‹ La société et les moeurs en BéarnChapitre 93 sur 126 · I.HS SAIAJNS · texte numérisé non relu

I.HS SAIAJNS

brcLix : M. d'Antin, le comte d'Argout et M. Dessollt. Ce dernier, nommé en 1819, ne se retira qu'en 1830. Il avait une fille contrefaite, mais douée de beaucoup d'esprit. Les soirées de la préfecture n'eurent rien de remarquable.

En 1830, le vicomte de Beaumont vint arborer ;\ Pau le drapeau tricolore. Les fidèles du drapeau blanc ne furent i^uère attirés à la préfecture. Au contraire, M. le préfet Leroy apaisa les esprits et parvint à réunir les gens de valeur de tous les partis.

Le vicomte Ducliâtel et M. Azévedo furent les premiers à inaugurer le luxe à la préfecture. Après e;ux, d'autres préfets ont pu faire aussi bien, non pas mieux. Aucun Béarnais ne s'abstenait de leurs fêtes, et les étrangers, dont le nombre augmentait chaque année, prenaient goût à la cité béarnaise en participant aux plaisirs qu'on leur prodiguait.

La révolution de 1848 donna deux préfets aux Basses- Pyrénées: M. NoguéetM. Landrin. Le premier était un vrai Béarnais bon pour tous ses compatriote sans distinction de parti. Les hommes d'opinions les plus opposées aux siennes l'estimaient et l'aimaient : il avait pu être maire de Pau , sous Louis-Philippe , malgré ses idées républicaines. Le second prétet, ou commissaire, était étranger et fort étrange. Sa conduite fit encore mieux apprécier la sagesse et la loyauté de M. Nogué qui lui épargna bien des folies.

Un jour, Landrin voulut faire déboulonner la statue de Henri IV. Le peuple s'émut et on lui fit dire que la première corde passée au cou do la statue servirait

à le pendre lui-même à un arbre de la place Royale. Cette menace produisit son effet.

M. Nogué avait de la fortune, mais des goûts modestes. Il ne changea rien à ses habitudes lors qu'à deux reprises, il devint préfet, et personne n'y trouva quelque chose à redire. Il était préfet moins par goût que pour rendre service à sa chère ville dans les moments difficiles.

Le salon de la préfecture ne fut jamais, d'ailleurs, le seul salon de Pau ouvert.

Du temps de M. de Castellane, le marquis de Gontaut-^iron donnait des fêtes. Ancien lieutenant général des armées du roi, le marquis mourut à Pau le 25 mai 1826; la marquise lui survécut jusqu'en 1830. Sa fortune était énorme ; mais la part du pauvre était si grande que bien souvent la marquise dut s'imposer des privations. Tous les jours^ elle recevait quelques intimes; mais, comme elle n'avait à Pau que des amis, lorsqu'elle donnait des fêtes, tous gsux qui allaient dans le monde se rencontraient dans ses salons. Durant la Restauration, elle fit les honneurs de la ville à tous les personnages qui vinrent la visiter. Elle reçut notamment la duchesse d'Angoulème et la duchesse de Berry. La duchesse de Berry surtout excitait un véritable enthousiasme populaire, lorsque, portant le béret et la ceinture du pays, elle gravissait hardiment les coteaux et les montagnes, entourée d'une escorte de jeunes gens choisis dans vingt villages et coquettement vêtue de l'ancien costume béarnais.

Le 21 juillet 1828, la princesse accepta une fête à

l'hôtel de Gontaut. L'illumination du côté de la rue était magnifique^ mais l'illumination des jrrdins qui descendaient jusqu'au bord du Gave était féerique. Chaque feuille des grands arbres, pour ainsi dire, avait son lampion de couleur variée. Les musiques se répondaient. La ville entière était invitée. Pour fiiire le nombre infini de guirlandes et de couronnes composées de buis, de roses et de lys qui décoraient l'hôtel et ses arcs de triomphe, tout le monde tint à honneur de mettre la main à l'œuvre. M. Lacaze et les républicains les plus connus — bien peu nombreux alors — ne résistèrent pas au plaisir de travailler gaiement avec les plus nobles et les plus jolies Béarnaises. Les salons étaient décorés avec autant de goût que de splendeur. L'orangerie de l'hôtel, transformée en théâtre, resplendissait de l'éclat de bougies sans nombre et surtout de l'éclat des diamants, des bijoux, de la jeunesse et de la beauté. Des amateurs du meilleur monde béarnais jouèrent une pièce de circonstance entremêlée de gais refrains que le baron de Gayrosse avait composée. Un magistrat avait aussi composé un chant béarnais que chanta un autre magistrat doué d'une voix magnifique.

Lorsque la duchesse entra au salon, la vieille marquise de Gontaut lui ofiVit un siège d'honneur : « Garce dez-le pour vous, lui dit la princesse. Vous êtes de «fait reine de Navarre. Soyez-le, ce soir, de droit. « Nous vous cédons la place ».

La Restauration avait ramené l\ Pau les survivants de la société parlementaire échappés au naufrage. Plu-

sieurs nobles familles avaient péri; d'autres avaient perdu leur fortune. Les anciens gentilshommes n'eurent rien à changer de leurs vieilles traditions pour vivre en bonne intelligence avec le peuple. Récemment encore, on pouvait juger de leur courtoisie et de leurs manières par celles du baron de Laussat, qui fut toujours si sympathique aux Béarnais.

Les nobles qui n'avaient pas émigré ne furent pas à l'abri des désastres du temps; leurs hôtels étaient restés dans l'abandon^ dépouillés des anciennes tapisseries de laine réquisitionnées en 1792 pour couvrir sous la tente les soldats de l'armée occidentale. ij

Faut-il citer tous les salons béarnais qui firent le charme de Pau petite ville. On n'a pas oublié ceux de M"^ de Lons, de la comtesse de Barbotan, de M''^ de Neys, de M"'^ de Laporte, née de Beauregard^ et de bien d'autres.

Des familles naturahsées à Pau se mélangeaient avec les vieilles flimilles du pays, par exemple : la vicomtesse de Beaumont, M""^ Lussan, sœur de M. de Martignac; M""^ Laporte née d'Estampes. Que de souvenirs charmants m'ont laissé plusieurs de ces réunions où les amusements de l'esprit primaient tous les autres.

Parmi les souvenirs dont l'empreinte est le plus profondément gravé dans ma mémoire, je retrouve ceux du salon du comte d'Esclignac de Pressac-Fézencac-Marestang, frère d'un duc et pair. C'était un salon des plus modestes, au deuxième étage d'une maison qu'on a rebâtie parce qu'elle déparait la rue où elle se trouvait. Là, dans un petit recoin très obscur, se at-

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chaient des collections de livres rares et d'échantillons de minéralogie. La tenue du comte était en harmonie avec la pauvreté de son appartement; il était simplement vêtu, portant à l'intérieur une veste très courte et, quand il sortait, une redingote bleue très longue. Il recevait sans doute les personnes les plus distinguées, mais il aimait aussi la sociétédes gensde la plus humble condition. C'était un homme de très haute taille, d'une figure majestueuse, aux yeux bleus pleins de douceur; sa voix avait un timbre des plus agréable et sa parole un grand charme. Il portait toujours des bottes molles; l'une était d'une grosseur démesurée cachant quelque difformité : on disait que son pied avait été broyé par un boulet. Le comte n'en parlait jamais quoiqu'il aimât à parler de tout.

Grâce à sa grande taille, il avait été nommé officier à quatorze ans. Il partit pour l'île de Malte; le grandmaîtredc l'ordre, son parent, seconda le développement de son intelligence, favorisa son goût pour l'érudition, et bientôt lui confia une mission scientifique : l'exploration des côtes de la Méditerranée. J'en ai vu les dessins et les notes, ainsi que le manuscrit d'une histoire des Arabes d'Espagne, son œuvre également. Je n\ii pu retrouver ces papiers, quoique je me sois procuré une partie des livres de M. d'Lsclignac.

Le comte faisait un voyage en Allemagne, chez des parents princiers, lorsque la Révolution éclata. Les événements marchaient vile : il se trouva émigré malgré lui. Un jour, l'argent qu'il recevait de I-rance lui manqua; comme il savait tourner, une princesse lui

avait fait cadeau d'un beau tour-en-l'air, il se fit recevoir tourneur dans je ne sais plus quelle ville, et il gagna son pain en faisant des pipes d'écume de mer. Beaucoup d'émigrés firent, de la sorte, une chose ou l'autre : lechevalier de Montmorency fonda une pâtisserie à Hambourg; le comte de Gimel fut distillateur; M. etM^'^de Milon gérèrent un établissement de bals, concerts et soupers; un autre émigré exerçait à un louis la soirée son art de faire la salade. Bref, le comte d'Esclignac gagna plus facilement son pain à exercer un métier vulgaire, que s'il eût voulu mettre à profit son érudition et son esprit.

Dès que les portes de la patrie lui furent ouvertes, il s'empressa d'y rentrer. M. de Fontanes le connaissait et appréciait son mérite : il le nomma inspecteur de l'académie de Pau. Mais la Restauration ne pardonna pas au noble comte d'Esclignac d'être rentré trop tôt et d'avoir accepté des fonctions dans l'instruction publique. Elever des chevaux, c'est noble; mais élever des hommes, ce n'est pas aussi bien porté. Le comte accepta sa disgrâce sans se plaindre et vécut de la façon la plus simple. Il recevait bien quelques disgraciés, comme Casimir d'Angosse et le général Larriu, mais ce n'est pas la politique ou l'ambition qui l'agitait : il aimait à vivre avec les savants et les enfants.

Les savants, il n'y en avait pas à Pau. Mais d'Esclignac entretenait des relations scientifiques avec les princes de la science dans toute l'Europe, notamment avec Humboldt. Pas un savant étranger passant à Pau ne manquait de le visiter.

Mon bonheur, lorsque j'étais enfant, c'était d'aller voir cet ami de mon père. Il m'attirait par le charme de sa parole; il m'initiait aux secrets de la science; il m'en donnait le goût et savait me faire comprendre ce qui semblait au-dessus de mon âge. Pourôter à sa conversation toute apparence de leçon, il mêlait les plus plaisants récits aux explications sérieuses sur les curiosités de la nature.

Au moment où, satisfait de son sort, le comte vivait heureux, entouré de vrais amis et du respect de tous, un grand malheur vint troubler tout le reste de sa vie : c'était une grosse fortune, une énorme indemnité comme émigré. Cet homme, d'une si merveilleuse aptitude pour les sciences, était absolument inapte aux afl'aires. Il avait supporté noblement la pauvreté; il ne sut pas administrer ses richesses : une partie devint la proie de gens qui abusèrent de sa bonhomie. Ainsi, sans s'en douter, il devenait caution de l'entrepreneur de la grande halle et dut la payer sans en retirer le moindre bénéfice.

Il acheta un vieux château où, loin de Pau et de ses amis, il se laissa séduire par une jeune femme qui fit le désespoir de sa vieillesse. Ses petits-enfants aujourd'hui, bien qu'apparentés aux plus grandes familles de France, se trouvent dans les rangs modestes de la société.

J'en ai connu beaucoup de ces noblesgentilshonnncs que le temps avait respectés et qui, sous les vieilles charmilles de Tout-y-Croît ou de quelqu\uitre ancien castel, aimaient à raconter les souvenirs de leur jeunesse

et du passé béarnais, due de flimilles disparues ! Les de Lons, les Duplàa, les d'Esquille, les Jasse, les Gestas, les Mesplès, les Barbotan, les Saint-Cricq, les Gayrosse, les Boirie, les d'Arboueave, les Crouseilhes, les Beauregard, les Laporte, les Noguès, les Florence, les Lusignan, les Livron, les Ségure, les Maucor, les Faeet de Baure, les Faussât. D'autres beaux noms sont à la veille de disparaître.

Parmi ces noms éteints, je n'oublierai jamais celui du baron de Capdeville, frère de la marquise de Jasse. La mort semblait l'avoir oublié dans son château de Tout-y-Croit, castel datant de la reine Jeanne et tombant de vétusté. Là, tout était enharmonie; les vieilles manières, disparues de partout, s'y retrouvaient encore. Lorsque j'allais dîner chez le baron de Capdeville, chez qui se réunissaient quelques nobles dames, comme la comtesse de Gontaut^ si bonne pour moi dans mon enfance^ je me croyais transporté dans le monde d'autrefois. La bibUothèque était riche. Il me semblait que les romans de M^^^ de Scudéri venaient de paraître et j'y examinais la carte du Tendre. Tout était vieux, mais très beau et très bien tenu. Les anciens meubles, les tableaux aux cadres argentés, semblaient destinés à ne pas survivre à ceux qui les entretenaient avec un soin si jaloux.

Le baron de Capdeville avait la passion des bons livres et des beaux-arcs. Il avait passé sa vie à voyager dans l'unique but de recueilUr les plus belles gravures anciennes et sa collection valait plus que toute sa fortune territoriale. L'âge n'avait pas glacé son esprit; il

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ci\ait, en vieillissant, garde toute raniabilité, toute la courtoisie béarnaise.

L'homme qui ne sait pas se résigner aux irréparables effets de la dégradation physique qu'entrahic la vieillesse, devient parfois morose, ou conteur fatiguant d'histoires ressassées. Le baron de Capdeville n'avait gardé de l'expérience de la vie que plus d'indulgence pour tous, plus de bonté, plus de science des hommes et des choses.

Je n'ai tant insisté sur les survivants de l'ancien régime sous la Restauration qu'à cause de leur physionomie à part. D'ailleurs, les nobles s'étaient complètement mêlés à ceux qui avaient su se faire un nom pendant la Révolution. Nulle part la société ne fut plus unie, plus complètement fusionnée qu'à Pau. Par exemple, sur la liste des premiers députés royalistes élus dans les Basses-Pyrénées, figuraient côte à côte le marquis de Candau, de vieille noblesse, et le comte Harispe, de noblesse impériale, Faget de Baure du parquet du Parlement de Navarre et Dartigaux du parquet des Cent- Jours. Un jour, il se rencontra que les premiers magistrats présents à Pau étaient tous bâtards; ils. étaient honorables, on les estimait, et l'on se bornait à dire en riant : « Vivent les bâtards sous les rois légitimes ».

Dans le monde, les meilleurs gentilshommc; étaient les plus polis. C'est chez eux surtout que Fliominj du peuple ennobli par son mérite recevait bon accueil. On était porté à lui répéter ce que disait un jour le comte d'Artois : « Monsieur, vous n'étiez pas gentilce homme, mais vous étiez digne de l'être ».

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