‹ La société et les moeurs en BéarnChapitre 99 sur 126 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Les premiers présidents. — Histoire et anecdotes. — Magistrats et piocureurs généraux.

La cour impériale et puis la cour royale ont joué un grand rôle à Pau petite ville.

Après avoir publié ses codes, Napoléon créa, pour en assurer l'application, de grandes compagnies judiciaires. Sa pensée, continuée par la Restauration, fut de composer les cours nouvelles avec les débris des Parlements en adjoignant aux magistrats anciens ceux qui s'étaient formés dans les assemblées et les tribunaux de la Révolution. Si la Restauration élimina quelques magistrats qui, durant les Ccnl-JoiirSy s'étaient montrés trop hostiles, elle ne tarda pas ;i leur rendre leurs robes rouges ou à leur accorder l'iionorariat que tout d'abord elle leur avait refusé.

Sous l'Empire, plusieurs conseillers au Parlement reparurent sur leurs sièges abandonnés depiiis tant

d'années: le marquis de Charritte, le baron de Crouseilhes, M. de Bédouch , le baron de Courrèges d'Agnos. Un des avocats généraux les plus distingués du Parlement, M. d'Elissalde, refusa de reprendre des fonctions qu'il avait eu le temps d'oublier.

Les vieilles traditions parlementaires furent renouées même sous l'Empire. Sur les registres de la cour impériale, en tête des noms des magistrats, on lisait cette tormule abandonnée en 1830 : Messieurs de, comme si les fonctions de conseiller anoblissaient encore.

Dans la cour composée d'éléments les plus divers, l'élément bourgeois, même sous la Restauration, l'emporta toujours sur l'élément aristocratique et nulle part peut-être la fusion des diverses nuances d'origine et d'opinion ne s'opéra d'une manière plus complète.

Dans mon enfance, chez mon père, j'ai vu beaucoup de ces magistrats et avocats, dont je vais esquisser la physionomie. Ceux qui gardent encore ces souvenirs deviennent rares, et il est temps de sauver de l'oubli quelques noms près de disparaître.

M. Claverie fut premier président de la cour de Pau jusqu'à la chute de l'Empire. La vénération qui entourait cet homme de bien remontait à l'époque du Parlement, et survécut trente ans à sa retraite. J'ai été témoin des sympathies et des respects dont sa vieillesse était entourée. Il était né le 2 octobre 1747 ; il mourut le 22 décembre 1840.

Ce serait une étude à faire que l'histoire de ce jurisconsulte béarnais, taillé sur le patron des jurisconsultes antiques. On vit toujours en lui l'homme du droit et du devoir^ jamais l'homme de la passion ou de la politique.

Professeur de droit romain à l'université de Pau, il vit avec douleur briser sa chaire et abolir l'ordre des avocats. Elu magistrat municipal aux approches d'une révolution qui surexcitait toutes les ambitions^ il ne voulut jamais quitter sa ville natale. Au lieu de servir les opinions et les idées qui auraient pu le conduire aux iionneurs, il les combattit quand elles lui parurent injustes, sans se préoccuper de savoir s'il ne risquait pas de compromettre sa vie. Après avoir rendu de vrais services dans ces temps de troubles, de disette, de désordre et d'émeutes, il voulut faire entendre le langage de la raison à ceux qu'égaraient les lolies révolutionnaires. Traité d'arriéré et d'aristocrate, il se retira alors au village d'Argagnon sans désespérer jamais de la justice ni de la patrie.

Après avoir assisté à la chute du droit coutumicr, il assista à tous les essais, à tous les tâtonnements, à toutes les transiormations du droit transitoire, à la constitution, entiii^ du droit nouveau. Ayant voué sa vie à l'étude des lois, il ne dut qu'à son travail et à son mérite de parvenir à la plus haute dignité judiciaire dans son pa\s natal.

Sa science juridique, son expérience des atîaires, sa sagacité et les qualités de son esprit comme président ne sont pas seulement connues par tradition, il a laissé

neuf gros volumes d'arrêts rédigés par lui de 1801 à I8I6^

Lorsque l'Empire tomba, il ne voulut pas se séparer de ses amis et signa l'acte additionnel, ce qui amena sa disgrâce. Il quitta la première présidence sans un murmure, ayant rempli son devoir jusqu'à la dernière minute, car on peut voir, sur les registres du palais, sa signature au bas de la transcription de l'ordonnance qui composait la cour royale et l'en exilait.

Il ne chercha point à se venger du gouvernement qui l'avait frappé. L'honorariat, qu'au premier moment on lui avait refusé, lui fut bientôt conféré avec tous les témoignages dus à son caractère et à son mérite.

M. Claverie fut longtemps président du conseil général, et, jusqu'à sa mort, il resta conseiller municipal. Jusqu'au dernier moment, les sympathies de tous les partis l'entourèrent. Sur sa tombe, l'organe de la cour royale, M. l'avocat général Lamotte d'Incamps put dire en toute vérité : « Sa vie fut celle d'un « véritable magistrat, austère comme le devoir, pai- « sible comme l'étude^ modeste comme la vertu; (( honneur à sa mémoire I »

Mais il y avait aussi en M. Claverie, malgré ses goûts de vie retirée, l'homme du monde. L'empereur ne donnait au premier président un traitement, consi-

* Cette pre'cieuse collection est en bonnes mains. Elle appartient à M, Lasserre, un des avocats les plus savants du barreau de Pau. — Le greffier préparait le cadre de l'arrêt et écrivait le dispositif. Les motifs étaient tous écrits de la main du premier président Claverie.

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(Jcrablc pour l'époque, qu'afîn qu'il pût représenter. La représentation était un devoir. M. Claverie l'accepta; il quitta sa petite maison, située en face des Cordeliers, et vint habiter Thôtel d'Abbadie. Souvent, il y donnait à dîner à ses collègues, aux divers fonctionnaires, aux militaires surtout. Ses réceptions, ses grands bals étaient fort brillants. Ses filles aimaient beaucoup la danse, et l'une d'elles me disait : « Il nous « était permis d'aller danser partout, même dans la (( broiissaille, mais il nous était défendu d'aller chez « les lorchoris ». Si M. Claverie n'avait pas le grand air des seigneurs d'autrefois, il avait la vieille courtoisie béarnaise, une finesse d'esprit, une atîabilité de manières qui le rendaient très agréable dans le monde.

Parmi les jeunes Béarnais qui allaient chercher des leçons de droit chez M. Claverie, avocat au Parlement, il en était un qui avait gagné toute l'affection du maître. Aussi, lorsqu'un beau jour, le jeune étudiant, doué d'une éloquence naturelle peu commune, vint dire à M. Claverie qu'il abandonnait le barreau et s'enrôlait simple soldat, le savant jurisconsulte, pressentant le génie de son élève, ht tout ce qu'il put pour le détourner de sa résolution. C'est à regret qu'il vit, pour la première fois, ses conseils inobéis. Au moment ^\u départ, il embrassa le jeune homme, lui prédit un brillant avenir et lui donna plusieurs écus de six livres à la vache, ce qui passait pour porter bonheur.

Le Béarnais n'oublia jamais M. Claverie. Monté sur le trône de Suède et de Norwège, il décora son ancien

maître de l'ordre de l'Etoile polaire. Ayant appris plus tard que M. Claverie fils^ officier, était prisonnier en Sibérie, il l'envoya chercher par un aide de camp avec ordre de le traiter comme s'il était fils de prince et il lui offrit une belle position à sa cour.

La Restauration choisit pour premier président M. Figarol. C'était un bel homme, de figure agréable, de noble tournure et d'une exquise affabilité. Il faisait grande figure à l'audience. Souvent, on eût dit que, par coquetterie, il faisait sortir des plis de sa robe entr'ouverte sa jambe en bas de soie pour en faire admirer la forme parfaite. Il parlait avec bonté, mais avec dignité. Le barreau l'aimait, bien qu'il ne permit aucune infraction à la rigueur du costume et aux convenances du langage.

Du magistrat il avait toutes les qualités, hormis celles qui ne s'acquièrent que par le travail. Député pendant plusieurs années, il abandonnait sa présidence pour la Chambre. Il avait l'intelligence rapide et le jugement droit. Loin de vouloir paraître savoir ce qu'il ignorait, il fiiisait ressortir le mérite des magistrats capables et abandonnait à leurs soins une partie de son travail. Il était plus désireux de prononcer un arrêt bien à fait que de le rédiger lui-même. On ferait un excellent recueil d'arrêts qu'il a signés, mais qui étaient l'œuvre d'un autre magistrat. Dans la délibération, il écoutait beaucoup et parlait peu; mais, quand il sortait de sa réserve, il étonnait la cour par la rectitude de son esprit et la lucidité de sa parole. Enfin, il avait un mérite plus rare qu'on ne le croit : il rédigeait ses listes de

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présentation moins selon ses s\inpathies personnelles que d'après le mérite des candidats.

Il venait souvent chez mon père. Toujours, même dans la rue, je l'ai vu tête nue, les cheveux aux ailes de pigeon bien poudrés, le chapeau claque sous le bras, l'habit noir à la française avec le petit manteau de soie, la culotte courte, les b.is de soie et les souliers à larges boucles d'or. Rarement, il sortait à pied. Jamais il ne s'est rendu au palais qu'en carrosse. Il avait brillé, ce carrosse, au sacre de l'empereur; depuis lors, il avait bien vieilli. Les chevaux aussi avaient été beaux, mais ils étaient parvenus à un âge très avancé. Un cocher bien poudré et un laquais en livrée complétaient cet équipage qui fut longtemps presque le seul de Pau.

Fidèle aux anciens usages, M. Figarol exigeait que, dans les grands dîners, les conseillers portassent l'habit à la française et la culotte courte. Mon père lui demandait un jour en riant s'il était vrai qu'il voulût exiger que tous les magistrats se fissent coiffer aux ailes de pigeon. Toujours est-il qu'il ne cachait pas son indignation contre M. Laine qui fut le premier à permettre l'introduction du pantalon dans je monde.

Lorsque la révolution de 1830 eut porté le dernier coup aux modes du temps passé, le premier président ne changea rien à sa tenue, et la population de Pau ne changea rien aux respects qu'elle lui portait, quoique ce fut un fidèle royaliste.

Son successeur futur, le procureur général Dartigaux, sut attendre et donner l'exemple des égards dus

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à un vieux magistrat qui avait dignement porté la robe pendant de longues années.

Dans ce temps-là, les longs services comptaient encore.

M. Figarol ne se prodiguait pas dans le monde; mais il figurait noblement dans un salon par son grand air et sa politesse exquise. Il ne manquait pas d'esprit; il faisait des vers. Malheureusement, les meilleurs sont oubliés et l'on ne se souvient que de ceux qui disaient sourire. L'une de ses odes débutait ainsi :

Monarque en qui la France A mis son espérance.

On rit beaucoup du Monarque en qui. — De sa tragédie inédite de Charles d'Angleterre, je n'ai retenu que ces vers :

Et dans leur rage impie

Ils ont osé le mettre en accusation!

En accusation? répondait l'interlocuteur.

M. Figarol eut des faiblesses que l'on ne passe pas ^ussi facilement à un magistrat qu'à Henri IV. A cette époque, toutes les maisons étaient de verre à Pau, et M. Guilloutet n'avait pas encore muré la vie privée. La maîtresse du Premier avait beau se cacher, dès qu'elle paraissait, la nouvelle courait partout que le Premier était revenu de la Chambre.

La religion que M. Figarol respectait et honorait] ne l'empêcha pas de commettre des fautes; mais elle lui apprit à les expier par le repentir. Sa fin chrétienne

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lut une réparation publique du scandale qu'il avait donné à la ville.

Au mois d'octobre 1834, ^- ^^ procureur général Dartigaux remplaça M. Figarol. D'origine modeste, le nouveau premier président était parvenu à avoir le plus brillant salon et la position la plus élevée de Pau,

Il avait plus de savoir-faire que de savoir, plus d'habileté que de franchise. Sa souplesse d'esprit tenait du prodige. Après avoir obtenu de l'Empire de passer directement du parquet du tribunal d'Oloron au parquet de la cour, comme procureur général, il sut s'y faire maintenir par Louis XVIII. Pendant les Cent-Jours, il disait dans un discours: « Le trône des Bourbons était c( bâti sur le sable; un souffle venu de l'île d'Llbe a <( suffi pour le renverser ». Remplacé par un royaliste aussi dévoué que capable, il sut le remplacera son tour et garder sa place, malgré tous les changements de ministères et même de gouvernements. Député, il marchait avec tous les ministres et savait, quand ils tombaient, rester toujours debout. En 1830, M. de Polignac le compta parmi ses fidèles et Dupont (de l'Eure) parmi ses amis. Q.uand il devint premier président, toute la ville applaudit à ce choix. Il avait de l'esprit et il l'employait à plaire à tout le monde. Pour ne déplaire à personne, trop de franchise ne faut.

Son fils avait épousé la fille du comte do Saint- Cricq, digne ami de M. Dartigaux, que l'Empire avait fait directeur des douanes; Louis X\'III, comte; Charles X, ministre, et Louis-Philippe, pair de France.

Il pouvait et savait rendre service, surtout à ses parentset à ses amis.

M'^^ de Saint-Cricq avait reçu l'éducation la plus brillante. Elle cultivait les arts et attirait les grands, artistes; elle était très bonne musicienne, et parlait Tanglais, une rareté pour Pau à cette époque. A une instruction solide, elle joignait beaucoup de distinctiondans l'esprit et dans le langage. De son mariage, il n'est resté qu'une fille qui a quitté le monde pour fonder un couvent à Bethléem. M™^ Dartigaux faisait admirablement les honneurs du salon du premier président qui réunissait toute la société de Pau, sans distinction d'opinion ni de nationaUté.

On ne dansait pas tous les soirs, personne n'en avait la pensée. Mais on variait les plaisirs dans les salons de M. le Premier, et c'était le temps où les étrangers commençaient d'affluer à Pau. L'arrivée d'un personnage notable était un événement. Un soir, on annonce une baronne allemande. Malgré son accent très prononcé, elle charma par son esprit. Un Basque, qui avait voyagé en Allemagne^ croit reconnaître la femme d'un de ses amis, et rien n'est épargné pour confirmer sonerreur. La pseudo-Allemande était le vicomte de Beaumont déguisé en femme. — Un autre jour, certain individu demande à faire une exhibition de sauvages et de bêtes de sa ménagerie. Sous les plumes des sauvages et sous la peau des fauves étaient cachés les jeunes gens du meilleur monde. M. Lacaze, avocat républicain et depuis sénateur de l'Empire, fit un boniment qui était un chef-d'œuvre d'esprit et d'humour.

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Noiiiiiic très âgé premier président, M. D.irtigaux succomba bientôt à un excès de travail. Après sa mort, le salon présidentiel fut complètement changé. M. Dartigaux fut, en effet, le dernier premier président né en Béarn.

Le successeur de M. Dartigaux, M. Amilhau, était Toulousain. Comme magistrat, il était beaucoup plus fort que son prédécesseur, mais, comme homme du monde, ce ne serait pas un modèle à proposer. La nature ne l'avait pas fait pour cela : petit, laid, d'ignoble tournure, sa parole, dans les conversations intimes, ressemblait plutôt à celle d'une commère qu'au langage d'un homme comme il faut. Il savait servir ses amis ; malheur à ceux qu'il n'aimait pas, et son amitié était versatile. Sa femme et lui vivaient en bonne intelligence, mais ils étaient rarement ensemble. Il était riche, mais ildétestait d'avoir un grand train de maison.

Comme magistrat, c'était un homme supérieur. Il avait beaucoup travaillé. En 1819, il publia un éloge de Louis XVI. Ln 1830, il occupait un grand rôle au barreau de Toulouse, m'abandonna pour le parquet, qu'afin d'avancer plus vite, il quitta pour la députation. Premier président, il montra une sagacité merveilleuse. Quelques mots lui suffisaient poursaisir l'affaire. Alors il harcelait les avocats, les interrompait, leur coupait la parole. Des magistrats aussi instruits que lui, mais plus calmes, trouvaient qu'il avait trop vite raison. Il ne faut pas qu'un arrêt paraisse avoir été arrêté avant d'avoir entendu les parties. Plusieurs fois, les conseil 1ers lui dirent que si la cause était entendue pour lu»,

elle ne l'était pas pour eux. Alors, il leur expliquait ses raisons, et on était forcé d'en reconnaître la justesse.

Il avait le tort de paraître très passionné dans la délibération, de laisser trop voir sa volonté, d'imposer son opinion; mais, quoiqu'il rencontrât des contradicteurs habiles, il était rare que son avis ne prévalût pas. Alors, séance tenante, il improvisait les arrêts les plus longs, les plus complets sur les questions les plus compliquées, avec une netteté de langage et une logique prodigieuse. Le premier président Amilhau rendit de véritables services à la justice; il donna une énergique impulsion à l'expédition des affaires; il apprit aux avocats à être plus concis.

Ses successeurs appartiennent à une autre période de la société béarnaise que celle qui nous occupe en ce moment.

Après avoir siégé au Parlement et à la Cour impériale, le marquis de Charritte fut, en 18 16, nommé président de chambre à la cour royale. C'était l'honneur en personne. Ses vertus austères et son amour du devoir commandaient^ le respect. Il avait conservé la culotte courte et le bas de soie. Dans le monde^ il était froid et sérieux, mais toujours plein de distinction et de bienveillance. Il savait flaire respecter la magistrature et ne tolérait pas chez les avoués la moindre infraction à une tenue régulière.

Le président de Castéran avait de grandes qualités comme magistrat. On les a oubliées pour ne se souvenir que de ses deux défauts : une trop grande abondance de parole et une avarice notoire. Il savait

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parler, mais il ne savait pas s'arrêter. Un jour, il prononçait un réquisitoire à la cour d'assises des Hautes- Pyrénées ; un voyageur fut curieux de l'entendre et l'écouta avec plaisir; il alla ensuite traiter quelques afl'aires à Bagnères-dc-Bigorre, et, lorsqu'il rentra à Tarbes, il trouva M. de Castéran parlant toujours. La parole intarissable du président dans la délibération était un supplice pour ses collègues. Il commençait par résumer^ ou, pour mieux dire, par développer les raisons des préopinants, puis il les commentait et n'en finissait pas. Le premier président lui disait avec bonté : « Ne pourriez-vous pas, cher collègue, arriver à votre opinion personnelle et abréger ces développements. — Non, non, répondait-il, je ne peux arriver à mon opinion que par échelons. » Un jour qu'il avait beaucoup disserté, — il ne s'agissait que de fixer un chiffre de dommages-intérêts, — un magistrat impatienté se boriia à dire, en opinant après lui : « Mon collègue a parlé trois quarts d'heure; je me borne à ces trois mots : Irais cents fratics ».

M. de Castéran n'était prodigue que de paroles. 0\\ raconte de lui des traits d'avarice qui dépassent tout ce que Molière aurait pu imaginer. Il n'y a pas à craindre de jeter un regard sur sa vie privée dont tous les secrets ont été jetés au vent par un procès en séparation de corps.

Un jour, le président aperçut dans la chambre de sa fennne im verre d'eau rougie qu'elle n'avait bu qu'à moitié. D'un ton solennel et avec sa prolixité accoutunKv, il se met à taire un sermon sur 1 obliga-

tioii que Dieu nous impose de ne pas gaspiller ks dons qu'il ne nous accorde que pour en faire bon usage. La femme répond; le mari réplique; les paroles succèdent aux paroles avec autant de volubilité et de colère d'un côté que de l'autre. Aucun ne veut se taire le premier. Quand la discussion fut finie, — car il flmt que tout finisse — le président prend le verre et achève de le vider en disant : « Heureusement que fai soif! » Rien n'était perdu. C'était une consolation.

On racontait encore qu'un mauvais plaisant envoya à tous les membres de la cour une invitation à dîner chez M. de Castéran^ qui n'avait jamais invité un ami. On rit beaucoup de sa surprise en voyant son salon se remplir de monde, lorsqu'il n'attendait personne. Les invités furent le plus désappointés : lorsque tout fut expliqué, on les laissa partir comme ils étaient venus.

Restons-en là. Aussi bien, je ne voudrais pas trop attaquer la mémoire d'un magistrat plein d'honneur, de science et d'amour du devoir.

Un seul magistrat étranger figurait dans la cour réorganisée le 13 mars 18 16, M. le baron de Gaujal, président de chambre. C'était un homme du monde. Il avait obtenu la croix de Saint-Louis en combattant sous le drapeau du comte d'Artois pendant l'émigration. Rentré en France^ après avoir beaucoup voyagé, il créa un journal qu'il rédigea lui-même. Enfin, un jour, déposant la plume de journaliste pour prendre la robe du magistrat, il avait dit :

Nîinc itaqiie et versus et Jiidihria altéra poiio.

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Le 12 octobre 1821, il fut nommé premier président A Montpellier, et, plus tard, conseiller à la cour de cassation.

On a beaucoup parlé de son rapport sur la barbe, à propos de poursuites disciplinaires exercées contre des avocats qui portaient moustaciies. L'esprit qu'il y 'déploya fit naître jadis plus d'un sourire sur les lèvres des jeunes magistrats, et nos magistrats antiques, s'ils l'avaient entendu, auraient frémi dans leur barbe.

Lorsque le baron de Gaujal quitta la robe, il reprit la plume et il laissa des écrits historiques très estimés.

Son fils, conseiller à la cour de cassation, revint un jour siéger à Pau où il avait passé son enfance, où il retrouva des amis fidèles : c'était, on s'en souvient^ lorsque la cour suprême se réfugia dans notre ville durant le siège de Paris.

M. de Gaujal fut remplacé comme président de chambre par M. de Crouseilhes, que les mérites de son fils plutôt que les siens propres désignèrent à ces fonctions.

Tous les magistrats survivants du Parlement n'étaient pas forts, mais il y en avait qui étaient très remarquables, notamment le baron d'Agnos. Ce tut une perte pour la cour lorsqu il la quitta, afin de contracter un mariage à son goût et de murer sa vie privée.

M. Noussitou, ancien député à l'Assemblée législative^ jouissait de l'estime de tous ses collègues. Cet homme de bien avait su traverser des temps troublés sans devenir riche et sans rien perdre de sa dignité.

Lahary avait été l'un des orateurs les plus brillants parmi ceux qui exposèrent les motifs du Code civil. Il fut nommé conseiller par les Bourbons.

L'université de Pau et l'ancien barreau du Parlement étaient bien représentés à la cour.

M. Perrin, ancien professeur de droit, subdélégué de l'intendance, orateur et savant jurisconsulte, mérita très jeune encore qu'on lui appliquât le vir prohus dicendi peritus. A travers les révolutions, il sut toujours conserver la droite voie. Il fut, comme Noussitou et Lahary, moins désireux de laisser de la fortune à ses enfants qu'une pure renommée de talents et de vertus.

Cazalet, nommé conseiller par la Restauration, mourut le 22 avril 18 17, à l'âge 74 ans. Jeune, il s'était fiiit remarquer au barreau par son talent et son désintéressement. Dans les salons, on le recherchait pour son esprit. Il composait des vers béarnais ravissants. Il écrivait aussi en français, et pour se perfectionner, il se rendit à Paris où son amabiUté et sa courtoisie béarnaise lui gagnèrent l'affection des plus grands esprits de l'époque, J.-J. Rousseau, d'Alembert et surtout Voltaire. Il entretint une spirituelle correspondance avec le philosophe de Ferney, qui lui écrivit : « Apprene:(-nwi à écrire en prose » . Cette flatterie du dispensateur de la renommée, la place qu'on lui promettait à côté de Parny et de Boufflers étaient bien propres à tenter un jeune homme. Mais le Béarnais avait trop l'amour de son pays pour n'y pas revenir. Je n'ai pu me procurer les œuvres de Cazalet.

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J'ai eu grand'pcinc à en retrouver mcme les titres dans une ville où vivaient encore de ses amis. Ses ouvrages étaient intitulés : Mémoires ik Lticrkc cl de Bradamante, conte en vers; les AvetiXy conte bleu en prose; la Roiiiance d'Acléon, in-12, Amsterdani.

Avant de porter la robe rouge, Cazalet conserva longtemps celle d'avocat. Il donnait des consultations. Quand un paysan venait lui demander son avis par écrit, il lui demandait plaisamment : « Pour combien de latin veux-tu que j'y mette ?» A la cour, selon l'expression de ses contemporains, on apprécia beaucoup son lact fin cl sur, et l'on disait qu'il conservait soits les o^laces de ht vieillesse le feu d'un jeune homme.

Parmi les magistrats qui composèrent la cour à son organisation en 181 r et à sa réorganisation en i(Si6,se trouvaient des hommes remarquables par leur science juridique. C'était un temps où le juge devait appliquer le droit coutumier, le droit transitoire et le droit nouveau, rempli de difficultés, que la jurisprudence naissante n'avait pas encore pu éclaircir.

Une chambre temporaire, présidée par un magistrat que je n'ose nommer, déblavj, dans l'espace de trois ans, 1,800 allaires du rôle. Trois arrêts seulement turent cassés.

Citons encore : M. l'ourcade, président de chambre, en 1830; — M. Cassaigne, qui n'avait jamais pu se défaire de l'accent béarnais, magistrat d'une grande sagacité, connue son oncle le conseiller .1 la cour de cassation; — le chevalier d'Artliez, qui avait d'abord gngné par l'épée la croix de chevalier de Saint-Louis.

et qui^ d'une cécité absolue, n*en remplissait pas moins tous ses devoirs de magistrat; — M. Rives^ ancien professeur de belles-lettres, qui^ aux grâces de l'esprit le plus aimable, joignait la science profonde des jurisconsultes; — M. Daat, esprit éclairé, sérieux et juste ; — M. Duclos, enlevé trop tôt à la cour où il était fort écouté; — M. Bambalère, très instruit, très intelligent, très honorable, mais de tournure excentrique, et parlant le latin plus élégamment que le français ; — M. Ferrier, une des lumières de la cour; — M. Pérès, digne et capable ; — M. Dutey-Harispe, noble caractère, beau talent et grand cœur, qui, au moment d'être nommé président, déposa la robe rouge pour soigner la vieillesse de son oncle, le maréchal Harispe.

Lorsque les temps furent calmés, lorsque la France eut des ministres comme M. de Peyronnet, qui tenaient à honneur de relever la dignité de la magistrature^ on chercha à avoir, avant tout, des magistrats dignes et capables. On pensa donc, avec raison, qu'une école d'apprentissage serait utile pour former les jeunes avocats, et on nomma des conseillers auditeurs. C'était le recrutement de la cour par la cour elle-même, puisqu'elle présentait les candidats. Les choix fliits à Pau honorèrent ceux qui les firent. Les auditeurs, nommés en 1821, furent d'excellents magistrats. Deux sont devenus présidents de chambre. Le seul qui survit, M. le président Brascou, est, on peut le dire sans flatterie et sans crainte d'être contredit, un magistrat modèle, une des gloires de la magistrature béarnaise.

De 181 1 à 1848, la cour de Pau n'eut que trois

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procureurs généraux : M. Dartigaux, le marquis d'Urbain Gauthier et M. Dufau. Je ne compte pas M. de Trinqueiague. Nommé en 1816, il n'assista pas même à l'installation de la cour, il ne siégea jamais. Il avait été presque aussitôt nommé sous-secrétaire d'Etat au ministère delà justice.

Le marquis d'Urbain Gauthier mérite un souvenir et un hommage. De bonne heure, il avait débuté dans la carrière des armes. Lorsqu'il quitta l'épéepourla robe, il devint conseiller à la cour des comptes, puis premier président dn conseil supérieur de Corse, qu'il parvint à faire ériger en cour souveraine. Napoléon, qui 1 avait connu, ne put vaincre son inébranlable fidélité aux Bourbons. Un magistrat, éliminé par la Restauration, le jugeait ainsi : « Le procureur général fut tolérant sans rien perdre des convictions de toute sa vie. Sévère c/intre les actes, il fut indulgent et bon pourles hommes qu'il savait honnêtes malgré la différence de leurs c })inions... De tels hommes, rares dans touslestemps, siv.ii presque des phénomènes dans les révolutions. Tout ce qui porte un cœur élevé leur doit honneur et respect. »

C'est ce procureur général, si dévoué à ses rois, que M. Dartigaux, si violent contre les Bourbons pendant les Cent-Jours, trouva moyen de faire révoquer }H)ur prendre sa place. M. d'Urbain Gauthier était loin d'être aHaibli par Tâgc. Il survécut vingt ans à sa révocation et conserva jusqu'à la fin (18^9) la plénitude de ses facultés.

Il ne se plaignit jamais de sa disgrâce imméritée; il n'en resta pas moins tidèle .\ la cause qu*il avait tou-

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jours servie. Le Béarn devint sa patrie adoptive et il y était entouré de l'estime générale. Sur le coteau de Gélos, en face de la place Royale, il bâtit le Vignal, une des premières villas édifiées par les étrangers qui depuis en ont tant construit autour de la cité béarnaise.

Presque centenaire et conservant toutes ses f*Licultés, il survécut à son fils, directeur des contributions indirectes des Basses-Pyrénées, qui avait été toujours d'une santé très délicate et qui s'éteignit à l'âge de 76 ans. Le père, disait-on, avait vu son fils mourir de vieillesse.

J'ai connu peu d'hommes aussi aimables^ aussi distingués que le marquis d'Urbain. J'aimais à faire causer ce vieillard. Il était particulièrement intéressant sur Charles Bonaparte, père, qu'il avait beaucoup vu, et sur ses enfants qui avaient grandi devant lui et dont on était loin de prévoir les futures destinées. Il avait assisté aux débuts de Joseph au barreau, et il eût été fort surpris si on lui eût prédit que le jeune avocat quitterait la robe pour la couronne d'Espagne. Quelle sérénité dans cette belle âme ! Quelle gaieté dans cet éternel printemps de l'esprit et du cœur I

M. Louis Dufitu, successeur de M. Dartigaux, coma:e procureur général, avait été formé à son école. C'était le type du bon bourgeois béarnais, d'une inaltérable courtoisie, plein d'esprit et d'aff'abilité. Il aimait tant à rendre service qu'on doit l'excuser d'avoir souvent promis plus qu'il ne pouvait tenir. Nul jamais ne sortit de chez lui mécontent. Avocat

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