CHAPITRE II
La prèji'ctîire. — Le général Servie-':^. — Le comte de CasfeJlane. — Kenaissajice de la société. — L'évêque et le professeur. — La haute futaie, le taillis, la hroussaille et le lorchou. — Le temple de l'Amitié. — Préfets. — La marquise de Gontaut-Biron. — Derniers salons béarnais. — Le comte d'Esclignac. — Le haron de Capdeville. — Familles éteintes. — Fusion de toiites les classes.
C'est dans les salons de la Préfecture que la société de Pau, brisée par la Révolution, commença de se reconstituer. Elle se forma des débris de l'ancienne société et d'éléments nouveaux. En Béarn, la fusion entre les classes n'était pas difficile à opérer ; tous les hommes, que leur esprit et leurs manières rendaient capables de paraître dans un salon, étaient les bien venus^ sans que l'on s'inquiétât de leur origine.
Sans faire ici l'histoire des préfets qui se sont succédé dans l'ancienne capitale béarnaise, il en est dont le souvenir, à peu près effacé, mérite de ne point tomber dans l'oubli.
LKS SALONS. 459
Le premier en date, c'est le général Serviez, qui occupa la préfecture après le i8 brumaire. Il s'occupa beaucoup de son département sur lequel il a laissé des écrits et dont il fut le député au Corps législatif en 1802. On lui doit la construction d'un pont sur le Hédas et le percement de h rue qui porte son nom. Cette rue, lente à se bâtir, est aujourd'hui Tune des plus animées de Pau.
Serviez fut remplacé, le 23 germinal an X, par le général comte de Castellane qui prit grand souci des embellissements de la ville. Il avait créé devant la préfecture une place qui portait son nom et dont les arbres étaient déjà très beaux, lorsqu'on la détruisit pour y construire une halle.
Le comte de Castellane fut à Pau la vivante antithèse de Monestier. Grand seigneur, il n'eut pas de peine à renouer les traditions du passé. 11 inaugura son arrivée par une fête, où toutes les élégances essayèrent de renaître. Au lieu de provoquer la haine d'une classe contre l'autre, il ne prononça que des paroles de concorde et de paix. « Célébrons, disait-il, le retour aux '< idées saines et généreuses, écartons cet esprit de révo- '< lution interminable, universelle, qui semblait mena- *< cer le monde de sa ruine et nous devoir entraîner « dans sa chute ». Au lieu de l'apothéose d'une tîlle impudique en léger costume de déesse de la Raison, il couronna une rosière. C était une jeune et très belle devwiselle dont la pureté la plus avérée déeorait le front virginal.
L'installation de M'-' Lovson, premier évèque de
4/jO LA SOCIETE ET LES MŒURS EN BEARN.
Bayonne après le Concordat, fut l'occasion de nom breuses fêtes et de beaux discours.
L'évêque arriva à Pau le 22 nivôse an XI. En ce temps, on n'avait pas encore imaginé le divorce de la religion et de l'instruction publique. Le citoyen Sordes, professeur à l'école centrale, prononça le discours de bienvenue, et il l'offrit à la comtesse de Castellane avec ce quatrain sur son mari :
Il est le bien-aimé de tous,
Et la chose est très croyable ; Eût-il été le plus heureux époux, S'il n'eût été l'homme le plus aimable.
Un professeur haranguant l'évêque et adressant des vers aux femmes du grand monde, c'est un peu passé de mode.
La cloche replacée au clocher de Saint-Martin eut pour parrain le préfet et pour marraine M""^ de Gontaut-Bîron. La noble marquise n'avait pas repris son titre, mais elle avait l'influence que donne sur une bonne population la charité et le généreux emploi d'une grande fortune.
L'égalité a beau être inscrite sur le drapeau, l'inégalité des conditions durera aussi longtemps que l'inégale répartition des qualités physiques et des dons de l'intelligence parmi les hommes. On n'osait pas reprendre dans le monde les qualifications abolies ; mais l'esprit béarnais inventa des classifications àsa manière. Il partagea la société en quatre classes : la haute futaie, le taillis, la broussaille'et les torchons. Il n'est pas besoin d'indi-
quer les catégories sociales que marquaient ces dénominations. Mais la société eût été bien restreinte, si les lignes de démarcation tracées entre les diverses classes les eût séparées dans les salons.
Lorsque le comte de Castellane donnait des grandes fêtes, il ne fallait pas beaucoup de sergents de ville pour empêcher Tencombrement des voitures devant l'hôtel de la préfecture ; il n'y avait guère, à très peu d'exception près, d'autres carrosses que celui du préfet. Aussi, la voiture préfectorale allait-elle à domicile quérir, quartier par quartier, les élégantes danseuses.
On ne s'en tenait pas aux gens de haute futaie et du taillis, on descendait jusqu'à la broussaille. La beauté pour une danseuse valait mieux qu'un titre de noblesse. On invitait M"^ Rose Sicabaig, dans le taillis, parce qu'elle était charmante, et, dans les broussailles, on ne dédaignait pas les jolies filles comme M"' Colomé, simple modiste.
Dans ces soirées béarnaises, les toilettes brillaient plus par l'élégance que par la richesse. Il y avait une gaieté, un entrain qu'on ne retrouve plus, parce qu'alors tout le monde se connaissait.
Du temps de M. de Castellane, il existait sans doute des mœurs et des habitudes plus simples que de nos jours, mais qu'on ne pense pas que, dans les grands salons, il y eut moins de magnificence. Ouvrons le Mémorial de l'époque.
Le comte de Castellane, revenant de Paris où il avait épousé en secondes noces M"'' de Rohan Chabot, sœur de la comtesse de Gontaut, trouva, à son arrivée,
la fiiçade de son hôtel ornée de gracieuses peintures allégoriques, son jardin décoré avec goût, les rues illuminées, la population entière célébrant son retour. A neuf heures du soir, le comte et la comtesse se rendirent à l'hôtel de Gontaut : quatre cents invités les y attendaient. La façade de l'hôtel était illuminée ; le jardin resplendissait d'innombrables verres de couleur, et, sur les coteaux, de grands feux de joie éclairaient de toutes parts l'horizon lointain. Au bout du jardin féerique, sur un roc artificiel, s'élevait un temple dédié à Y Amitié. Les colonnes brillaient de lumière et l'on pouvait lire des devises, des inscriptions entourées de charmants décors, et lorsque la jeune comtesse s'approcha du temple, un ravissant enfant vint lui en ouvrir les portes.
Avant et après le souper qui eut lieu à minuit, la danse et la musique ne furent interrompus que par des couplets de circonstance, par les plus gracieuses surprises pour les héros de la fête. Dans nos réunions du jour, le Champagne a détrôné la poésie.
Pendant ce temps, le fils du comte de Castellane montait la garde, comme factionnaire, devant l'hôtel de la préfecture ; mais il avait dans sa giberne ce bâton de maréchal de France qu'il aima particulièrement à montrer aux Lyonnais.
Le 10 août 1810, M. de Vanssay remplaça le comte de Castellane ; mais il fut moins occupé à donner des fêtes qu'à lever des hommes pour le conquérant qui en faisait une si grande consommation.
Les préfets de la Restauration ne furent pas nom- .