Les vertus et les héroïsmes se cachent.
A Pau, dans la période révolutionnaire, plusieurs Béarnais firent des actions courageuses sans même se douter de ce qu'elles avaient de noble et de généreux.
Lorsque Lamaignère, gardien du berceau de Henri IV, sauvait cette précieuse relique en lui substituant un faux berceau, il s'exposait à la mort et n'attendait aucune récompense de son dévouement obscur.
Il serait difficile, aujourd'hui, de faire le calcul de tous ceux qui hasardèrent leur vie pour sauver celle d'un parent, d'un ami, ou simplement d'un compatriote. On a dit des plus cruels terroristes bé irnais qu'ils avaient sauvé plus de personnes qu'ils n'en avaient fait périr.
Danton disait : « Vous êtes dessous, mettez-vous dessus )).
Les Béarnais, comme Gassion qui était pauvre, comme Renaud qui était simple page ou domestique,
savaient se mettre dessus en tout temps quand ils avaient assez de talent ou de courage pour s'élever.
Dans les bas-fonds de la société, il y a des choses qu'on peut en retirer ; il y en a d'autres qu'on fait bien d'y laisser.
On a voulu faire absoudre la Révolution française du sang innocent qu'elle a versé en lui tenant compte de la gloire de ses armes et de l'importance de ses réformes . Les crimes ne sont ; i mais nécessaires, pas plus à une nation qu'aux simples particuliers.
Les Etats civilisés qui ont le plus résisté à notre Révolution et condamné ses excès sont-ils aujourd'hui les plus arriérés pour le culte de la liberté et de la dignité humaine, pour les progrès de la vie sociale, morale et matérielle ?