DYNASTIES IMPERIALES DE FRANCONIE BT DE 80UAB
nouveau pénétra en Allemagne après la seconde croisade, où la noblesse de ce pays se trouva mêlée avec celle de fïance. Bientôt l'Église profita de Télan mystique imprimé à la chevalerie par ces pieuses expéditions pour y intro* doire son influence et entourer de cérémonies religieuses l'admission dans les ordres. L'aspirant chevalier dut se pré^ parer à sa réception par la prière, le jeûne, la veille des annes et la communion. Revêtu d'habits blancs, il recevait i genoux, devant l'autel, l'épée des mains du prêtre. En présence des chevaliers et des dames, il jurait d'être dévoué à l'Église, fidèle au souverain, loyal dans les combats, protecteur de la veuve et de l'orphelin. Il était ensuite revêtu de ses armes par le seigneur, qui le frappait de l'épée en loi disant : « Je te fais chevalier au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, » puis lui donnait l'accolade. Ensuite on lui amenait son cheval, et il devait le monter sans s'aider des étriers. Ces diverses cérémonies avaient chacune leur sens symbolique.
Pour conférer l'ordre de la chevalerie, on choisissait d'ordinaire une grande fête de la cour ou de l'Église; quelquefois on armait le chevalier avant le combat ou après la victoire, sur Je champ de bataille. L'aspirant chevalier devait avoir servi pendant quelques années dans la suite d'un seigneur ou à la cour d'un prince. A partir du douzième siècle, on exigea qu'il fût de noble extraction; il y eut cependant quelques exceptions en faveur de ceux qui justifiaient de leur bravoure.
Bans le principe, la noblesse d'épée ne donnait pas droit aux charges publiques, réservées à la seule aristocratie héréditaire, mais l'honneur, qui s'attacha bientôt au titre de chevalier, décida toute la féodalité à tâcher de l'obtenir; elle acquit à ce changement des mœurs plus courtoises et plus polies. Le culte de la femme, issu du culte de b Vierge, que les croisades avaient développé, devint l'âme delà chevalerie. Il eut d'abord je ne sais quoi de naïf et de
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sensuel; ainsi l'on voit dans beaucoup de tableaux de ce temps-là, Marie offrant le sein à de vertueux personnages, mais il finit par s'épurer et se transformer en un amour idéal pour le beau sexe. Les chevaliers brillèrent surtout dans les tournois, où ils se distinguaient par leur écusson et leur blason, ce qui fît éclore deux sciences auxquelles on a attaché une importance ridicule, celle de la généalogie et celle de la héraldique.
De tout ce qui précède, on peut conclure qu'il entrait dans cette institution quatre éléments essentiels, la défense de la religion, le dévouement au trône, le culte de l'honneur et un sentiment d'affection respectueuse pour la femme, ce qne résume parfaitement la devise française : « A Dieu mon âme, ma vie au roi, mon cœur aux dames, l'honneur à moi. V
Burgs OU châteaux-forts; leur organisation extérieure et intérieure. — Ustensiles de ménage; nourriture et boisson. — Costume et modes ; description d'une élégante. — Luxe, éducation, hospitalité, manière de voyager, mœurs sociales. — Existence et service des femmes; épisode àxiDon Qwtc/io«c allemand. —Rapports entre les deux sexes : fêtes , danses et jeux. — Assemblées ou diètes, tournois. -^ Noces; décadence et corruption de la chevalerie.
Nous allons essayer, dans ce chapitre et dans les suivants, de décrire la splendeur de la société du moyen âge, puis sa décadence jusqu'au temps de la Réforme. Il nous faudra esquisser d'abord la vie intime de la chevalerie, analyser ensuite notre admirable littérature romantique, indiquer quelle fut la vie intellectuelle de l'Église et marquer les progrés des sciences et des arts. Nous dirons aussi quelques mots de l'administration civile et militaire, ainsi que de l'état où se trouvait l'agriculture, et nous terminerons par l'exposé rapide des faits. — Pour pénétrer dans la vie intime des familles au temps de la chevalerie, grimpons au sommet des montagnes, si nous ne préférons nous arrêter
dans la vallée, au coin d'une baie, ou sur quelque îlot. Car bien qu'un poëte de nos jours ait dit que sur la hauteur résidaient les anciens c/ievaliers de la contrée superbe, il y avait aussi des châteaux bâtis sur les bords des fleuves et protégés comme les autres par des collines et des rochers. Il suffisait qu'il y eût un fossé qui reçût l'eau d'une rivière ou d'un lac voisin et garantît ainsi des surprises du dehors pour que l'on songeât à construire un burg. Ce mot réveille sans doute dans les imaginations poétiques les riantes couleurs de la vie chevaleresque, mais il ne rappelle à l'histoire que le souvenir d'un siècle de fer, où les hommes vivaient séparés et en garde les uns contre les autres. Chacun se parquait et se fortifiait à l'écart, les petits nobles dans leurs étroits castels, les grands seigneurs dans leurs vastes et somptueux châteaux. Toutes les scènes de l'histoire n'ont pas eu pour théâtre ces magnifiques forteresses, et notre imagination s'égare à leur donner un si beau cadre. Ne prenons point quelques exceptions pour le train réel de la vie.
Le mur extérieur du burg était défendu par des créneaux et des tourelles et communiquait avec le dehors par un pont-levis. Après avoir franchi ce pont, on se trouvait dans la cour du donjon, nommée aussi basse-cour, parce qu'on y voyait les écuries. Le donjon était séparé du château par un fossé qui entourait ce dernier, et qu'on passait sur un pont situé en face d'une porte, que couronnait un mm* garni de leviers pour lever le pont et ses herses. On franchissait ensuite un passage voûté, fermé d'une herse, au bout duquel se trouvait la cour d'honneur du château. Cette cour, tapissée de gazon, était ornée d'un puits et d'un t>ileul, l'arbre favori des poètes romantiques et en général du peuple allemand. Tout autour s'élevaient les constructions dîi château, parmi lesquelles dominaient le palais ou maison du maître, et le beffroi, tour isolée du haut de laquelle le guetteur surveillait l'approche de l'ennemi; et qui ser-
Tait de refuge en cas d'assaut. Le palais comprenait la grande salle de réception et diverses chambres secondaires. On y avait introduit le luxe et le comfort. Dans les occasions solennelles, on couvrait le parquet d'un tapis et les murs de tapisseries brochées. Le sol était semé de fleurs pendant la belle saison et de joncs en hiver. Des bancs étaient placés le long des murs et recouverts de matelas oa de coussins de plumes. Trois pièces composaient l'aile du palais réservée aux femmes : la chambre h coucher de la maîtresse de la maison, la pièce où elle présidait aux travaux des servantes, et celle où couchaient ces dernières. Outre les caves et les cuisines, tout vrai château devait avoir une chapelle. Enfin n'oublions pas de mentionner les embrasures pratiquées dans la profondeur des murs et qui permettaient de jeter un regard sur le paysage extérieur.
La richesse de l'ameublement variait suivant la fortune du seigneur et les goûts de la châtelaine. En général, les meubles étaient plus solides qu'élégants; de jolies sculptures ornaient pourtant les tables et surtout les bahuts qui servaient à serrer le linge et la vaisselle. De grands fauteuils rembourrés et faits de bois précieux servaient de sièges d'honneur aux invités de distinction. Le lit nuptial était orné avec luxe et ordinairement surmonté d'un dais à rideaux; il se composait d'une paillasse, d'un lit de plumes, d'un traversin, d'un oreiller, d'un drap de lit et d'une couverture; on y montait à l'aide d'un gradin.
Les ustensiles de cuisine, qui ne ressemblaient pas à ceux de nos jours, étaient des couteaux et des cuillers; les fourchettes ne datent guère que du seizième siècle. En fait d'aliments, on avait ceux que fournissaient la forêt, la rivière, les champs et les vergers. Les jours ordinaires, la chère était frugale, composée de légumes et de viande salée; aux jours de festins l'art culinaire étalait ses ressources, et les tables pliaient sous le poids de mets délicats, de sauces fortement épicées, de pâtisseries artistement dressées, de con-
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fiseries de toutes sortes. Pendant le repas, une grande nappe couvrait la table; au milieu trônait la salière, entourée de pains de différentes formes. Avant de passer à table, quelquefois même pendant le repas, on se levait et Ton s'essuyait les mains à la ronde.
Les boissons en usage étaient le vin, la bière, l'hydromel, le cidre et Teau-de-vie. On cultivait la vigne beaucoup plus au nord et à Test qu'aujourd'hui. C'est même de là que venait le surier^ espèce de vinaigre. Toutefois il fallait être riche pour se donner le plaisir de boire de bon vin, excité dans le Sud, où la classe moyenne en faisait sa boisson ordinaire. On ne laissait pas vieillir la liqueur et on la buvait au sortir de la treille et à tous les degrés de fermentation. Rarement elle dépassait un an de tonneau. Parmi les vins du pays, les plus estimés étaient ceux du Rhin et celui d'Alsace; on les divisait d'ordinaire en vin de France et vin des Huns, selon qu'ils étaient originaires de la Gaule ou de la Hongrie, à moins que l'on ne donnât le premier nom au vin blanc et le second au vin rouge. La haute société usait de préférence de vins français, italiens et surtout grecs, tels que muscat, malvoisie, romani, etc. Elle les buvait mélangés à toutes sortes d'épices. On prétend que les femmes, comme les Anglaises de nos jours, ne les dédaignaient pas. Quant à la bière, chaque ménage en fabriqua d'abord suivant ses besoins, et ce fut un des travaux qui incombèrent à la femme. Plus tard, l'état de brasseur fut exercé comme une profession et il y en eut à Cologne dès le commencement du treizième siècle. Au siècle suivant, nous voyons Lubeck, Hambourg et Brème exporter une grande quantité de bière dans le Nord. Dans la fabrication de cette liqueur, on faisait entrer l'orge et le houblon comme dès avant Charlemagne, quelquefois aussi du froment et de l'avoine. Le cidre fut connu de tout temps.
L'hydromel, qui n'était d'abord que du miel délayé dans de l'eau, devint ensuite une liqueur compliquée, où il entra
du jus d'herbes, de la bière, du vin et des épiées. Les caves des monastères jouissaient d'une grande réputation, et les moioes s'appliquaient à perfectionner la culture de la vigne. L'eau-de-vie ne fut employée pendant longtemps qu'en remède; à partir du quinzième siècle, elle vint s'ajouter aux autres boissons alcooliques.
Pour boire, on se servait d'abord de cornes dans les forêts delà Germanie, et plus tard de gobelets d'étain ou de bois. Au temps de la chevalerie, les maisons riches eurent des coupes d'or, d'argent ou de cristal artistement travaillées. Si Ton en juge par leur dimension, Ton buvait beaucoup à cette époque. Aussi les hanaps des chevaliers contenaient de 3 à 4 litres.
A mesure que le luxe grandit, apparurent les vases précieux, les bocaux, les canettes, qui, dans les maisons aisées s'étalèrent sur le dressoir de la salle à manger. Bientôt commença ia mode de garnir la table de fleurs et de suspendre au-dessus des guirlandes de roses. On faisait toujours deux repas principaux, désignés tous deux du nom de déjeuners, qui resta au seul repas du matin. C'était d'ailleurs la seule manière de distinguer le jour de la nuit, les heures entre le souper et le déjeuner étant comptées comme heures de nuit, tandis que celles entre le déjeuner et le souper formaient le jour, que les hommes passaient aux combats, à la chasse, ou à l'exercice des armes, et les femmes dans les travaux du ménage. La partie de la nuit qui n'était pas réservée au sommeil était consacrée à la musique, à la prière, à la conversation, aux jeux de dés ou d'échecs, aux festins et à la danse. Une légère collation de fruits et de vin marquait d'ordinaire l'heure du coucher.
Bien différent de la prosaïque simplicité de nos jours, le costume de la chevalerie alliait avec goût la variété et la richesse; il ne comportait que des nuances claires et poé-
tiques, il n'avait rien de la recherche excentrique qui marque aujourd'hui la toilette des femmes. Il y avait beau temps qu'était passée la simplicité décrite par Tacite, et il ne restait du vêtement primitif que la tunique et le maateau.
Les progrès du commerce du onzième et du treizième siècle, les relations avec l'Espagne et l'Italie, Bysance, rOuest et le Nord avaient inspiré aux Allemands le goût des belles choses et du bien-être intérieur comme il arrive à tout peuple qui passe de la liberté sauvage à la civilisation.
Les vêtements étaient en toile dont la plus estimée était fabriquée à Bysance, ou en éloJBFes de laine de nuances variées. On y employait aussi les tissus de soie souvent brochés de fil d'or Qu d'argent, et les fourrures telles que l'hermine, la martre, le castor^ la zibeline. Les bijoux de métal précieux et les pierreries ornaient les mains et les bras des dames et les armes des chevaliers. I^s deux sexes épuisaient dans leur toilette toutes les couleurs de l'arc-en-ciel ; pour plus de variété, les hommes avaient souvent une manche bleue, l'autre verte, une partie du haut-de-chausses jaune et l'autre rouge. On ne laissait pas au hasard le choix et l'arrangement des nuances, mais on le disposait de manière à lui faire rendre les sentiments intérieurs, attention déhcate qu'a trop effacée la monotonie insignifiante des modes actuelles. Alors, du moins, les couleurs avaient un langage et parlaient d'amour; le vert exprimait une tendresse naissante, le blanc l'espoir d'être accueilli favorablement, le rouge la passion ou le désir cordial de la gloh*e et des honneurs, le bleu une ûdéHté inaltérable, le jaune l'amour heureux, le noir deuil et chagrin.
L'habit d'un amant disait ainsi où en était sa passion. Il y avait pourtant de l'excès en ce genre et le grand prédicateur Berchtold avait raison de s'écrier du haut de la chaire : « Il ne vous suffit pas que Dieu vous ait laissé le choix des
habits qu'il vous prodigue, bruns, rouges, bleus, blancs, verts, jaunes ou noirs, il faut encore que dans votre orgueil excessif vous coupiez votre habit en morceaux, que vou& mettiez du rouge à côté du blanc, là-bas du jaune et plus loin du vert, l'un tordu, l'autre plat, ceci bigarr^ cela brun; ici un lion, autre part un aigle. » Ce dernier reproche s'adresse à la mode ridicule de porter les armoiries brodées sur le costume qui faisait ressembler les gens à un manuel héraldique. Jusqu'au quinzième et seizième siècle, où l'on pris les modes espagnoles, la tunique et le manteau étaient les vêtements principaux des deux sexes. De bonne heure,. OQ adopta Tusage des chemises, et les Allemands invent^ent les pantalons qui descendaieht jusqu'aux pieds et que l'on rattachait sous la tunique au moyen d'une courroie. A ce vêtement tenaient d'abord des semelles de cuir qui faisaient office de souliers, mais plus tard la chaussure devint plus compliquée et plus coûteuse, et l'on se servit pour monter à cheval de bottes à l'écuyère. La ceinture était garnie à droite d'une épée, à gauche d'un poignard dont la poignée et le fourreau ainsi que le baudrier étaient ornés avec un luxe rafûné. Vers le temps de la décadence, la tunique fut fendue sur les côtés et raccourcie en forme de veste; les habits composés d'une foule de chiffons d'étoffe ;. les manches prirent une largeur ridicule et tout le costume devint si tailladé qu'il laissa voir partout les couleurs de la doublure.
Avec la Réforme les pantalons devinrent plus larges. Il est probable que les hommes n'avaient d'abord pour coiffure que les capuchons de leurs tuniques, mais à l'époque dont nous parlons , ils se couvraient la tète de barrettes et de chapeaux de luxe.
Le fard n'était même pas inconnu à la société chevaleresque çt son usage fréquent, dans la toilette des dames, indique le soin qu'elles prenaient de leurs cl^armes. Leur ehevelure était divisée sur le front et retombait en boucles
gracieuses ou en épaisses nattes liées de fils d'or qui descendaient sur les épaules et qu'on relevait en nœuds. A la ceinture de la femme élégante était suspendu un petit sac où' elle mettait son argent, ses parfums et autres menus objets. A côté elle plantait un couteau poignard à la lame aiguô et suspendait son trousseau de clefs, les ciseaux et le fuseau. Enfin des gants artistement brodés et parfumés complétaient sa toilette.
Il y eut quelques excès ridicules dans les modes et Ton doit sans doute *à un goutteux Finvention des souliers à bec recourbé que Ton garnissait d'étoupe. Malgré leup incommodité ils se conservèrent du onzième jusqu'au quinzième siècle. Sur la pointe du bec on plaça des grelots qui, de là, se répandirent sur le reste du corps et formèrent une espèce de sonnerie que Ton agitait en marchant. Du reste, hommes et femmes rivalisèrent de ridicule et il y avait décadence complète au quinzième siècle dans le costume de la chevalerie de cour. Les vêtements féminins étaient d'un tissu si léger qu'ils laissaient voir la forme et le nu des membres; d'ailleurs on découvrit bientôt les épaules, la nuque et le sein ; même licence chez les hommes, dont le pantalon accusait ce qu'il aurait dû cacher. On comprend qu'une telle immoralité ait indigné les hommes de bon sens, d'autant plus que dès le quatorzième siècle, ce luxe extravagant avait gagné la bourgeoisie elle-même.
Avec un tel développement du luxe matériel y eut-il im progrès parallèle dans les intelligences? Nous voudrions pouvoir le constater, mais nous ne trouvons à louer que certaines améliorations dans l'éducation des enfants. Encore est-il vrai de dire que l'on n'instruisait que ceux qui se destinaient à l'Église; pour les autres, on leur apprenait la chasse et l'art mihtaire, les belles manières de la société et parfois un peu de musique, afin qu'ils pussent à table chanter à
leur tour et jouer de la harpe. Leurs connaissances intellectuelles se bornaient aux règles du tournois, au credo, au ^ater et au confiteor. Aux jeunes filles on enseignait les travaux du ménage et de l'aiguille, car elles devaient diri« ger la cuisine et la cave, et raccommoder le linge et les vêtements, travail qui réclamait des soins tout particuliers. Les princesses étaient élevées par une gouvernante avec d'autres demoiselles de leur âge; les filles de bourgeois, qui n'entraient pas dans une maison seigneuriale, allaient apprendre au couvent, ce qui constituait alors l'éducation des femmes, les travaux manuels, les prières, l'histoire de la Bible et les légendes des saints. Il y eut cependant quelques couvents où l'instruction fut plus sérieuse, entre autres celui deHohenbourg en Alsace, qui eut pour abbesse la docte Relindis. La personne qui lui succéda fut la femme la plus instruite de l'époque féodale, Herrad de Lansberg, morte en 1175, qui cultiva avec succès la poésie, la peinture et rémdition. Elle gouverna son couvent de Sainte-Odile avec sagesse et fermeté, et composa pendant ses heures de loisir le Jardin des délices, Hortus deltctarum, espèce d'encyclopédie religieuse où sont résumées les notions que l'on avait alors «ur la théologie, la philosophie, l'astronomie, l'histoire. Mais ce qui rend ce recueil précieux, ce sont les illustrations ajoutées au texte et qui nous introduisent dans les détails de la vie au douzième siècle (1).
Du reste, pendant la brillante période que traversèrent la société et l'art au moyen âge, il y eut bon nombre de femmes qui, douées d'une imagination vive et du don de la conversation, ne se contentèrent pas de cultiver le chant et la musique, mais devinrent dans les lettres et la poésie plos savantes même que les hommes. C'était sur elles que comptaient les poètes pour être lus et goûtés; il n'était
(1) Ce roanascrit précieux a été brûlé avec la bibliothèque de Strasbourg.
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pas rare, en effet, de rencontrer sur la table de toilette des châtelaines quelque manuscrit de chansons ou de poésies sentimentales. Les gracieuses écrivains au moyen âge, excellaient surtout dans Tépltre amoureuse; mais l'ignorance était si générale que le destinataire était souvent forcé de porter sur lui les tablettes pendant plusieurs jours, faute d'un lecteur pour les lui déchifi&er et transcrire la réponse.
Les mœurs hospitalières de ce temps contribuèrent aussi â développer Télégance et l'affabilité. Le chevalier en voyage était obligé d'aller frapper à la porte du château, car il n'y avait d'hôtel que dans les villes, et les auberges de campagne n'étaient pas dignes de pareils hôtes* D'ailleurs les routes étaient peu sûres et, comme on voyageait à cheval, il n'était pas possible de franchir une grande distance dans la journée. Si quelques femmes de haute naissance avaient des voitures à leur disposition, ces véhicules ne se distinguaient ni par la légèreté ni par une marche rapide. En hiver, grâce aux traîneaux, on pouvait aller plus vite, mais ce moyen de locomotion parait avoir produit des désordres auxquels sans doute remédia le décret suivant: « 11 est défendu aux hommes, aux femmes et aux jeunes filles, d'aller en traîneau la nuit. »
Aux mœurs hospitalières des vieux Germains, la chevalerie ajouta de gracieux procédés. Aussitôt que le veilleur avait, du haut de la tourelle, signalé l'approche d'un voyageur, les maîtres de la maison s'apprêtaient à le recevoir avec des égards pleins de courtoisie. Dès qu'il était descendu de cheval, les dames de céans l'introduisaient dans le vestibule d'honneur, le débarrassaient de sa lourde armure et le revêtaient d'un habillement léger et propre. On lui offrait ensuite à boire et on le menait au bain. Il en sortait pour rejoindre la famille et se mettre a table avec elle . Il occupait la place d'honneur en face du maître de la maison. A côté de lui s'asseyait la femme ou la fille du sei-
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goeur pour lui verser à boire et lui passer les plats. Quand Triait rheure de se mettre au lit, on raccompagnait dan& sa chambre pour veiller à ce qu'il ne manquât de rien . Il paraît même qu'on poussait les devoirs de Thospitalité^ jusqu'à Texcès où tombent encore certaines peuplades bar^ bares: on confiait la femme ou lafilie de la maison pendant la nuit à la bonne foi de l'hôte. Il est vrai que cet usage disparut de bonne heure en Allemagne, mais il se conserva dans certaines contrées, si nous en croyons un écrivain du temps de la Réforme, Mumer, qui raconte que : « dans le& Pays-Bas il est d'usage quand le chef de famille reçoit un hôte aimable, qu'il lui confie à coucher sur sa bonne foi sa propre femme. 9 Sans nous arrêter à ces pratiques grossières, nous en prendrons occasion de parler de l'amour et du culte de la femme au temps de la chevalerie.
La sévérité des mœurs germaniques, telle que l'a décrite Tadte,. avait depuis longtemps fait place à des usages de convention et à la frivolité. La jeune fille était placée sous la tutelle sévère de son père ou de son plus proche parent qui disposait de sa main souvent sans la consulter. Elle n'avait pas le droit de témoigner sa préférence et les mariages d'inclination étaient alors plus rares que de nos^ jours. Dans l'année qui suivait les fiançailles, on devait célébrer le mariage. La bénédiction usitée d'abord comme une pure cérémonie fut, dès le douzième siècle, considérée comme une garantie de bonheur conjugal. A l'occasion des Doees, les familles nobles déployaient une magnificence incroyable et prolongeaient la fête pendant des semainesentières. La nuit du mariage la jeune fille était menée dans la diambre nuptiale par les parents ou tuteurs, accompagnée du garçon et de la demoiselle d'honneur, et souvent de tous les invités. Après l'avoir déshabillée, on la remettait à son mari qui entrait avec elle dans le lit en présence de tout ce monde. Dès qu'une même couverture avait été ietée sur eux le mariage était considéré comme accompli»
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Plus tard la pudeur fut un peu plus ménagée et il fut permis aux époux de se coucher tout habillés. De singuliers usages signalaient les mariages que les princes contractaient à l'étranger par procuration. Ainsi lorsque Maximilien I«' épousa de cette façon Anne de Bretagne, union qui d'ailleurs ne fût pas consommée, voici comment eut lieu la cérémonie d'après le chroniqueur Jacob Unrest : « Le roi Maximilien envoya un de ses serviteurs, Herbolo de Polhaim, en Bretagne, pour recevoir la fiancée royale. I] fut honnêtement reçu dans la ville de Rennes et là, il coucha avec la fiancée du roi, car c'est l'usage des princes que leurs ambassadeurs couchent avec leur fiancée sans quitter leur armure, le pied et le bras droits nus, et une épée nue entre les deux. »
Le lendemain des noces l'époux offîrait à sa femme un présent pour la récompenser de la virginité qu'elle lui avait ^ sacrifiée.
D'après la loi, la femme était en tout l'inférieure et la servante de son mari. Même dans l'aimable France, une ordonnance royale permettait à celui-ci de la battre au besoin. 11 est vrai que les dames acquirent bientôt l'influence et l'autorité que leur refusait la loi. Elles durent aux mœurs et à la sentimentalité de la chevalerie d'être placées au premier rang et perdirent en même temps le charme de la vie domestique et la chaste réserve d'autrefois.
Je suis frappe de la ressemblance que je rencontre dans les idées que le moyen âge se faisait de l'amour et celles qu'on professe aujourd'hui à ce sujet : ce sont presque les mêmes expressions. Alors comme aujourd'hui le mariage était réputé le tombeau de l'amour et celui-ci étant incontestablement supérieur à l'autre, les liens du mariage ne devaient pas empêcher les époux de chercher à le satisfaire au dehors. Voilà le principe qui domine dans la littérature au moyen ûge et l'amour y aurait sans doute dégénéré en
débauche grossière, si le culte de Marie n'avait apporté un correctif salutaire et si la poésie n'avait épuré cette passion en Tidéalisant.
C'est dans le midi de la France, tout le monde en convient, que prit naissance ce doux et agréable commerce avec le sexe aimable. Les troubadours provençaux en firent l'objet d*une science symbolique et galante que les croisades allaient introduire en Allemagne. Elle y acquit je ne sais quoi de plus intime et ne tarda pas à corrompre les mœurs. En effet, les jeunes filles étaient élevées dans les couvents jusqu'à leur mariage. C'est aux femmes nfttriées qne l'on fit la cour, puisque l'amour avec elles était permis. Le chevalier qui avait fait choix d'une maîtresse était soumis aux prescriptions du code de l'amour et à de pénibles épreuves avant d'être agréé conmie galant. Ces usages grandissaient, dont la variété s'accrut rapidement et qui bientôt se montra d'autant plus exigeante qu'on la recherchait davantage. La folie amoureuse des amants se prêta à tous les caprices fantasques de leurs maîtresses; les plus exaltés furent les chevaliers poètes. Un troubadour de Provence, Pierre Vidal, pour plaire à sa belle, dont le nom était Loba (Love), se couvrit d'une peau de loup et courut à quatre pattes dans la forêt jusqu'à ce que des chiens de berger l'eussent fort maltraité. Un émule de cet insensé fut le troubadour allemand Ulrich de Lichtenstein. L'odyssée de ce don Quichotte peint bien les mœurs du temps et pourra égayer un instant nos lecteurs.
Ulrich était fils d'un seigneur de Styrie ; ne sachant pas écrire, il a dicté le récit de sa folie à un secrétaire et lui a donné pour titre Service aux dames, ce qui en indique exactement l'inspiration. Le poème comprend cinquante-huit pièces lyriques divisées en strophes de huit vers. Au point de vue esthétique, cette œuvre que Zachmann a éditée est une production médiocre et qui prouve que la poésie était en décadence au commencement du treizième siècle. Ainsi
que tous les poètes, Ulrich est fort content de ses vers, qtd ne 80 at qu'un écho affaibli des chants de ses prédécesseurs. N'y cherchez pas la virilité intelligente et patriotique d'un Wather von der Vogelweide, vous n'éprouverez à celte lecture que fatigue et ennui. Elle a pourtant quelque attrait pour le psychologiste, qui y voit à quel degré d'aberration la mode peut conduire, et pour l'histoire qui y retrouve le tableau des moeurs de ce temps. Ulrich a bien soin, dans «a préface, de nous affirmer qu'il ne raconte que des faits réels, et nous n'avons aucun motif d'en douter ; mais qud siècle que celui où de telles aventures étaient non-seulement possibles, mais encore de bon ton 1 A l'âge de douze ans, Ulrich fut placé par son père en qualité de page au service d'une châtelaine. Il y passa cinq ans. Cette dame ^tait-elle, comme le pense Hormayr, Agnès de Méran qui épousa d'abord le duc d'Autriche Frédéric, puis le duc Ulrich de Carinthie? Peu nous importe. Ce qu'il y a de ceriain, c'est que le jeune Ulrich la choisit pour la dame de «es pensées, bien qu'il éprouvât quelque remords à adresser «on hommage en si haut lieu. Elle était alors mariée; utais suivant la coutume importée de Provence, le page n'en fat que plus amoureux. Il lui offrait des bouquets et se sentait heureux et fier quand la main de la belle Agnès avait effleuré un objet qu'il avait touché lui-même. A table il réservait, pour la boire ensuite avec volupté, Feau avec laquelle elle s'était lavé les mains. En la quittant, il lui laissa €on cœur. Après avoir été fait chevalier par le duc d'Autriche, Léopold le Glorieux (1222), il fit vœu d'employer sa vie en exploits chevaleresques en l'honneur de sa dame.
Nous ne raconterons pas ces folles aventures qui sont loin de valoir celles du chevalier de la Manche et n'ont pas pour excuse un si noble idéal. En effet Ulrich, à la fin de son livre, résume ses sentiments fort prosaïques lorsqu'il prétend que les cinq objets les plus précieux pour l'homme sont de belles femmes, des mets savoureux, de beaux che*
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vaux, de beaux habits et un casque étincelant. Avec la meilleure volonté du monde, il est difficile de voir là rien de poétique, d'autant plus que la passion pour les femmes avait un but tout matériel. En 1223 Ulrich, après avoir porté dans un tournoi les couleurs de sa maîtresse, entre en relations avec elle par l'entremise d'une nièce et lui fait passer des vers à sa louange.
Mais la dame répond que la vilaine bouche d'Ulrich ne mérite pas qu'on l'embrasse. Il avait en effet la lèvre inféfioire très-épaisse. Pour ne plus s'attirer un tel dédain, il court se faire opérer à Qrœtz et revient ensuite assister avec elle à un festin. Il y est si maladroit qu'il ne s'attire que des moqueries et des rebuffades. Il s'en plaint dans une longue épitre et la nièce lui apporte une réponse qu'il est obligé de promener sur lui pendant dix jours, parce qu'il ne sait pas lire et que son secrétaire est absent. A un autre tournoi, à Friesach, Ulrich fait maintes prouesses en l'honneur de sa dame. A Trente, il est blessé au doigt et reste fôtropié. L'année suivante, il se rend à Rome. De retour, il apprend que sa maîtresse ne croit plus que ce soit pour elle ^'il a été blessé à la main. Que fait-il ? Il se coupe le doigt «t l'envoie à la dame. Celle-ci se récrie contre un tel procédé indigne d'un honmie de sens, mais Ulrich û'est pas au bout àt ses folies. Il part pour Venise, s'y déguise en Vénus, et ^ là il se dirige vers la B<Aôme, précédé de hérauts qui préviennent les chevaliers de Lombardie, de Carinthie, de Styrie, d'Autriche et de Bohême que la déesse de l'amour 'ient leur enseigner la galanterie. Tout chevalier qui, le rencontrant en son chemin, rompra une lance avec elle, re- <»vra un anneau d'or qui aura la vertu de rendre sa mai- *fes5e plus belle et plus fidèle. Celui qui sera vaincu ira proclamer sa défaite en l'honneur d'une femme aux quatre points cardinaux.
La mascarade commença à Trévise et dura 29 jours. Ulrich y paraît revêtu d'une fine chemise, d'un habit blanc de
cygne, d'un manteau de velours blanc brodé d'or et d'un chapeau à plumes de paon. La figure couverte d'un voile qui ne laisse voir que les yeux, il chevauche par monts et par vaux. Arrivé à Gloknitz, près de Zeita, il va passer trois jours auprès de sa femme qui l'accueille gracieusement; nous apprenons ainsi qu'il est marié, et même qu'il a des enfants, ce qui achève de nous édifier sur la moralité de cette mascarade mythologique et sur les mœurs d'un temps dont on vante la piété.
Cependant Agnès du Méran, loin d'être sensible à ces extravagants témoignages d'amour, n'éprouve q\ie de Ja haine pour Ulrich et le traite si durement que celui-ci en est malade. Le sang lui sort du nez et de la bouche et il envoie de nouveaux messages pour adoucir sa maîtresse. En attendant, il va rejoindre son épouse, « que je ne pouvais, dit-il, pas aimer davantage, bien que j'aie choisi une autre femme pour maîtresse. » Ceci pourrait nous faire supposer que le chevalier n'avait pour Agnès qu'un sentiment platonique, mais nous verrons bientôt que malgré sa folie, il n'était pas si désintéressé.
Cependant la dame finit par consentir à le recevoir à la condition qu'il subira une dernière épreuve. Il doit se présenter au château, le dimanche matin, mêlé aux mendiants et aux lépreux, comme s'il était lui-même atteint de la lèpre. Ulrich s'y soumet ; il fait 40 lieues pour revoir sa belle et, revêtu d'une souquenille, portant Técuelle, les cheveux teints en blanc, une racine dans la bouche qui lui pâlit et lui enfle les lèvres, il se présente au jour dit avec trente malades^ gémissant comme eux sur ses maux et sa pauvreté. Un moment il espère avoir atteint le but tant désiré; une des femmes de sa maîtresse l'invite à un rendezvous nocturne pour le lendemain. Ulrich passe encore une nuit avec les lépreux dans un champ de seigle par une pluiô battante, enfin il jette sa misérable défroque et se met au guet avec son écuyer dans un fossé du château. Les ser-
vantes lui tendent un drap de lit et il parvient auprès de sa maîtresse qui l'attend assise sur son lit, entourée de ses femmes. Elle s'est parée à son intention d'une fin'î chemise sm* laquelle sont jetés une pelisse d'hermine et un manteau develours vert. Le chevalier se met à genoux et lui demande grâce, sollicitant la faveur de partager avec elle ce lit somptueux. Mais Agnès refuse et persiste dans sa résolution de rester fidèle à son époux. Cependant pour calmer Ulrich, elle promit de se rendre à son désir amoureux, s'il consent à se laisser suspendre dans un drap à la fenêtre. Il est assez niais pour accepter et dès qu'il se trouve dans cette position périlleuse, la dame lui abandonne sa main et lui caresse le menton en lui disant de douces paroles : Ulrich perd la tête, veut embrasser sa dame et tombe dans le fossé où il se serait cassé le cou sans la protection particulière que Dieu tient en réserve pour les amoureux et les ivrognes.
Le malheureux sort de là aussi mal en point que don Quichotte quand il a reçu la vigoureuse réponse de sa Dulcinée. Quoiqu'on ait poussé la plaisanterie jusqu'à lui envoyer des coussins pour reposer ses membres et qu'on lui ait promis de le rendre heureux une autre fois, il part pour Vienne et traîne encore sa chaîne pendant trois ans. Il épanclia sa plainte dans un poème où il dit avoir pendant treize ans servi son orgueilleuse maîtresse sans en obtenir la moindre récompense. Aussi renonce-t-il à toucher son cœur, mais comme on ne doit pas être sans amour et sans maîtresse^ il en choisit une autre à laquelle il dédie ses hommages en vers et en prose. Pour cette nouvelle dame, il entreprend un voyage d'aventures, déguisé en Arthur qui vient au paradis pour fonder l'ordre de la Table ronde. Nous n'insisterons pas davantage sur ces insanités qui prouvent à quel abaissement était descendue la chevalerie.
A ceux qui nous reprocheraient d'avoir dérogé à la graviïé de l'histoire en exposant ces détails épisodlques, nous répondrons qu'il est permis à l'historien de sourire quel-
quefois. Il a le droit de peindre les mœurs de chaque époque et, dans le cas présent, la description de ces coutumes galantes nous édifie sur le vrai caractère de ce qu'on ap- . pelle le bon vieux temps. J'y veux insister encore.
Une coutume féodale obligeait le vassal à suivre son suzerain, lorsque celui-ci allait se mettre au lit, et à attendre qu'il fût couché. Le dievalier devait rendre le même soin à sa dame et Taider à se déshabiller. En admettant que celleci n'eût point la mine provocante que nous avons indiquée plus haut, il résultait cependant de cette situation une grande intimité entre les deux personnages. Cette intimité ne franchit-elle jamais les bornes de la décence et du devoir? Il n'y a rien à cela d'impossible et nous voyons dans la plupart des cas la maîtresse n'accorder à son cavalier que la faveur de lui baiser la main. Toutefois il ne faudrait pas croire que toutes les femmes fussent aussi insei>- «ibles qu'Agnès de Méran ; ce n'est point calomnier leurs mœurs que de supposer qu'il y en eut dont la vertu succomba sous l'influence des vins épicés, des pâtisseries qui affectaient des formes voluptueuses, des coupes où étaient représentés des groupes lascifs et des statuettes de bronze étalées sur la table des princes dans les attitudes les plus impudiques. Ne dites point qu'une simplicité antique recouvrait tout cela et défendait la pudeur, car cette prétendue simplicité naïve dégénérait bien souvent en lubricité raffinée, comme dans le cas où la dame permettait à son amant de passer la nuit dans ses bras, pourvu qu'il jurât de ne prendre rien qu'un baiser. On a beau dire et croire, avec la foi du charbonnier, que le vœu de continence écartait comme une épée nue les deux amants l'un de i'autre : on ne saurait conserver cette illusion, dès qu'on lit les poèmes de la chevalerie. Ainsi l'uni des plus renommés en France à cette époque, le Roman de la Rose qui est du douzième et
Là CHBVALERIB 1. LA OOUB W~
du treizième siècle, prêche ouvertement et sans pudeur Témancipation de la chair. Nos épopées allemandes ne professent pas une morale plus sévère. On- voit dans le Titurel^ la jeune Sigune accorder à son amoureux Schionatalander la faveur de contempler ses charmes sans aucun voile, afia de le rendre insensible à la beauté des autres femmes. Peutêtre n'est-ce là qu'une sublime naïveté; mais que direz-voua en lisant dans le Parcival du sévère et chaste Walfram que le galant chevalier Gawan, dès sa première rencontre avec la reine vierge Antikonie, voulut la posséder et qu'il en fat empêché moins par la résistance de la dame que par un obstacle extérieur? (Parcival, VIII, 222.) Lisez les chants des troubadours. A travers le nuage idéal dont ils entourent leurs conceptions, vous devinez que la société au moyen âge ne s'en tenait pas à l'amour platonique. La plus belle chanson de Walther von der Vogelweide est inspirée par le voluptueux souvenir d'une passion satisfaite et chante les douleurs de la séparation après les douces nuits consacrées à Vénus. Les questions débattues dans les cours d'amour prouvent quel peu de cas on faisait de la morale bourgeoise. Toutefois pour ne pas laisser le lecteur sur cette impression fâcheuse et lui montrer le côté brillant et pur de l'amour chevaleresque, je le renvoie aux fragments de Walfram intitulés: TUurel. Il y trouvera un idéal d'admirable chasteté exprimé dans une poésie étincelante.
Dispersée dans ses manoirs et châteaux-fprts, la société élégante du moyen âge eut recours, pour se réunir, à des fêtes multipliées. Lorsqu'un seigneur avait lancé ses invitations à la ronde, sa maison se transformait pour recevoir et héberger àcè centaines d'invités avec toute leur suite. Quand tout le monde était arrivé, on se rendait à l'église au son de la musique et les chevaliers exécutaient des danses en Thonoeur des dames qui, selon leur rang, allaient à cheval ou à pied. Au retour, on déjeunait, puis on chassait ou Ton jouaU jusqu'au dîner.
En certains lieux, les convives suivaient Tusage français et se mettaient à table par couples. Dans d'autres, les deux sexes mangeaient dans des salles différentes. Le repas, assaisonné de propos joyeux et galants, était accompagné par les sons de la musique ou par les airs nouveaux que chaur tait un troubadour ambulant. Vers le soir, les dames assistaient aux vêpres de la chapelle, et la société se réunissait de nouveau pour le plaisir. C'était le moment où les joueurs tentaient la fortune, où les buveurs appréciaient les ressources de la cave, où les amoureux se perdaient dans les bosquets écartés. Puis, avant le coucher, avait lieu le bal. La danse et le quadrille en composaient les éléments et se distinguaient Tun de Tautre. A la danse, le cavalier offrait la main à une ou deux dames et faisait avec elles le tour de la salle en glissant en cadence. Le quadrille se dansait en plein air, sur la route ou dans un pré, et en sautant. Avec la décadence des mœurs, les cris et les désordres envahirent la danse, qui devint un amusement immoral et condamnable. Les prédicateurs tonnèrent contre ces rondes impudiques, ces attouchements lubriques et ces embrassades licencieuses : « Que Dieu garde, s'écrie l'un d'eux, tous les pieux garçons de telles jeunes filles qui n'aiment à danser que la nuit pour se laisser toucher et embrasser sans pudeur, p
Les diètes, les couronnements et autres fêtes semblables, étaient aussi des occasions où la société élégante s'étalait dans toute sa magnificence.
Il y avait toujours foule énorme et il s'y dépensait des sommes fabuleuses. Citons-en deux des plus brillantes : Quand Frédéric Barberousse arma son fils Henri chevalier, il convoqua à Mayence une diète aux fêtes de Pentecôte de
Toute l'aristocratie allemande y accourut; ce fût à qui s'y montrerait avec plus d'éclat. L'archevêque de Cologne amena à lui seul une suite de quatre mille hommes d'armes. Une autre diète qui se réunit à Francfort en 1397, ne compre-
fiait pas moins de trente ducs et princes, deux cents comtes et barons, plus de treize cents chevaliers et près de quatre mille pages. Pour se faire une idée de la dépense qu'entraînait un tel rassemblement, il faut songer que pendant toute la durée de la diète, il y avait table ouverte poui- tous les invités. Le luxe des mariages grandit à mesure que la chevalerie déclinait : celui du duc Georges de Bavière avec la princesse de Pologne Hedwige, coûta 55,766 florins, ce qui était alors une somme énorme.
Mais les plus belles fêtes de la chevalerie étaient les tournois, qui durent probablement leur origine aux exercices inilitaires des anciens Germains et Gaulois.
Henri P' les transforma en y introduisant l'habitude d'y paraître à cheval, et ils furent vers le seizième siècle éclipsés par les carrousels. Il y eut en Allemagne quatre sociétés de tournois : Souabe, Franconie, Bavière et Palatinat du Rhin. Les princes en avaient la direction et la police. On luttait soit à cheval avec la lance et l'épée, soit à pied avec la hache d'armes, la massue ou la pique. Les plus brillants étaient les tournois à cheval ou à la lance. Il ne faut pas confondre les exercices où l'on ne se servait que de lances tronquées ou d'épées sans tranchant, avec les luttes véritables à armes tranchantes qui étaient souvent meurtrières. A Neus, près de Cologne, dans un tournois qui fut donné en 1241, soixante chevaUers restèrent sur le champ de bataille, preuve que la société féodale aimait la vue du sang autant que la populace de l'ancienne Rome. D'ailleurs, l'histoire nous apprend que les hommes ont été de tout temps portés à s'entretuer, quand ce n'est point par haine ou par avarice, c'est en manière de jeu et de passe-temps.
Dans les premiers temps, le vainqueur obtenait en récompense une chaîne ou une couronne d'or, une armure, une ècharpe brodée ou quelque beau cheval. Mais plus tard on
chercha des prix extraordinaires. Ainsi, dans le tournoi donné à Nordhouse par le marquis Henri de Misnie, il y eut un arbre chargé de feuilles d'or et d'argent. Au chevalier qui avait rom^u la lance de son adversaire était accordé une feuille d'argent, elle était d'or s'il l'avait désarçonné. Le prix le plus singulier fut celui qu'on offrit aa tournoi organisé par les gentilshommes de Magdebourg, où furent convoqués les principaux patriciens des villes voisines; ce n'était rien moins qu'une magnifique jeun» fille appelée Sophie, que gagna un vieux négociant de Goslar.
Ces fêtes donnèrent souvent lieu à des paris entre les combattants et les spectateurs, innvation bourogeoise qui indique la décadence des tournois et de la chevalerie. A la même époque, il y eut comme une éclipse de civilisation qui suivit la mort de Frédéric II. Nous trouvons le témoignage de cette décadence et du mépris où tomba à l'étranger notre nation, dans les récits de Jean Froissard, le chroniqueur classique du quatorzième siècle. Il dépeint le»^ chevaliers allemands comme dépourvus de délicatesse, avares et durs. Bien qu'il cite des actes de cruauté révoltante commis par le Chevalier Noir, il le regarde comme le parangon de la chevalerie. Dans sa bouche, les mots de vertw chevaleresque devinrent synonymes de vie licencieuse. Il est vrai que notre société féodale avait alors perdu tout sentiment d'honneur et d'humanité.
Les hommes chassaient ou se battaient; les femmes s'abandonnaient à de grossiers désordres ou à une dévotion exaltée. Les aimables relations étaient remplacées par des manières brutales ; la noblesse qui s'était ruinée dans les fêtes, battait les grandes routes pour piller et refaire sa fortune. La vie de château devint une vie de bandit, la guerre fût continuelle et supprima toutes les lois civiles au point qu'un prince allemand pût dire : « Ami de Dieu et ennemi des hommes, tel est le credo de la chevalerie. »
lA GHBVALEtllE A LA. COUR IC^-
Sous un prétexte quelcoaque et souvent sans motifs, les seigneurs jaloux de la prospérité et du développement des idlles, en pillaient les habitants, en brûlaient les maisons^ sans avoir même envoyé de signal qui prévînt Tennemi de leur attaque.
Les misères et les désordres amenés par une telle anarchie, furent encore augmentés par la peste noire qui, venue d'Orient, ravagea toute l'Allemagne.
Il y eut des villes entières, des cités florissantes qui furent dépeuplées, les individus périrent par milliers et tous les^ liens sacrés de la société furent dissous. Plus de poésie; le chevalier , transformé en parasite, disputait au bouffon le pain de l'aumône à la table des princes. Au lieu de l'antique politesse, de l'éloquence et de la musique, régnèrent la débauche, les conversations obscènes, un jeu ruineux et ces lattes brutales qui déshonoraient l'institution chevaleresque du duel. Il ne survécut de l'ancienne splendeur que les cérémonies brillantes, dont la magnificence même augmenta^ «t qui accompagnaient le mariage des rois.
Esprit et forme de Part au moyen âge. — La gaie seUnce et ses productions. — La poésie à la cour : seigneurs et maîtres-chauteurs. — Épopée chevaleresque : légende de saint Graal, chansons de Roland et d'Alexandre. — Henri de Weldecke et Hartmann. — Wolfram et son Parcival; Gottfried et son Tristan; leurs imitateurs. — Décadence de l'épopée chevaleresque ; les héros dans la poésie populaire ; les Niebelungen et le chant de Oudrun. — Passage de l'épopée au roman ; les Minnesinger. — Walther von der Vogelweide; poésie didactique. — Idéal de la beauté féminine chez les poètes de cour.
De la société brillante et cultivée que nous venons de dé- ■crire devait naturellement sortir une riche littérature, mar- <|uée comme elle d'un caractère étranger. En effet, pendant tout le moyen âge, notre civilisation paraît une importafion •exotique plutôt qu'un produit du sol. Au seizième siècle seulement, TAllemagne renvoie au dehors les emprunts qu'elle en a tirés et devient, grâce à la Réforme, un des foyers intellectuels de l'Europe. Mais ce grand mouvement est suivi d'une longue période d'imitation qui se prolonge jusqu'au milieu du dix-huitième siècle. Dès ce moment, la science «t la poésie prennent chez nous leur essor définitif
LA POKSIB CHBVAJ.BRESQUE ROBIANB 105
et rAllemagne étend partout son influence intellectuelle. Cest de la France que nous était venue la chevalerie ; c'est délie aussi que nous vint la poésie chevaleresque, qui eut pour sources principales d'inspiration le spiritualisme chrétien, la croyance à un Dieu unique et souverain, le désir ardent d'une vie future et le souvenir d'une antique félicité perdue, en un mot l'idée chrétienne, qui repose sur une antithèse inconciliable entre l'esprit et la matière. Renfemës dans ces bornes étroites, l'art et la poésie n'auraient pu se développer ni agir sur la vie sociale, si la chevalerie De leur avait fourni une base soUde en se les associant* Cette alliance leur permit de renoncer au dédain que le christianisme témoignait pour la nature. Dès lors, au sein même du sévère catholicisme, on vit renaître les formes vraiment belles et les splendides couleurs de l'Olympe païen, avec sa gaieté, ses passions et ses voluptés. La matière triompha complètement de l'esprit, malgré les protestations que ce dernier fit entendre de temps à autre.
Un peuple étranger et même hostile à la religion du Christ, les Arabes d'Europe furent les inspirateurs de la poésie chevaleresque et romane. Arrivés sous les Ommiades à un développement intellectuel et moral bien supérieur à celui des chrétiens à la même époque, ils fournirent aux poètes espagnols et provençaux l'esprit et le cadre de leurs chants. La fusion s'opéra surtout entre Maures et Chrétiens au siège et à la prise de Tolède par le roi Alphonse VI, vers la fin du onzième siècle. Parmi leur butin le plus précieux, les vainqueurs rapportèrent dans leur patrie les germes de la gaie scieneCy qui trouvèrent pour se développer un terrain ^vorabie des deux côtés des Pyrénées. Mais c'est en Provence que fructifia d'abord la semence poétique et que retentirent les chansons chevaleresques. Chez ce peuple, comme chez les Grecs la poésie fut considérée comme une
106 LA sooiéré bt les mœurs allemandes
création et nommée art de trobar, l'art de trouver, d'inventer. De là vient le dom de troubadours donné aux poôte» provençaux qui chantaient eux-mêmes leurs compositionsen s'accompagnant d'un instrument, ou se faisaient suivre d'un musicien que Ton appelait jongleur. Selon le senti* ment qui les inspirait, ils composaient des soûlas, chanson» joyeuses, des lais, chansons tristes, des albas, chants de l'aube, des seimas, chants du soir, des baladas, chants de danse, des sirventes, chansons satiriques, des tensonSj ehant» de guerre, des pastorellas, chants de bergers, etc.
Les plaisirs et les chagrins de l'amour furent l'objet principal de cette poésie, qui ne se défendit point l'expression des autres sentiments. On trouverait même, chez les troubadours, comme un lointain écho de toutes les passions qui agitent la vie passée en plein air et en toute liberté. Mais leurs chants sont surtout inspirés par une véritable fureur de plaisir, de colère et de guerre. Lisez Bertrand de Born, l'un des plus célèbres, et vous croirez entendre ce» vieux chantres arabes qui racontent avec des cris d'allégresse comment ils poussèrent leur lance aux abreuvoirs de sang et désaltérèrent la pointe de leur glaive dans le cœur de l'ennemi, a Jamais, chante le troubadour, le sommeil, le vin et la table ne me donneront le plaisir que je ressens à entendre de tous côtés le cri de guerre, sus ! sus t quand résonne à mon oreille dans la forêt le hennissement des chevaux sans cavalier, quand les cris au secours ! réveillent les amis, que petits et grands tombent dans le fossé verdoyant de la prairie et que plus d'un couvre le sol Tèpéft dans le cœur. »
Outre ces inspirations personnelles, les poètes provençaux servirent encore d'organes à l'opinion publique et lancèrent, dans leurs sirventes, des attaques sanglantes contre les pouvoirs politiques et religieux. Ce n'est pas* sans raison qu'on les regarde comme des précurseurs de la Réforme. Deux d'entre eux, Guillaume Figueiras et Peire Cardinal s»
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distinguèrent par leurs sorties contre la caste monacale* Voici comment s'exprime le dernier sur ce sujet : a Ils se disent pasteurs et ce sont des meurtriers; à regarder leur fobe, on ne voit que sainteté, mais ce sont des loups revêtus d'une peau de brebis pour mieux dévorer le troupeau. Plus ils sont élevés en dignité, plus ils sont dépravés. Jamais personne n'en a autant voulu à Dieu et aux hommes, d
A ce lyrisme du Midi les poètes d\i Nord ou trouvères «joutèrent leur veine épique, et la France, grâce à ce concours, devint le centre et le modèle de la poésie romantique. La légende héroïque s'enrichit de tous les personnages empruntés à la religion, aux races carlovingiennes, bretonnes, celtiques et normandes. Elle devint une mine in^misable de poèmes, aux mains habiles de Chrestien de Troyes et de Richard Wace. Leurs poésies épiques, les rouans de chevalerie et les fabliaux alimentèrent ensuite les . littératures étrangères. L'Angleterre, l'Espagne, l'Italie et l'Allemagne y trouvèrent une source abondante d'inspirations poétiques : c'est à la Provence que Pétrarque empninta le cadre et la forme de ses sonnets, aux fabliaux du Qord de la France que Boccace prit le sujet de ses contes ^t nouvelles. Le Dante lui-môme puisa, dit-on, la première idée de sa Divine Cpmédie dans un poème allégorique de Raoul de Houdon. Quant à Pulci, Boïardo et Arioste, n'ont- ^ pas exploité dans leurs chants les poèmes sur Charleïûagne et les chevaliers de la Table ronde ? Les relations extérieures de l'Allemagne, depuis les Croisades, et la politique deâ Hohenstaufen mirent la noblesse allemande à Diéme de connaître et d'imiter la poésie française. Je dis la noblesse, car ce fut elle surtout qui exploita les poëmes <^valeresques. Partout, à côté des chevaliers, il y eut aussi ^ bourgeois et des prêtres qui s'adonnèrent à la poésie elreçurent le titre de maître (meister). Mais le talent poôti-
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que fleurit surtout dans les châteaux et à la cour, ce qui a fait donner à toutes ces productions le nom de poésie de eour. Elles sont écrites en haut-allemand ou souabe, idiome sonore, doux et souple, qui fut sous les Hohenstaufen la langue de la bonne société. Les trois genres épique, Ijrrique et didactique y sont traités tour à tour.
Notre épopée chevaleresque descend des croisades, de ces expéditions qui attestent la foi des chrétiens au miracle; aussi est-elle un tissu de récits merveilleux et de légendes fantastiques, agrémentés des peintures voluptueuses de Tamour sensuel. On y trouve à la fois des scènes religieuses et des aventures romanesques, le tableau des mœurs de la cour et des chants de bravoure mêlés à des hymnes en l'honneur de la femme; enfin, bien qu'elle tombe parfois dans la trivialité et la licence, elle se relève aussitôt en célébrant la lutte héroïque du monde chrétien contre le mahométisme.
Les poètes allemands empruntèrent leurs matériaux à la France et chantèrent les hauts faits de Charlemagne et de ses paladins, ceux du roi breton Arthur, les merveilles opérées par le Saint-Graal. Charlemagne était un héros tout trouvé pour la poésie; il résumait en lui toutes les guerres contre les Sarrasins. Ses exploits et ceux de Roland, son neveu, avaient été célébrés dans la chronique légendaire de l'arche vèque Turpin, écrite en latin au onzième siècle. C'est de là qu'on a tiré tous ces poèmes de Roland à Roncevaux, des quatre fils Aymon, Huon de Bordeaux, etc. Bien qu'imités en Allemagne, ils n'y ont jamais obtenu beaucoup de succès. Il n'en a pas été de même du r.oi breton Arthur, de sa femme Geneviève et des douze paladins qui l'entouraient dans son pays de Galles, Ivan, Eric, Gavin, Lancv>lot, Parcival, Lohengrin, etc. Ceux-ci avaient le droit de s'asseoir avec le roi autour d'une table ronde, d'où le nom qu'on leur a donné. C'était un honneur insigne que d'être admis parmi eux et une flétrissure infamante que
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d'être exclu de la cour. Aussi, pour éviter celte disgrâce et mériter l'honneur, les chevaliers d'Arthur allaient à la recherche des aventures, combattaient les géants et les sorciers, délivraient les vierges des mains du ravisseur et humiliaient sous leurs coups d'orgueilleux adversaires. Le théâtre de leurs exploits fut la forêt de Brésilion, où ils avaient à lutter contre les enchanteurs Klingsor et Merlin. Toutefois leurs grands coups de lame et leurs galantes équipées n'auraient pas excité grand intérêt en Allemagne, si le côté frivole et mondain de leur légende n'avait été recouvert par un mythe profond et religieux, celui du Saint- Graal et de ses gardiens. Originaire de FOrient, ce mythe nous reporte aux premières idées de l'homme sur le paradis, séjour heureux où tous les besoins de la vie trouvaient leur satisfactioa sans peine ni travail. Le Saint-Graal est le vase qui, dans la Passion, appartient à Joseph d'Arimathie. Le Sauveur y prend le pain de la cène qu'il offre à ses disciples et on y recueillit le sang de la plaie qui lui fut faite au côté quand il était sur la croix. Aussi ce vase, mêlé au miracle de la Rédemption, a-t-il acquis des vertus merveilleuses. Non-seulement il met au pouvoir de son possesseur les biens de ce monde, mais il prolonge sa vie pendant des siècles. Son contact guérit les blessures mortelles. Apporté en Occident par son premier propriétaire, il est depuis lors dans les airs gardé par quatre anges, car il ne s'est pas trouvé d'homme digne de le posséder. Pour obtenir cette faveur, il faut joindre à l'humilité et à la pureté du cœur des sentiments généreux, une grande bravoure et wne fidélité à toute épreuve à l'égard des hommes et de Weu. Ces qualités se trouvèrent pourtant réunies en un prince légendaire du nom de Titurel qui fonda en Biscaye,. BOT la cime inaccessible du mont Salvage, un temple entouré d'un château -fort et destiné aux chevaliers gardiens de la sainte relique. C'est de là que sortit l'ordre des Templiers. U poésie du moyen âge s'est exercée à la peinture de ce
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temple du Saint-Graal et en a fait un merveilleux tableau dont le Paradis du Dante peut seul donner une idée. Au milieu d'une épaisse forêt s'élève le château flanqué de cent tourelles, qui renferme une rotonde de six cents pieds de diamètre, entourée de soixante-douze chapelles octogones. Au-dessus de la rotonde s'élance sur des colonnes d'airain une tour de six étages dont les voûtes sont en saphir et au milieu de laqueUe brille une émeraude entourée de pierre» précieuses et représentant Tagneau avec la bannière de la croix. Le haut de la coupole est éclairé par un soleil de topazes et une lune de diamants qui, même pendant la nuit, inondent le parvis d'une lumière éclatante. Les fenêtres sont de cristal, de rubis et d'améthystes ; dans l'épaisseur du plancher en cristal des poissons en onyx semblent nager dans leur élément. Les autels sont sculptés dans des blocs de saphir et recouverts de tapis de velours. Sur les tours bâties en pierres fines s'élève un toit d'or que surmonte un aigle aux ailes déployées. La tour principale est couronnée d'une énorme escarboucle dont la clarté guide la nuit les gardiens du temple. Au centre de l'édifice repose le SainJ- Graal dans ime custode qui reproduit en petit l'ensemble du monument. Pendant longtemps le culte du vase sacré fut en honneur dans ce château, mais à la fin l'impiété des chrétiens d'Occident devint telle qu'ils ne furent plus dignes de posséder la merveilleuse relique. Les anges la transportèrent, ainsi que le temple, vers l'Orient, au pays de l'apôtre saint Jean, qui^ pendant tout le moyen âge, fut regardé comme la patrie de la vertu et de la fidélité.
Un autre poème, également d'origine française, la chanson le Roland, fut imité au douzième siècle en Allemagne avec une grande énergie par un prêtre nommé Conrarà qui était au service de Henri le Lion. Un autre prêtre, Lamprecht^ prit pour son héros Alexandre de Macédoine, dont la re^
UL POftSIB CHSYALBRESQUE ROMANS 111
nommée s'étendait aussi bien à TOrient qu'en Occident et qui fut célébré par les Perses autant que par les Européens. La première partie de ce poème suit assez fidèlement le récit historique de Quinte-Curce, mais dans la seconde nous voyons Alexandre se préparer à conquérir le Paradis, ce qui permet au poète de se lancer dans les aventures merveilleuses et les inventions les plus idéales. Il a parfois d'heureuses rencontres et des accents d'une poésie élevée, par exemple dans la gracieuse description des amours de son héros avec les nymphes qui sortent du calice des fleurs et disparaissent avec elles à l'automne, quand s'envolent les feuilles jaunies.
Ce mélange de faits historiques et de légendes fabuleuses, fréquent dans le poëme d'Alexandre, se retrouve môme dans celui du duc Ernest où la fidélité germanique est affreusement défigurée par les inventions bizarres et fantasques que les croisés avaient rapportées d'Orient et par de grossières erreurs de géographie qui ne furent corrigées qu'à la suite des découvertes des marins au quinzième siècle.
Un sentiment patriotique et l'amour des forêts nationales respirent dans les fragments que nous a laissés Henri Glicheser; il est pourtant moins célèbre que Henri de Veldeck (1175-1190), auteur d'une Enéïde où Virgile aurait eu de la peine à reconnaître son œuvre, tant elle est chargée de couleurs nouvelles. Les faits y sont sacrifiés à la peinture de la passion, et Fauteur y a si gracieusement représenté l'amour chevaleresque qu'il a servi de modèle en ce point à tout le moyen âge : « Il greffa le premier, dit un de ses successeturs, sur nos livres allemands le rameau idéal d'où sortirent les branches fleuries qui inspirèrent les maîtres après loi.»
Pendant de longues années, l'Enéide de Veldeck jouit d'une grande popularité qu'eUe méritait en partie pour la pureté du langage, l'harmonie des vers et l'élégance dé
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Texpressioû. Les mêmes qualités se retrouvent cûez son successeur, Hartmann von der Aue que ses contemporains plaçaient au premier rang. Nous ne saurions adhérer à ce 'ugement en lisant aujourd'hui les 'deux romans chevaleresques si insignifiants qu'il a empruntés à la légende d'Arthur, Ivan et Ericl^. Quant à ses légendes pieuses de Grégoire sur la pierre et du Pauvre Henri, elles nous écœurent par leur ascétisme grossier et leur spiritualisme hystérique.
Pour bien connaître le dualisme qui caractérise Fart du moyen âge, l'antithèse entre l'esprit et la matière, il faut lire Wolfram et Gottfried. D'ailleurs ce combat entre le spiritualisme et le sensualisme traverse toute notre littérature et s'est prolongé jusqu'à nos jours; nous le retrouvons entre Klopstock et Wieland, Schiller et Goethe, Boerne et Heine.
Wolfram d'Eschenbach naquit près d'Anspach d'une famille noble sous Frédéric !«' et mourut sous Frédéric II. iBien qu'il ne sût ni lire ni écrire, il fut le premier poète de son temps et le représentant le plus distingué de la civilisation et de la culture intellectuelle de son époque. Il groupa autour de son génie la pléiade poétique, réunie au château de Wartbourg par la générosité du comte Herman de Thuringe. S'élevant au-dessus des conceptions sensuelles de Veldeck et d'Aue, il donna à la poésie un but plus noble et plus idéal et tenta en Allemagne la même rénovation que Dante en Italie. Ia légende d'Arthur et le mythe du Saint- Graal s'offrirent à son imagination comme une matière digne de ses chants, mais il introduisit dans ces sujets la spéculation allemande dont il fut le' premier interprète. Je ne veux pas dire qu'il se soit affranchi des croyances de son siècle ni qu'il ait fait triompher dans ses écrits une . libre pensée philosophique. Non, comme le Dante combattant les abus de la papauté. Wolfram reste pur catholique et ne sort pas d'un mysticisme romantique. Loin de loucher au dogme, il le célèbre comme fera plus tard Caldéron. S'il nous montre dans Parcival^ poème chevale-
resque en seize yolumes, comment le doute naît dans l'esprit de l'homme, il nous apprend aussitôt comment il est vaincu par le mystère de la Rédemption. Parcival, le héros de ce poème, est élevé loin du monde et des armes par sa mère Herzeleid, veuve du prince Gahmuret, de la maison d'Anjou. Ayant perdu de bonne heure son époux qui* a péri dans les aventures chevaleresques, Herzeleid veut mettre son ûls à l'abri d'un malheur semblable et le détoamer de la carrière de chevalier. Sous l'influence de la tendresse maternelle et du spectacle de la nature, Parcival acquiert de bonne heure un caractère mélancolique et, comme plus tard Hamlet, il s'inquiète des grandes questions sur les principes du bien et du mal. La rencontre que le prince adolescent fait dans une forêt d'une troupe de chevaliers réveille pourtant ses instincts belliqueux. Herzeleid, forcée de consentir à son départ, le revêt d'un habit de bouffon pour que le monde le repousse et qu'il revienne auprès d'elle. Cette entrée de Parcival dans la société est tout à la fois touchante et comique et représente à ravir les premiers combats de la jeunesse contre les institutions sociales. Le jeune prince arrive à la cour d'Arthur où il fait sensation tant par son costume que par sa vaillance farouche. Mais il ne se laisse point gagner au charme de cette société élégante, et, continuant sa route, il parvient au château du vieux Gurnamance qui lui donne un habit convenable et l'initie aux rites de la chevalerie. Bientôt Par-, cival part à la recherche des aventures; il délivre la reine Condwiramur de ses ennemis et obtient sa main. Au lieu de régner paisiblement avec elle, il se laisse de nouveau tenter par la passion des voyages et le désir de revoir sa mère; il se remet en marche et arrive à Montsalvage. Ici un spectacle magnifique se présente à ses regards» Dans une salle splendide, éclairée par cent candélabres et chauffée par du bois d'aloès, quatre cents chevaliers assis sur des canapés entourent leur roi. Tout à coup s'ouvre une porte d'acier
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par laquelle pénètre une lumière éblouissante. Un cortège imposant s'avance, précédé de deux nobles demoiselles eu costume écarlate qui portent un dessus de table en grenat transparent. Six autres accompagnent la reine qui vient déposer devant le roi le vase de Saint-Qraal. On sert un trèsbeau festin, d'où la joie est bannie, carie roi malade s'asseoit tristement à la table, enveloppé d'une pelisse. Dans une cbambre voisine, un vieillard à barbe blanche est étendu sur un sopha, tandis qu'un page apporte une lance tachée de sang et que toute l'assemblée pousse des gémis* «ements. Parcival assiste étonné à ce spectacle, mais il est trop discret pour oser demander le sens du mystère. S'il avait été plus curieux, il aurait appris que le roi madade «5st son oncle et qu'il pouvait le guérir par une simple question. Enfin on le conduit dans la chambre où il doit passer la nuit. A son réveil il n'aperçoit plus rien du spectacle de la veille et un vide complet s'est fait dans le château. Notre héros, effrayé de cette solitude silencieuse , s'éloigne poursuivi par les moqueries d'un page qui, du haut d'un donjon, lui reproche sa sotte discrétion. Peu après , il rencontre sa sœur de lait, Sigune, qui tient dans ses bras le cadavre de son amant Schionatulander. Elle lui dévoile la faute qu'il a commise par son silence envers le Saint-Graal et ses gardiens. Bientôt la vue de trois gouttes de sang sur la neige lui rappelle les larmes que son épouse Condwiramur a versées à son départ. Enfin il rencontre Gawan , le suit à la cour d'Arthur et devient chevalier de la table ronde. Les plaisirs qu'il goûte au milieu de cette brillante société ne tardent pas à être troublés par l'arrivée de la fée Condrie, envoyée du Graal pour maudire la discrétion du héros. Craignant de déshonorer par sa présence l'Ordre de la table ronde, Parcival se remet en campagne et rencontre dans une forêt sa sœur Sigune qui l'engage à retourner à Montsalvage. Avant de suivre ce conseil, il visite dans une grotte l'ermite Trevrizent qui se fait reconnaître à lui comme
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LA P0ÉS1B OHBVALBRBSQUB ROMAXE 115
son oncle et lui explique le mystère du ^ase sacré. TreTrlzent ^rend à son nevea que son frère, le roi du Oraal» AniDrtas, pour s'être trop livré aux plaisirs du nion^, a été vaincu dans un combat par la lance empoisonnée que Parà?al a aperçue dans le château et qu'il languira jusqu'à ce qa'uQ chevalier vienne lui demander la cause de sa souffrance. C'est même à ce signe que le roi reconnaîtra celui à qui il doit remettre le sceptre et la couronne du Graal. La perspective d'un tel retour donne du courage au héros. Il provoque Gawan, le bat, revient à Montsalvage et, aprèi avoir guéri son oncle, prend possession de la relique et du «anctuaire où il règne désormais avec son épouse Condwi* ramur. Les aventures de son ûls Lohengrin servent d'épilogue au poème et terminent dignement cette peinture épiqae dont les riches couleurs n'ont été surpassées nulle part.
Le second chdf-d'œuvre de Wolfram, le Tilurel, n'a pat ^té achevé par le poète. Nous n'en possédons que deux fragments, d'une facture harmonieuse, qui nous retracent des scènes ravissantes empruntées encore au mythe du Saint-Graai. Il n'y a dans aucune poésie une peinture plus délicate, plus tendre et p'us touchante de l'innocence d'un premier amour*
Si l'on peut appeler Wolfram le Schiller du moyen âge, leGœthe de la même époque sera son illustre contemporain Oottfried de Strasbourg, peintre habile des passions huitaines. Tandis que la poésie de Wolfram a le ciel pour domaine, celle de Gottfried idéalise les objets humains et terrestres. Nourri des chefs-d'œuvre de l'antiquité autant qu'on pouvait l'être de son temps, il a fait passer dans son poème, Tristan et Iseult^ quelque chose de la beauté hellénique. Il mtique avec raison les tendances mystiques et ascétiques de ses contemporains et marque ses préférences
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pour les réalités de la vie. Il se distingue encore par Tordre et la clarté des idées, par le fini et la pureté de sa versification et prend place an premier rang des lyriques.
Bien que Gottfried emprunte ses sujets aux légendes celtiques et françaises, il n'en produit pas moins des poésies originales. Voici un canevas d'après lequel on pourra se faire une légère idée de son œuvre. A Tintayol, dans le comté de Cornouailles, règne le roi Marck. Il a une sœur d'une grande beauté, Blancheflor, qui est aimée de Rivalin. Gelui-ci périt à la suite d'un combat contre le prince Morgan, et sa mort cause tant de douleur à Blancheflor qu'ellemême succombe après avoir donné le jour à un fils qui reçoit le nom symbolique de Tristan (le triste). Le jeune orphelin, recueilli par le fidèle gouverneur Ruai, est instruit par celui-ci, dès l'âge de sept ans, dans toutes les sciences de la cour et de la chevalerie, contraste frappant avec l'éducation de Parcival, que l'on a élevé en enfant de la nature. Cependant, des pirates norv^égiens l'enlèvent pour le vendre comme esclave. Mais survient une effroyable tempête qui fait rentrer les brigands en eux-mêmes et ils déposent Tristan sur la première côte qu'ils rencontrent. C'est celle de Cornouailles. Pendant une chasse royale, le bel orphelin se distingue par l'adresse de ses coups et son habileté à jouer du cor; il est introduit à la cour de Marck et gagne les bonnes grâces de ce prince par ses manières élégantes et la distinction de son langage. Averti par Ruai, Marck reconnaît son neveu dans son favori et l'arme chevalier, honneur que Tristan justifie aussitôt en vengeant sur Morgan la mort de son père et en affranchissant le pays du tribut qu'il payait à l'Irlande. Mais dans le duel où il a tué le farouche Morolt, chargé de percevoir le tribut, Tristan a été atteint par le javelot empoisonné de son adversaire, et depuis il dépérit sans espoir de guérir. Heureusement, il apprend jque la sœur de Morolt, reine d'Irlande et grande magicienne, possède un remède pour sa blessure. Il se rend auprès
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LA POÂSIB OHEYALERBSQUB ROMANE . IH
d'elle, déguisé en troubadour, et, après sa guérîson, il té« moigne sa reconnaissance en donnant à la blonde Iseult, fille de la reine, des leçons de musique, de latin, de français et de belles manières. De retour à CornouaiUes, il décide son onde à demander la main d'Iseult et se fait envoyer à Dublin pour conclure le mariage. Là il rend un nouveau service en purgeant l'Irlande d'un dragon qui la dévastait. Remarquez la différence entre le béros de Gottfried et celui de Wolfiram : tandis que Parcival rêve sur les tendances et le but de l'humanité, Tristan se rend utile à ses semblables. Enfin il s'est embarqué avec Iseult, la fiancée de Marck, mais pendant la traversée survient entre eux ce qu'il était fadle de prévoir. Ils s'enivrent de doux regards et le philtre amoureux glisse dans leurs veines les ardents désirs et les douleurs violentes. Gottfried a décrit admirablement eette invasion soudaine d'une flamme qui couvait depuis longtemps dans le cœur des deux jeunes gens. Un sentiment irrésistible les entraîne l'un vers l'autre, mais le devoir leur défend de s'aimer. Hélas! la passion triomphe de la morale, et le vieux Marck est trompé même avant le mariage. Une servante dévouée d'Iseult, Brangane, prend la place de sa maîtresse le soir des noces, et le roi est dupe de la substitution. 11 n'ouvre les yeux à la vérité que fort tard, et sur les dénonciations des courtisans jaloux. Tristan est banuf ^e la cour et Iseult subira le jugement de Dieu. Elle s'y soumet de bonne grâce; et s'en tire à la faveur d'une ruse féminine. Exilée cependant de la cour, elle va rejoindre son amant et ils commencent à l'ombre des forêts une charmante idylle dont la description peut se comparer aux plus célèbres peintures d'amour, à la scène du jardin entre Itomeo et Juliette et à celle du bosquet dans Faust. Une nouvelle mse du couple amoureux leur fait reconquérir la îaveur du rnii Marck, mais la lutte continue entre les éga« Kments de leur passion et les convenances sociales. A cette <>cca8ion, le poète expose quelle est la condition de la femme
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«t le sort le plus acceptable que la société puisse lui faire ; il dessine en quelques traits le type idéal de la femme parfaite, telle qu'il se la représente.
Cependant nos deux amants oublient la prudence, etMarck •se voit forcé de les séparer. Tristan se rend à travers TAllemagne, l'Espagne et la France, à la cour du duc d'Arondel ^t s'y lie d'amitié avec Cahedin, fils de ce prince, qui a aussi une fille du nom d'Iseult, aux blanches mains. La <louce habitude de ce nom bien-aimé rapproche Tristan de la belle, et peut-être deviendrait-il infidèle au souvenir de ^on ancienne amie, fournissant un nouvel exemple de Tin- •constance des hommes, si l'ouvrage de Gottfried ne se terminait là brusquement. Des imitateurs y ont ajouté une «uite où l'on voit Tristan céder à l'affection que lui témoigne la princesse aux blanches mains et se marier avec elle. Mais dès la nuit de ses noces, le remords déchire son cœur et lui glace les sens. Blessé à mort dans une rencontre, il se reprend de passion pour la blonde Iseult et lui envoie un ami la prier devenir près de lui recueillir son dernier soupir. Elle y consent, et l'on convient qu'un drapeau blanc, hissé au haut du navire, annoncera sa venue à son amant. Au moment où le vaisseau entre dans le port, Tristan demande à sa femme de quelle couleur est le drapeau : « Noir, » tépond la jalouse aux blanches mains; et le blessé expire aussitôt de douleur. Son amante arrive et meurt elle-même è. la vue du cadavre. Marck leur fit élever une tombe, sur laquelle un rosier et une vigne entrelaçaient leurs rameaux.
Ainsi portée à la perfection par Wolfram et Gottfried, la poésie de cour dégénéra chez leurs successeurs.
La décadence fut rapide, et nous ne trouvons à citer parmi leurs pâles imitateiirs que Conrad de Flecke- et Conrad de Wurtzbourg, mort en 1287. Le premier a traité d'une façon assez gracieuse la légende d'amour de Blancheflor; on doit au second un poôme de 6,000 vers sur la guerre de Troie^ où rien ne se détache avec originalité. Mais à mesure que
baisse l'inspiration des poètes épiques, nous voyons se développer la poésie didactique et satirique. Aux accents héroïques d'Arthur et du Saint-Graal, se mêlent les plaisanteries ■. les faits prosaïques de la vie populaire. C'est le moment où notre littérature produit en abondance les fables, les épigrammes, les satires, qui témoignent du goût que les Allemands avaient alors pour ce genre d'écrits. Le recueil le plus curieux est celui d'un poôte autrichien nommé Stricker, qui parut en 1230, et où l'on voit déjà les plaisanteries de Tyl V Espiègle.
La décadence de la chevalerie entraînait celle de la poésie épique. Bientôt, au lieu de poèmes, on n'eut plus que des chroniques rimées, comme Y Alexandre de Rodolphe d'Ems et sa Chronique universelle. Parmi toutes ces productions insipides, il n'y a guère que la chronique en vers d'Ottokar de Horneck (1250-1309) qui ait conservé un peu de notoriété.
Sans nous arrêter davantage à ces essais d'une époque de décadence, nous allons revenir un moment à la période des Hohenstaufen, pour y étudier une remarquable production de notre littérature nationale, la légende des héros dont nous avons dit quelques mots au chapitre second. Après avoir emprunté le sujet de ses inspirations à la Franee, le génie allemand se replia sur lui-môme et célébra, dès le treizième siècle, sa légende nationale.
L'épopée populaire prend sa source aux époques des grandes migrations d'hommes qui amènent des révolutions dont le souvenir reste longtemps gravé dans la mémoire. Ainsi, chez nous, la légende épique a pour origine principale, Tinvasion des Huns et la vie de leur roi Attila. Mais <*8 inventions se distinguent essentiellement de celles des poètes artistes. Le peuple, en effet, imagine des aventures, DMûsne fait de poésie qu'à l'état rudimentaire. Il n'y a qua
des rêveurs allemands qui aient pu attribuer à un peuple la création de poèmes tels que l'Iliade, l'Odyssée, les Niebelungen, les Gontran. Dès le début, il s'est rencontré des poètes de profession qui ont mis la main à l'œuvre, et, pour ce qui regarde les Niebelungen, dn en attribue, sans preuves, il est vrai, la paternité première à un troubadour appelé Conrad de Kûrenberg.
Je ne veux pas m'étendre ici sur les détails de cette iliade germanique, je ne signalerai que le tableau héroïque, formé par les légendes des Burgondes, des Huns et des Visigoths, auquel nul autre ne saurait être comparé. Le poème révèle clairement son cai-actère Scandinave par son nom de Niebelungen, Terre des brouillardSj des nuages, et aussi par les combats de Sigfrid contre le dragon, les géants et les gnomes. Il se divise en deux parties : la première s'arrête à l'Sassassinat de Sigfrid par Hagen, la seconde va du mariage de la belle et chaste Crimhilde avec Etzel jusqu'à l'accomplissement de leur terrible vengeance. Celle-ci est toute remplie du fracas des armes et du choc des migrations, tandis que l'autre offre des nuances plus douces^ grâce à la main du poète traducteur. Mais, là encore, on sent une époque grandiose et farouche; tout y est énorme jusqu'à la plaisanterie; qu'on se rappelle les scènes nocturnes dans la chambre nuptiale de Biunehilde. Dans la seconde partie, l'action se précipite et l'histoire, qui se déroulait d'abord avec un caime majestueux, se resserre en torrent pour se terminer par des catastrophes tragiques. Bien différente est l'épopée de Gudrun; après de rudes combats, elle se termine par un triple mariage. Empruntée aux légendes de la Frise, du Danemark et des pays Normands, elle renferme, dans sa troisième partie, un vrai chant de triomphe sur la fidélité de la femme allemande dont l'am^éole couronne le front virginal de l'héroïne Gudrun. La mer avec ses flots mobiles et ses redoutables colères y joue im grand rôle et donne un singulier attrait à la narration. Enfin»
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comme dans les Niebelungen, le poème abonde en peintures de caractères. Les deux oeuvres sont inspirées par le même esprit germanique et représentent également les liens du saog, l'amour conjugal, la fidélité, le dévouement et Théroîsmede notre nation.
Au quinzième siècle, on se reprit d'enthousiasme pour les héros patriotiques, et quelques poômes furent composés eo leur honneur, tel est le Livre des héros, par Gaspar von der Roen (1472), recueil de douze épopées dont le grand Rosengarten (Jardin des Roses) est la meilleure. Elle célèbre les hauts faits du moine belliqueux Ilsan et ses colossales plaisanteries.
Vers le même temps, les épopées populaires, passant de la poésie à la prose, se transformèrent en romans. A la place des chants et des légendes on eut les lectures et les récits plus ou moins historiques. Dans ce nouveau genre littéraire, il faut placer les contes de Sigfrid le Cornu, du due Ernest, de Tristan, deLancelot, de Magelone, de Mélusine, des Geneviève, de Griseldis et du docteur Faust, qui pendant des siècles ont fait l'amusement du peuple et l'intéressent même de nos jours.
La poésie lyrique ne cessa d'être cultivée pendant cette période et trouva des protecteurs parmi la noblesse et à la Cour. De ce nombre fut l'empereur Henri VI auquel on attribue la jolie chanson : Je salue la belle en chantant. Les lyriques les plus célèbres furent alors Friedrich von Husen, Henri de Rucke, Reimard le Vieux, Chrétien de Hamle, Gottfried de Nifen et Ulrich de Winterstetten. Leur poésie est douce, intime, sentimentale, mais trop resserrée et uniforme. Ces Minnesinger n'ont rien de la fière indépendance ûe leurs modèles, les troubadoiu*s provençaux. On est même choqué en les lisant de leur ton servile et de leurs sesitiments de basse courtisanerie. Un des plus distingués, ou pour mieux dire leur maître à tous, fut Walther von der Vogelweide, que les uns font naître dans le Tyrol, d'autres
en lHyrie ou même dans l'Autriche allemande (1). Il est vraiment doué du génie lyrique et ne dépare point l'époque brillante des Hohenstaufen sous lesquels il vécut, et avec quelques-uns desquels il fut en relation. Son œuvre est considérable et renferme, outre les chants d'amour» un vrai tableau des usages de l'époque. Mais c'est à l'éloge des femmes qu'il a consacré ses plus belles strophes : « Que les femmes pures sont admirablement aimables et douces, «'écrie-t-il, il n'y a rien de plus suave qu'elles ni sur la terre ni dans les airs; leur beauté surpasse celle des lys et des roses que la rosée du printemps fait briller au soleil. La joie renaît au cœur et tout sentiment de tristesse disparaît quand on voit un doux sourire errer sur leurs lèvres vermeilles. »
L'auteur de ces poésies erotiques était doublé d'un pen* seur et d'un patriote . Après la mort de Henri YI, il exhala des plaintes sur la ruine de l'Allemagne et maudit la perûde conduite des prêtres à la deuxième croisade. Pour lui, ie pape est un nouveau Judas; la perfidie et la fausse dévotion, ainsi que le libertinage des clercs sont flagellés dans «es écrits avec la vigueur de Peire Cardinal. Il déplore la corruption des mœurs, adresse à la jeunesse de bons conseils et ne ménage pas la vérité aux princes. Mais où il se surpasse, c'est dans l'éloge attendri de sa patrie, a J'ai vu, dit-il, beaucoup de pays et recherché le bien partout; les mœurs allemandes l'emportent sur toutes les autres. Là les hommes sont animés de nobles sentiments, les femmes les secondent comme des anges gardiens. Que celui qui cherche la ver^a et l'amour innocent vienne parmi nous. »
En Autriche, la fertilité du sol et l'aisance dont jouissait la population des campagnes développèrent son penchant pour les plaisirs de la vie. Nithart fut ie chantre de ces liesses joyeuses et prit pour thème de ses chansons les facé-
(1) Il monrut en i230. /
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ties auxquelles il se livrait avec le paysan Engeimur et ses compagnons. En môme temps, la poésie didactique produisait le Combat de la Wartbourg, sorte de tournoi littéraire entre les Minnesinger de profession, les chevaliers '^u plus haut rang et où figure même un honnête prolétaire, le marèchal-ferrant Barthel Regenbogen. Il est vrai de dire que ce genre est bien secondaire; on y trouve pourtant çà et là <îuelques grains d*or. En voici un du plus pur; c'est Tapo- Jogie du mariage par Reinmar de Zweter. « Un seul cœur, un seul corps, une seule bouche, même courage et fidélité dans un unique amour; la timidité s'allie à la pudeur et les deux ne font plus qu'un, unis par l'amour. Non, l'argent ni les pierres précieuses ne valent le plaisir qu'offre l'éclat de deux beaux yeux. Quand deux cœurs, liés par l'amour s'unissent l'un à l'autre, le bonheur est trouvé pour toujours. »
La poésie didactique mène tout naturellement au conte «t à la fable. Ce nouveau genre prit d'abord chez nous le nom de Bispel (exemple). L* Univers de Striker, qui parut €n 1230 en est un recueil abondant. Mais Ulrich Bonei <1224-1249), fut le premier qui donna à la fable son vrai <iaractère. Dans le Joyau, il a su cacher une moralité philosophique, sous le voile d'expressions à double sens.
Je crois qu'il ne sera pas hors de propos de décrire ici *'idèal que se faisait la société chevaleresque de la beauté <iliez les femmes. Pour être belle, à cette époque, la femme devait avou» une taille moyenne, élégante et fine. Justes proportions et rondeur des seins, visage blanc et rose, bouche PeUte et bieir fermée, lèvres amoureusement souriantes qui laissent voir la blancheur éclatante des dents, cou gracieux, ^ïas d'une chair blanche et ferme, doigts longs et lisses, ianchc arrondie, jambe droite, pied petit et cambré, telles *onUes qualités que l'on recherche. Il faut encore que les
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sourcils soient longs et arqués et d'une couleur qui traziche avec celle des cheveux, que le nez soit droit, ni trop long ni trop court, que les yeux limpides et purs réchauffent le cœur. Ils seront bleus, ou mieux encore de cette nuance indécise et changeante qu'ont les yeux de certains oiseaux. Enfin, le vrai connaisseur exige que les cheveux soient d'un blond doré et que leurs boucles gracieuses se jouent sur des tempes d'albâtre aux veines transparentes.
l'église, la. science, l'art et le THEATRE.
Uœurs et revenus du clergé. — Fêtes des fous et de l'âne. — Flagellations; massacres des Juifs. — Tendances d'opposition ; moralistes et mystiques. — Inquisition. — Scolastique et uni- Tersités; méthodes savantes. — Art et loges. — Caractère de l'architecture gothique. — Musique ; débuts du théâtre religieux; mystères et moralités.
Le haut clergé qui faisait partie de la société chevaleresque, s'abandonna comme elle aux mœurs frivoles et dissolues, à l'amour des plaisirs et des jouissances. Son exemple gagna le clergé séculier qui, en Allemagne comme ailleurs, dirigeait les classes inférieures.
n n'y eut pas jusqu'aux ordres religieux de moines guerners, en qui devait se personnifier Tidéal de la chevalerie, <ïui ne s'abandonnassent à une vie désordonnée. La plume se refuse à dire jusqu'où descendit la dégradation. En ^ain les papes fulminent contre l'immoralité des clercs, leurs décrets ne servent de rien et nous révèlent de curieux détails.
L'Eglise toléra l'introduction dans ses cérémonies de pra- ^es grossières. Ainsi furent imaginées les fêtes des fous
•et de l'âne, parodies grotesques des actes du culte, où Ton retrouve les mœurs de Tépoque. Dans la saison précisément où les Romains avaient placé leurs saturnales, on célébrait la fête de Noël et on y introduisait des pratiques païennes. On n'avait voulu d'abord que^ tourner en ridicules certains usages du polythéisme que Ton travestissait, mais peu à peu la dérision s'attacha au christianisme même et à un -culte jusque-là révéré. A la messe des fous, tandis qu'un -soi-disant évèque-arlequin célébrait le sacrifice avec ses diacres, les assistants déguisés sous des costumes bizarres, dansaient dans l'église, chantaient des chansons obscènes, jetaient de la boue dans les encensoirs, mangeaient, buvaient et jouaient aux dés sur les marches de l'autel.
La fête de l'âne eut pour origine l'histoire biblique de la monture de Balaam. On amenait à J'église un âne affublé 4'habits sacerdotaux et suivi par le clergé, puis on se livrait autour de lui à des danses et à des cris frénétiques, et le peuple en liesse oubliait un instant les chaînes de son dur esclavage. Le goût des Français pour la mascarade et les Tailleries rendait cette fête plus scandaleuse encore chez eux •qu'en Allemagne où elle avait été importée.
On retrouve une profanation semblable à l'origine du 4héâtre religieux du moyen âge. La pieuse abbesse de Saint- Odile, Hrosvitha, dans son Hortus deliciarum s'élève contre -cet abus : « Les vieux pères de l'Église, dit-elle, pour fortifier les croyants dans leur foi et attirer les incrédules au service divin, avaient permis de donner des représentations ^u jour des Rois et à l'Octave. On y voyait les mages conduits par l'étoile auprès de l'enfant Jésus, la cruauté d'Hérode et Tenvoi de ses guerriers, les couches de la Vierge et les scènes de la naissance du Christ. Q n'arrive- t-il aujourd'hui? Ce ne sont plus des actes de foi, mais d'irréligion et de débauche. Les prêtres viennent travestis en guerriers; on ne distingue plus le clerc du soldat; la maison de Dieu ■est profanée par le boire et le manger, les jeux comiques
l'église, la science, l'art et le théâtre 127
les plaisanteries de mauvais goût, la présence de femmes de mauvaise vie et par toute sorte de désordres et de vanités impies. Ces réunions ne finissent jamais sans dispute, quelque paisible qu'en ait été le début. »
Si tous ces travestissements et ces caricatures dans le culte révoltent la raison, que dire des pratiques extérieures de pénitence ? Quelques-uns attribuent l'usage des flagellations à saint Antoine de Padoue (1231), mais nous ne les voyons usitées en Italie qu'à partir de 1260. De longues processions de pénitents, nus jusqu'à la ceinture, parcouraient les rues en se flagellant jusqu'au sang. Les luttes éternelles entre le pape et l'empereur avaient fait de l'Italie un désert; un ébranlement moral avait suivi ces horribles exterminations et, après les victoires de Manfred, la ville gibeline de Pérouse convoqua les chrétiens à un grand acte de pénitence et de flagellation. De là, la folie de ce farouche ascétisme se répandit dans toute la péninsule. Elle n'éclata en Allemagne que vers 1348-1350, lorsque la peste noire eut égaré les imaginations. Rien d'étonnant que les ravages de cette maladie terrible aient eu de tels résultats, car elle avait dépeuplé l'Allemagne et enlevé dans les couvents jusqu'à 124,434 moines, ce qui indique combien ils étaient nombreux à cette époque.
Us horreurs de la peste et le fanatisme excité par les flagellations valurent aux juifs une nouvelle persécution. Ils avaient déjà été traqués au sixième siècle par le peuple de Rome et de Ravenne et par le roi de Soissons, Chilpéric. îiais les croisades fournirent surtout l'occasion de leur coufùr sus. tt La malédiction qu'ils ont appelée sur eux et leur ^^ au vendredi saint s'accomplit en ce moment », dit la <îiïronique de Limbourg. Pendant tout le moyen âge, cette ïûalédiction les poursuivit; tout bon chrétien se croyait obligé de venger sur eux les traitements que leurs ancêtres
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avaient fait subir à Jésus. A ce sentimeat qui était inspiré du moins par le zèle religieux, se joignait la jalousie excitée par leur fortune. On se ruait sur eux comme sur de riches mécréants, bons à piller et à dépouiller. Ajoutons pourtant à la décharge des persécuteurs que les juifs contribuèrent eux-mêmes, par leur conduite, à se rendre odieux. Ils vivaient en étrangers, sans se mêler au reste de la population, gardaient avec une obstination fanatique les barrières qui les séparaient de la société et ne cachaient pas assez leur mépris pour le christianisme. Il est vrai que l'idée monothéiste et epiritualiste formait la base de leur religion, tandis que le culte chrétien se divisait sur une multitude de saints, d'images et de reliques.
Isolés du monde par leur croyance, les juifs étaient encore privés des droits civils. Défense d'acquérir des propriétés ou d'exercer une profession manuelle. Tous les métiers étant organisés en corporation, aucun d'eux n'eût voulu admettre de membre qui ne fût pas chrétien. La science seule leur était ouverte, et ils en cultivèrent plusieurs branches avec succès. Les médecins juifs étaient recherchés plus que tous les autres; rois, empereurs, prélats, le pape luimême, en avait quelqu'un d'attaché à leur maison. Francfort-sur-Mein avait des médecins juifs au quatorzième et au quinzième siècle. On voit même des femmes exercer cette profession. Parmi elles, on distingue la juive Zerline, citée comme médecin oculiste en 1428, et la juive Sarah, à quj l'évêque de Wurtzbourg avait, quatorze ans auparavant, accordée une patente de médecine.
Mais, en général, les juifs se jetèrent sur le négoce et les affaires de banque; c'était un moyen de satisfaire leurs rancunes contre les chrétiens en les dépouillant. Ils s'en firent même un devoir religieux. Les bourgeois, les chevaliers et les princes avaient besoin d'argent; le juif qui en avait les mains remplies, en prêtait au taux usuraire de vingt-cinq ou même de quatre-vingts pour cent. Il attirait
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l'église, la science, l'art et Lft THÉÂTRE 129
ainsi à lui toute la fortune publique jusqu'à ce qu'une per^ sécution l'obligeât de rendre gorge. Quand les prétextes manquaient, on en inventait; pendant tout le moyen âge, ce fat la grande ressource des gouvernements chrétiens. Comme les juifs étaient divisés en communautés distinctes, qui chacune élisait son chef, les rois et les princes profitaient de Toccasion pour se faire donner en prêt volontaire le tiers de leur fortune. D'autres fois, le chef de l'État, par un simple décret, annulait toute lettre de change souscrite au profit d'un juif par les princes, les villes impériales et les abbayes, pourvu que les souscripteurs versassent une légère somme au trésor de l'empire. Le roi Wenceslas (1485-1490) fut celui qui pratiqua le plus largement cette manière de payer les dettes.
Tous ces motifs de haine amenèrent de terribles persécutions. Elles éclatèrent, nous l'avons dit, au moment des croisades. Ces grands mouvements de peuple remuaient profondément les masses et donnaient un libre cours aux plos mauvaises passions. Les croisés massacrèrent tous les juifs qui se trouvaient sur leur route» surtout dans les villes des bords du Rhin. Après les croisades, où la cruauté s'était donné carrière, on inventa contre les juifs d'autres prétextes de persécution. Ainsi à Blois, en 1171, le bruit se répandit que pour célébrer leur Pâque, ils immolaient de jennes enfants chrétiens, opinion trop stupide pour que l'Allemagne ne s'en emparât pas aussitôt. La torture se chargea de fournir des coupables. En 1287, à Berne, ils furent s'^.cusés d'avc4r tué un enfant à coups d'épingle pour en recueillir le sang. Cette opinion s'ancra profondément dans l'esprit du peuple, ainsi que la croyance qu'ils s'emparaient des hosties consacrées pour les hacher J'isqu'à ce que le sang du Christ en découlât. L'absurde calomnie porta ses fruits; si nous en croyons un récit historique, le chevalier de Rindfleisch massacra près de Wnrlzbourg et Murnbourg jusqu'à cent mille juifs, pour
les punir de leurs sacrilèges; il est probable que Ton a exagéré le nombre des victimes. Toujours est-il que des milliers de pauvres diables payèrent de leur vie ce conte mensonger de l'hostie martyrisée.
Quand sévit la peste noire, enlevant les individus par centaines de mille, la terreur des populations fut portée à un tel paroxysme, qu'il fallut, pour la calmer, des exécutions sanglantes. Dans ce tumulte causé par Tèpouvante, la misère et la folie, toutes les passions féroces se réveillèrent dans l'homme, ainsi que nous l'avons vu de notre temps à l'apparition du choléra. Les foules ne manquent jamais d'attribuer la cause de leurs désastres aux individus ou aux castes qu'elles jalousent ou détestent, et des milliers d'innocents périrent ainsi, accusés d'avoir amené la peste en empoisonnant les sources.
« Personne, dit Ja chronique de Limbourg, ne connaissait la cause d'une mortalité pareille, quand le soupçon s'éleva que les juifs avaient empoisonné les puits. » Aussitôt, la foule se jeta sur eux avec fureur et en fit une horrible boucherie. Il y eut pourtant des gens feensés qui surent se défendre de cette aveugle créduUté. L'honnête Jacob Twingen de Kœnigshofen, près de Strasbourg, écrivait dans sa chronique alsacienne, vers l'année 1386 : « Lors de la grande peste, la calomnie accusa les juifs par tous pays, excepté à Avignon, où ils furent protégés par le pape. » Mais cette intelligente humanité ne les défend que dans les murs de la ville papale. Pourtant, un échevin de Strasbourg, Peter Schwarber, fit de généreux efforts pour sauver la population juive de cette ville. Vaine tentative I Malgré sa popularité et son énergie, il échoua, les empoisonneurs furent brûlés. Que Schiller a eu raison de dire ces beaux vers : « Qu'est-ce que la foule? La foule c'est la sottise. L'esprit ne se rencontre que chez quelques-ims. »
Nous qui avons vu, en plein dix-neuvième siècle, tant de
l'âqli», la. scibkob, l'abt bt lb thâatrb isr
gens croire aux esprits frappeurs et aux tables tournantes^ ne nous étonnons point des erreurs où tomba le moyen âge. On a célébré pendant des siècles, à Rothenbourg, la fête populaire du 27 août, en commémoration de la délivrance- ' de la Tille des empoisonnements juifs. Un berger ignorant avait déclaré aux magistrats qu'il avait vu les juifs empoisonner le puits Hertrich, et qu'il avait entendu se concerter à ce sujet plusieurs rabbins de distinction. Sur cette stupide dénonciation, défense fut faite de se servir de cette eau, et les persécutions commencèrent : ^ Beaucoup furent ma,ssacrés, d'autres prirent la fuite ou furent jetés en prison. En 1393, les derniers furent brûlés et la ville purgée dèsjuifs. »
Partout on dressa des bûchers, dans les villes du Rhin et de la Suisse, au centre et au nord de T Allemagne. Le chroniqueur Wurstisen raconte qu'à Bâle, en 1348, les juifs furent entassés dans une maisonnette de bois et étouffés par la fumée et les flammes. Dans les documents historiques de^ Fnbourg en Brisgau nous lisons : « Sn Tan de grâce 1349,. le vendredi avant la fête de la Chandeleur, tous les juifs, avec les femmes enceintes et les enfants, qui se trouvèrent à Brisgau, furent brûlés. »
A Strasbourg, en une seule année, on en r6tit plus de 2,000 sur des bûchers dressés au cimetière, et cet exemple fut suivi dans toutes les villes rhénanes.
L'Allemand fait tout par principes et avec méthode, le bieuconmie le mal. Ainsi verrons-nous plus tard la question appliquée dans les procès des sorciers pour leur faire avouer des crimes possibles, et même impossibles. A Schaffouse, pendant la persécution contre les juifs, en 1401, voici, d'après un témoin oculaire, comment on appliquait la torture. Trois juifs, Lembli, Mathys et Hirch, sont amenés; on leur ouvre les mollets et on y introduit de la poix brûlante, puis on les laisse guérir, afin de pouvoir recommencer la torture. Ensuite on leur brûle la plante des pieds, jus-
132 LA. SOCIETE ET LES MŒURS ALLBMAKDKa
qu'à ce que les os se voient. Un de ces pauvres martyrs disait : « Je ne sais pas ce que j'ai avoué. Peut-être, au milieu des tortures, ai-je dit que Dieu n'est pas Dieu. » Et, avant de mourir, il protestait de son innocence. Jamais on ne vit de résignation plus passive ni d'héroïsme plus grand; presque aucun d'eux ne consentit à abjurer pour sauver sa fortune, sa famille et sa vie. Un seul, ayant eu la faiblesse, en 1349, d'accepter le baptême, en éprouva tant de peine et de honte, qu'il s'enferma avec les siens dans sa maison et y mit le feu, criant du milieu des flammes qu'il voulait mourir juif et qu'il s'offrait, lui et sa famille, en holocauste à Adonaî. Des femmes même, à Strasbourg, en présence du bûcher où brûlaient leurs maris, se refusèrent de livrer leurs enfants qu'on voulait sauver en les baptisant, et, les serrant contre leur sein, elles se jetèrent avec eux dans les flammes, Le désespoir leur faisait quelquefois prévenir le supplice en se donnant à eux-mêmes la mort. A Esslingen, les jvdb menacés du bûcher se brûlèrent volontairement dans la synagogue. Il en fut de même à Worms et à Spire. A Brfurt, toutes les maisons de la rue qu'ils habitaient furent en même temps incendiées par eux, et ils périrent dans les flammes au nombre de 6,000.
Arrêtons-nous dans cette lamentable énumération. Le moyen âge lui-même, après tant de boucheries fanatiques, sembla vouloir respirer. « Après 1350, dit la chronique de Umbourg, quand la peste, les flagellations et les massacres des juifs eurent cessé, le monde commença à revivre et à reprendre sa gaieté. »
Il était inévitable que dès que la profonde ignorance qé aveugla le monde chrétien jusqu'au onzième siècle, commencerait à se dissiper, il se manifesterait des tendances hérétiques. D'ailleurs, l'hérésie est aussi vieille que Torthodoxie, et l'on trouverait des sectes dissidentes jusgue dans les premiers siècles du christianisme. Au onzième siècle, ce fut surtout dans le midi de la France et dan»
l'église, la science, l art et le théâtre 133
la Haute-Italie que le schisme commença. La révolte était dirigée moins contre les dogmes que contre la puissance pontificale, les abus de l'Église et la décadence morale du clergé. On réclamait une organisation religieuse plus conforme à Tesprit de l'Évangile. Telle fut l'origine de l'hérésie des Vaudois, ainsi nommés de Pierre Valdo, leur î^tre, qui prêcha à Lyon en 1160. Puis vinrent les Albigeois, contre lesquels Innocent III fit prêcher une longue croisade; enfin les Cathares et les Patarins de Lombardie. Certaines sectes professaient des opinions plus avancées et se rapprochaient du panthéisme, tels furent les Frères et ^ws de V esprit libre y qui tenaient la communauté des biens, comme étant d'ânstitution divine, et qui, sous prétexte que les passions nous viennent de Dieu et ne doivent pas être combattues, glissèrent dans une immoralité fort grande. Le ^ectre du communisme apparaissait ainsi en plein moyen âge. Il y eut en même temps des esprits audacieux qui, non contents de s'attaquer aux parties extérienres de l'édifice clérical, voulaient l'ébranler jusque dans ses fondements. Un théologien de Paris, Simon de Tournay, soutint que le dogme chrétien ne peut se concilier avec la raison humaine. C'est lui qui, le premier, osa parler des trois imposteurs. Moïse, le Christ et Mahomet, propos téméraire que Grégoire IX attribua plus tard à Frédéric II, et ^ fat l'origine du livre De tribus impostoribus (l). En Allemagne, le dogme, défendu d'ailleurs par des armes redoutables, ne fut pas d'abord attaqué; on se contenta de critiquer les abus. Une justice à rendre au clergé allemand, c'est qu'il s'éleva de son sein des voix éloquentes et pieuses pour flétrir les vices de la cour de Rome. Le grand mora-
^) Je crains que l'auteur allemand n'ait ici commis une coofor aod; du moins le seul livre, à ma connaissance, qui porte ce titre est un pamphlet de Christian Kortholt dirigé contre Herbert de Cherbury, Hobbes et Spinoza,
liste Berthold de Ratisbonne, mort en 1272, en même temps qu'il ramenait au devoir les pécheurs égarés, tonnait publiquement contre le commerce des indulgences. Aux pratiques extérieures et purement physiques du catholicisme, on opposait le culte intérieur et un mysticisme profond. Parmi les prédicateurs les plus influents se distinguèrent Jean Tauler (mort en 1361) et Henri Suso (mort en 1365). Le premier, « Minnesinger de la Prose », avait comme Berthold le don de la persuasion. Les accents démocratiques de ses sermons remuaient les fibres les plus intimes du cœur humain. Le second, digne de rivaliser avec les cénobites indiens, opposait à l'Église visible Tautel élevé par l'amour divin dans le cœur de Thomme. Thomas à Kempis, mort en 1471, est le plus connu de ces docteurs mystiques. I passe pour être l'auteur du célèbre livre de VlmitaHon de Jésus-Christ, et il prépare les voies à la Réforme, en mettant au-dessus de la dévotion externe la sanctification intérieure de rhomme.
Tout porte à croire que la lutte entre le pape et Tempereur activa Téclosion de ces germes d'opposition. La bourgeoisie de Halle en Souabe, déclara que le pape était un hérésiarque, et que les prêtres s'étaient attiré le mépris public par leurs débordements. Le paysan allemand opposa lui-même une vigoureuse résistance à l'Église. Ainsi les campagnards de Schwytz regimbèrent contre l'autocratie du prieur de Notre-Dame-de-l'Ermite; les pâtres d'Appenzell secouèrent le joug des prieurs de Saint-Gall, et, par de nombreux combats^ méritèrent de devenir indépendants. A la même époque, des villageois de la Frise, les Stedingeois, dont nous aurons à parler plus tard, luttaient vaillamment contre les nobles et contre les clercs.
L'inquisition ne s'établit en Allemagne qu'à grand'peine et jamais complètement. Fondé par Innocent III pour achever la ruine des Albigeois, ce tribunal fut placé entre les mains des dominicains. Il avait pour mission de recher-
L'ÉGUSK, la 8CIBN0B, l'aRT ET LB THEATRE 135 '
cher les hérétiques, de les arrêter^ les mettre à la torture, les eondamner et les jeter ensuite dans une prison perpétuelle ou sur un bûcher.
En Espagne, l'institution sévit avec fureur, surtout à partir de 1483, lorsqu'elle eut pour chef Torquemada, tyran aussi cruel que le tzar de Russie; Ivan le Terrible. De 1481 à 1487, il fit brûler 10,000 individus vivants, 6,000 en effigie, et en fit condamner 97,000 à la {Hrison avec confiscation de leurs biens.
Le premier inquisiteur envoyé en Allemagne, Conrad de Marbourg, était animé d'un zèle semblable. Il poussa même si loin la fureur des exécutions, malgré les avertissements de quelques braves gentilshommes, que ceux-ci se décidèrent à Tassommer près de Ma]i)Ourg en 1233. Personne ne se soucia de le remplacer, et l'inquisition languit dès lors parmi nous.
Ce Conrad de Marbourg fait songer à une autre personne extraordinaire du même siècle, Elisabeth de Thuringe, dont il fat le confesseur. Chaque époque a ses contrastes; mais, le moyen âge, plus que tout autre. Un vernis uniforme n'avait pas encore effacé les inégalités sociales que Tœil de la critique a plus de peine à discerner aujourd'hui. Dirigée par Conrad, Elisabeth se distingua des femmes aimables et gaies de son temps par une austère conduite, le mépris du monde, un spiritualisme chrétien et des aspirations ascétiques vers le ciel. Quoique mariée, elle regrettait de n'avoir pu vivre en état de virginité. Devenue veuve, elle se trouva fort heureuse d'être forcée de mendier son pain avec ses eofEints. Ayant retrouvé son rang et sa fortune, elle renonça à tout pour fonder un hospice où elle soigna les lépreux jusqu'à ce qu'elle succomba sous les macérations qu'elle s'infligeait et qui lui imprimèrent l'auréole de la sainteté.
Non contente de régner sur les corps, l'Église voulut
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encore maîtriser les esprits à l'aide de la science, appelée scholastique. Cette doctrine était fondée sur le dogme immuable du christianisme dont la démonstration philosophique se, faisait au moyen des catégories d'Aristote. Il y avait là un principe évident de contradiction : d'un côté l'idée philosophique tendait au libre examen, qui est son droit et son élément vital; de Tautre, TÉglise opposait une borne immuable et fixe. C'est un spectacle navrant que de voir tant d'hommes éminents tourner dans le même cercle et essayer de donner à cette conception absurde et insensée une apparence de raison et de bon sens. Rendons à la scholastique la justice qu'elle mérite. Malgré ses allures argutîeuses, elle a préparé bien des armes spirituelles dont l'époque suivante devait faire un meilleur profit. Au moins, ces pauvres scoliastes tinrent le cerveau en éveil et le raisonnement en honneur. A la théologie chrétienne s'était mêlé un élément de spéculation, grâce à saint Augustin, le vrai frère de la scholastique et l'adversaire du scepticisme. Sa doctrine servit au neuvième et au dixième siècle à Scot Érigène et à Bérenger de Tours, qui combattirent l'explication grossière et purement physique donnée par le moine Radbert du mystère de l'Eucharistie. Après eux, Anselme de Canterbury fonda la scholastique dialectique et chercha à concilier la raison et la foi, de manière cependant à ce que celle-ci fût la reine et le guide de l'autre, progrès bien faible, mais qui devint te point de départ d'une grande activité intellectuelle. Le débat entre les savants eut lieu dans les Universités, et tout en excitant la liberté de la pensée, il mit souvent aux prises les docteurs avec l'Église. Le premier pas important que fit l'esprit humain vers son émancipation, ce fut lorsque Abélard, dont la poésie a immortalisé les amours avec Héloïse, soutint que l'on ne doit croire que ce que l'on comprend. Au siècle suivant Amalric de Béna fut plus hardi; il avança que Dieu est tout et ne fait qu'un avec la nature, qu'en lui réside toute chose. Quel-
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l'eglisb, la soibnob, l'art bt le théatrb 137
ques-unes de ses opinions étaient de véritables hérésies A mesure qu'on pénétrait plus avant dans les livres d'A. ristote, on y découvrait de nouvelles armes dialectiques c^ la philosophie du moyen âge atteignit à son apogée avec Albert de Souabe et Thomas d'Aquin (Aquino, près de Na* pies). Albert qui fut surtout un commentateur d'AristotOi passa chez le peuple pour un magicien, un Faust anticipé, à cause de sa science et de l'adresse de ses mains. Thomas d'Âquin fit rendre à la scholastique tout ce qu'elle pouvait donner et son livre a exercé en Allemagne une grande influence, bien qu'on Tait expliqué dans le sens mystique plutôt que dans le sens sceptique. Il était grand temps que l'esprit humain reçût une si énergique impulsion, car l'instruction était fort déchue vers cette fin du treizième siècle et complètement négligée là même où elle eut dû fleurir. Eu 1291, le prieur et les moines de Saint-Gall ne savaient plus ni lire ni écrire. Comment les écoles des monastères auraient-elles pu apprendre à la jeunesse les sept arts libéraux? Tout au plus lui enseignait-on la liturgie reUgieuse. Cependant les Universités naissantes agrandirent un peu le domaine de l'enseignement au douzième et au treizième siècle.
Ces foyers d'instruction s'allumèrent peu à peu en France en même temps qu'en Italie, à Paris, à Montpellier, à Soleme et à Bologne. L'Allemagne, bientôt, suivit leur exempte et fonda rUniversité de Prague en 1348, celle de Vienne en 1345, puis vinrent celles de Heidelberg, de Cologne, d'Erfurth, etc. N'allez pas confondre les Universités du moyen ûge avec ce qu'on désigne aujourd'hui sous ce nom et où l'ensemble des sciences est enseigné. Ces hautes écoles avaient un caractère moins encyclopédique et se contentaient le plus souvent de professer une seule science ; Salerne, la médecine; Bologne, le droit; Paris, la théologie. On donnait alors le nom d'université à toute corporation d'étudiants et de docteurs formée en vue de l'enseigne-
ment; on accoui'ait en fonle de tous les pays pour suivre les cours. La langue qu'on y parlait était le latin que chacun comprenait et dont Fusage donnait a la ville intelligente quelque chose de cosmopolite. L'enseignement se bornait d'abord à la dictée des livres classiques que l'on accompagnait de quelques remarques; les copies tenaient lieu de livres imprimés. Pour être professeur dans une Université, il fallait être pourvu d'un grade académique, et comme l'Université seule avait le droit de conféra ces grades, c'était un moyen pour elle de former, en dehors du clergé, toute une institution chargée de l'enseignement. Il y avait trois degrés ou grades de savoir, le baccalauréat, la licence et le doctorat. Pas de traitement fixe pour les professeurs qui vivaient des rétributions fournies par les élèves, ce qui permettait aux docteurs en vogue de s'enrichir rapidement. Le cours ne ^'ouvrait que lorsqu'on a^ait payé les honoraires convenus. Afin de faciliter aux étudiants pauvres l'accès des chaires, la pieuse charité des fidèles tonda des collèges et des bourses. Enfin le corps académique, protégé à la fois parles^puissances spirituelles et temporelles, fut exempté de toute chîirgeou impôt et jouit d'une juridiction personnelle qui fit de la bourgeoise universitaire une institution privilégiée, où ne régnait pas toujours la concorde, parce que les étudiants, divisés en nations différentes, se livraient trop souvent à des luttes sanglantes; le désordre et le bruit troublaient à •chaque instant l'asile de la science. Parmi les jeunes gens attirés par les privilèges académiques, im grand nombre, sans souci des études, ne songeaient qu'à traverser le pays en écoliers voyageurs, se livrant à la maraude et au pillage, gaspillant l'argent volé dans les auberges ou les mauvaises maisons et parfois môme forçant à main armée Thospitalité qu'on leur avait refusée. Une ordonnance de 1251 nous édifie sur leurs mœurs; elle décrète que les voleurs, les assassins et les enleveurs de femmes ne doivent pas être considérés comme étudiants.
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Cependant les examens étaient sérieux et le bonnet de docteur plus diffîcile à obtenir que de nos jours. A Paris, il laliait pendant douze heures, sans boire ni manger, soutenir la thèse contre tout intervenant. Le sexe faible n'était pas exclu de ces tournois oratoires et la belle Gazzadini, reçue docteur à Bologne en 1236, fit un cours public de jurisprudence devant un nombreux auditoire. Cette doctoresse portait des habits d'homme; elle avait deviné et devancé l'ère des femmes émancipées.
Quatre branches principales constituaient renseignement des Universités j la théologie, la dialectique, lajurisprudenee et la médecine, les deux premières tenues en tutelle par l'Église. Au douzième siècle, le droit commença à s'affranchir du joug imposé en revenant avec Irnerius aux institates de Justinien, espèce de code bysantino-romain dont l'esprit était trop favorable à nos princes pour qu'ils n'en autorisassent pas l'enseignement. L'Église elle-même s'accommoda de ces lois romaines qui venaient en aide au droit canon pour affermir son pouvoir. Il n'y eut que le peuple et la classe moyenne dont les libertés locales dispa- • rorent. Aussi, par instinct, les masses virent de mauvais ceil ces docteurs en droit, milites legum^ comme on les appelait, qui, avec d'autres armes que celle de la chevalerie, n'en contribuaient pas moins à son oppression. Il s'établit ainsi entre les légistes, les prêtres et les souverains une entente qui pesa sur les générations suivantes, et la justice criminelle emprunta au droit canon l'inquisition et les procès de sorcellerie.
La médecine, bornée d'abord aux premières notions des sciences naturelles et à quelques préceptes empruntés à Hippocrate et à Galien dut aux savants arabes d'accroître son domaine. Mais le préjugé religieux qui entravait la dissection des cadavres, ne put être vaincu môme par Frédéric II, protecteur des études d'anatomie, et s'opposa constamment aux progrès de cette science. De plus les
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rêveries des alchimistes et des astrologues exercèrent une influence considérable sur le moyen âge, influence qui n'a même pas encore disparu complètement. L'astronomie, la géographie, les mathématiques, la physique et la chimie ne devaient montrer leurs véritables lois qu'aux époques suivantes. Pourtant la physique du moyen âge nous a légué un précieux instrument, le compas, qu'elle avait reçu des Arabes qui le tenaient eux-mêmes des Chinois et qui fut connu en Occident vers 1190. La chimie découvrit l'eaude-vie (1) et la poudre à canon (2), bien que celle-ci n'ait pas été inconnue aux Chinois, aux Indiens et aux Arabes. Enfin la géométrie fit assez de progrès pour permettre d'élever ces monuments d'architecture grandiose qui sont encore la plus belle gloire du moyen âge.
De tous les mots auxquels s'attache de nos jours une idée de synthèse, celui d'association est l'un des plus employés. Les idéalistes y placent l'espoir d'une réforme sociale dan» le sens de la raison et de la justice; les positivistes y voient plutôt le moyen d'obtenir des résultats immédiats et pratiques de perfectionnement matériel. L'expression et l'idée sont bien vieilles déjà; car, dès le moyen âge le principe d'association et de corporation servit à grouper toutes les forces. vitales de la bourgeoisie. A la faveur de ce principe, les artistes et les ouvriers, réunis en loges maçonniques, essayèrent d'affranchir l'art de la tutelle des abbés et des prélats et voulurent lui donner pour but l'amélioration des villes et le triomphe des classes bourgeoises. Il est fort probable que la franc-maçonnerie, malgré l'antique légende qui fait remonter sa création aux âges préhistoriques, naquit au moment où les villes commencèrent à prendre de l'importance. Elle apparaît pour la première fois en Angleterre en 926 et organise une loge à York. Son établissement
(1) Trouvée par Arnold de Villeneuve, mort en 1313. («) Inventée, dit-on, par Berlhold Schwarz en 1334.
l'église, la SCIBNOB, l'art et le THEATRE 141
en Allemagne et dans les Pays-Bas suivit de près, s'il est vrai qu'en 1099, un habitant d'Utrecht tua. Tévôque de cette ville, parce que <;elui-ci avait dérobé le plan sur lequel on construisait les églises.
Sous le nom de loge maçonnique, on désigna d'abord une simple réunion de maîtres et de compagnons; plus tard, ce terme s'appliqua à une corporation d'artistes et d'ouvriers associés pour bâtir une égUse importante. C'étaient, comme les universités, de petits États dans le grand. Des règles sévères déterminaient les rapports des membres entre eux et avec leur chef, l'architecte. A celui-ci était réservé, non seulement le veto dans les affaires techniques, mais encore le droit de présider le tribunal qui jugeait les affaires litigieuses. Nul n'était admis dans une loge, s'il n'avait donné des preuves de capacité et de moralité ; tout membre indigne se voyait expulsé, et chaque transgression aux lois de Tordre était immédiatement punie. Ce qui donnait au pouvoir des maître» une grande autorité, c'est que les loges étaient liées entre elles et formaient une fédération sous la suprématie d'une loge principale, soit celle de Cologne ou celle de Vienne, de Zurich ou de Strasbourg. Cette dernière, dotée de nombreux privilèges par l'empereur Rodolphe de Habsbourg, devint, sous la direction du grand architecte Ervin de Steinbach, la plus importante de toutes, et son chef fut regardé comme le plus grand maître des maçons allemands.
Quand il s'agissait de construire un édifice, les maîtres préparaient les dessins, choisissaient les artistes et fixaient le nombre d'ouvriers à employer. Ceux-ci travaillaient à la journée et avec le plus grand soin, ce qui explique le fini et la solidité des anciennes construction. Les membres des loges maçonniques se reconnaissaient au moyen de signes particuliers, par les saints ou pression de main, qu'il était sévèrement interdit de faire connaître aux profanes. Un rituel complet de cérémonies et d'usages particuliers symbo-
Uigitizea Dy VJV 7V 7^1C
142 LA. SOClÉTé BT LBS MCBURS ALLBMANOBS
lisait ridée sociale et religieuse de Tiûstitution. Tout cela formait une science secrète, représentée par des chiffres et des figures de géométrie que les maçons se transmettaient oralement les uns aux autres. Plus tard, sur l'instigation de jobst Dolzinger, qui dirigeait en 1452 la construction de la cathédrale de Strasbourg, on se décida à confier ces se* crets au papier. Tous les maçons allemands formèrent en 1459 la confédération de Ratisbonne dont les statuts furent approuvés par Mazimilien l**^, à Strasbourg, en 1498. Révisés ensuite et complétés par les maîtres à Bàle et à Strasbourg, en 1563, ces statuts furent imprimés sous le titre de Livre des Frères et distribués aux différentes loges. En dehors de cette publication, nous trouvons encore de précieux détails sur les rapports intérieurs des maçons dans un écrit conservé, depuis 1462, dans la loge de Rachlitz. La conquête de Strasbourg par les Français brisa le lien qui unissait les maçons allemands : Tinstitution à partir de ce moment s'achemina vers une prompte décadence.
En Angleterre, la maçonnerie tomba également en ruine au dix-huitième siècle, mais de ses débris se forme une nouvelle association, la confrérie des fi-ancs-maçons créée en 1717 sur le modèle des loges du moyen âge et qui ouvrit bientôt de nombreuses succursales sur le continent, en France et en Allemagne.
Grâce aux plans grandioses des architectes maçons, s'élè* vent les admirables églises que Ton désigne sous le nom de gothiques et qui sont un produit véritable du christianisme germain. Lui seul, en effet, sut idéaliser la matière et porta Tart du moyen âge à son apogée. I^e signe principal de ^a^ chitecture gothique est l'ogive, mais ce qui la distingue surtout, c'est son contraste avec Tarchitecture hellénique. Toutes deux personnifient une idée religieuse : tandis que la religion grecque fait descendre les dieux sur la terre, la religion chrétienne élève la terre vers le ciel. Le temple grec semble se serrer amoureusement contre la terre, la basi-
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liqae germaine élève vers les astres une âme qui a la nostalgie du ciel. Avec le plein cintre et les voûtes hardies, le temple germain adopta la croix latine des vieilles églises et kurs trois parties essentielles, le porche, la nef et le chœur. Puisque Tédifice était destiné à reproduire le mystère de la Rédemption, Tespace attribué au service religieux devait être en harmonie avec ce but. La porte s'ouvrait à Touest. Eq entrant sous le porche, on voyait des peintures qui le plus souvent représentaient Adam et Eve, les scènes du Paradis et la première chute. Puis on entrait dans la nef que des rangées de piliers séparaient des nefs latérales, remplies de petites chapelles. A l'extrémité orientale s'élevait, au haut de plusieurs marches, le maître- autel, théâtre du divin mystère, entouré du chœur en demi- cercle qui rappelait la voûte du ciel. L'ornementation intérieure fournissait un vaste champ à la sculpture et à la peinture dont les œuvres devaient être en harmonie avec le caractère de l'édifice. Les vitraux coloriés et les peintures sur verre ajoutaient à la magique beauté de la décoration. Il est facile, même aujourd'hui, de se figurer quel effet produisait sur l'imagination la cathédrale du moyen âge, inondée des sons harmonieux de l'orgue et remplie de nuages d'encens, lorsque les prêtres la traversaient en procession, vêtus de leurs riches costumes sacerdotaux. L'architecture gothique travaillait surtout avec amour les parties extérieures de l'édifice et la main du sculpteur fouillait les arceaux du portail. Au dessus de la façade s'élevaient des tours à base ordinairement octogone d'où s'élance une flèche fière et hardie, dont les fleurs en forme de croix ouvrent leur calice à la rosée du ciel
Les plus remarquables monuments de cet art, sont : 1* Le dôme de Cologne élevé en 1248, par maître Ghérard, ou suivant d'autres, par maître Jean en 1319; 2o la cathédrale de Strasbourg, revenue à l'Allemagne depuis peu et dont la façade, commencée par Ervin de Steinbach en 1277 ne fut
terminéb, après bien des changements de plan, qu'en 1439 par Jean Hûltz; 3<> la cathédrale de Fribourg en Brisgau dont la tour s'élève à 385 pieds de hauteur. Elle fut iermin'êe en 1300; mais le chœur ne fut achevé que plus tard. 4P Le dôme de Ratisbonne, commencé en 1275 sur les dessins d'André Egl; 5oLa gigantesque cathédrale d'Ulm que lesEssinger mirent deux siècles à construire; 6» enfin, le dôme de Saint-Etienne à Vienne, ébauché d'abord en style roman, puis approprié au genre gothique pendant le quatorzième et le quinzième siècle et que l'on mit fort longtemps à terminer, parce que l'enthousiasme qui avait présidé aux fondations de l'édifice s'était dissipé avec le temps. D'ailleurs l'architecture gothique, transformée au quinzième siècle, tomba en décadence au seizième et fit place à Fart moderne. '
Cette révolution avait frappé déjà la sculpture et la peinture et avait enlevé à ces deux arts le caractère de spiritualisme ascétique dont les créations du moyen âge portent la marque. Ce mépris des plaisirs des sens et ces élans vers le ciel furent-ils pour l'art d'heureuses sources d'inspiration? C'est là une question que je ne saurais décider. Regardez seulement d'un œil impartial ces peintures chrétiennes a«x formes grêles et éthérées ; n'ont-elles pas une forme supernaturelle que vous chercheriez inutilement dans l'art païen? Ces visages transparents dont le regard est levé au ciel révèlent l'ardent foyer qui les dévora. Toutes ces poitrines ont été serrées par une invisible contrainte. Mais ce que l'on ne saurait trop admirer parmi les productions de cet art, c'est Ja couleur splendide et chaude des vitraux ou des miniatures dessinées sur les parchemins.
^'après ce qui nous en reste, la peinture murale se bornait à orner les murs des églises de figures de saints et de scènes bibliques. Les tableaux étaient en progrès sous Tépo-
l'eguse, la science, l'aet et le théâtre 14&
que des Othoa et plusieurs écoles de peinture avaient été oavertes en Allemagne. Les tableaux conservés au château de Carlstein, en Bohême, bien que grossièrement dessinés, attestent le goût parfait et le brillant coloris des artistes qui les ont produits, Nicolas Wqrmser, Théodoric de Rague et un certain Kundze. Aux églises de Nuremberg, on voit des tètes de saints d'un style correct et dont Texpression répond exactement à Tidéal chrétien. Celles de Cologne fur^t décorées par deux peintres, nommés l'un Guillaume et l'autre Etienne.
La sculpture trouva aussi à s'exercer dans la décoration intérieure, dans la ciselure des vases d'église et des monuments funéraires. Parmi le nombre immense d'œuvres en ce genre, il en faut citer quelques-unes où Fart antique a fflèlé la beauté de ses formes à l'inspiration chrétienne/ entre autres la porte qui fermait au midi la cathédrale de Strasbourg. SU est Vrai, comme on le prétend, qu'elle soit sortie des mains de Sabina, fille de l'architecte Ervin, il faut ajouter le nom de cette artiste à la liste des femmes qui se sont illustrées dans la sculpture.
Un détail pourtant nous avertit de la distance où l'on était de la vraie plastique : c'est l'habitude qu'on avait de peindre les figures sculptées. En outre, les sculpteurs tombaient souvent dans la grimace et la satire pour faire parlerja pierre. Une figure en relief du portail de la chapelle Sainte-Marie à Wurtzbourg représente le jugement dernière Le pape et les prélats s'y trouvent parmi les damnés de l'enfer. D'autres fois le sculpteur a représenté les moines sous la forme d'animaux immondes. Un tableau de l'église de Pfortzhein représente un moine à tête de loup avec le cou d'une oie. Debout sur la chaire, il prêche à la communauté figurée par un troupeau d'oies qui ont ues chapelets au bec. La chaire porte cette inscription : « Je veux tant vous raconter de fables que vous me garnissiez bien les poches. » On le voit, l'art comme la littérature
Uigitizea Dy >^aOOQlC
145 hà. SOCIBTft ET LES MŒURS ALLBMAKD««
était entré dans nne voie de résistance et d'opposition. Pendant la période des Hohenstanfen, la musique, dont l'effet est de rendre plus saisissantes les cérémonies du culte, fit de grands progrès en théorie et même en pratique. De nouveaux instruments furent inventés et ceux qui existaient reçurent des perfectionnements. Maître Dorwsdorf, de Mayence, passe pour avoir construit en 1444 le premier oi^e à pédales; la séparation des tuyaux en registres distincts ne date que du seizième sièele. Franko, de Cologne, qui vivait sous Frédéric !«', inventa le chant à mesure d'où sont sortis tous les progrès de rharmonie.
, Nous en venons à un dernier produit de l'art au moyen âge, le théâtre religieux. Le christianisme, à ses débnts, se montra surtout des plus hostiles contre le théâtre; les écrits des Pères de FÉglise abondent en sorties violentes contre les représentations théâtrales qui, sous les Césars, étaient devenues en effet trop licencieuses. Au lieu des nobles et saines représentations que les Eschyle et les Sophocle offraient à la Grèce, le théâtre romain ne donnait plus que des leçons d'immoralité et de brutalité, propres seulement à flatter les instincts de cruauté et de dâ>auche. C'est ainsi que dans la pièce d'Hercule ft^rieux, le rôle principal fut un jour confié à un condanmé à mort qui, pour rendre l'illusion plus complète et mener son personnage jusqu'au bout, fut brûlé vif sur la scène. Une antre fois, dans une comédie, les actrices paraissaient nues aux yeux des spectateurs et dans les positions les plus obseènes. Faut-il s'étonner après cela que saint Chrysostôme appelle le théâtre la demeure du diable et Vécole de l'immoralité et de la débauche^ le siège de la perdition et des fournaises babyloniennes? L'Église porta contre les histrions des lois cruelles; elle les retrancha de la société civile et les traita comme des filles de joie et des entremetteurs; défense
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L'ÉaUSlE, LA SCIENCE, l'aRT ET LE TBEAlRB 147
M faife de les admettre aax sacrements, à moins qu'ils n'eussent renoncé à leur profession. Malgré ces anathèmes, la tribu joyeuse des acteurs et nuaîciens ne^put être étouf* fée. A tous les degrés de civilisation, l'homme a besoin de distractioD et d'amusements; il recbwche ceux qui les lui procurent. Aussi ks histrions, en dépit des condanmations rdfgieuses, coi^inuèrœt à inrosp^r». U faut croire quô beaucoup de dirétîMs étaient môane plus assidus au théâtre qu'à l'église et qu'ils apportaient dans les temples' les marcrucs de leur préférence, puisque le même prédicateur s'élève contre la manie qu'ont la plupart de ses auditeurs de sautilla, geslîeuler, kver les mains au ciel, etc. Les sermons de saint Chrysostôme eurent le sort des autres défenses que l'Égliseva de tout temps dirigées contre le théâtre. Cest en vain que Ton a regardé la profession d'acteur conmie déshonorante et que, même de nos jours, on a parfois refosé à quelques-uns d'entre eux les honneurs de la sépoUore, l'Eglise dle-méme au moyen âge céda â l'engouemeot universel et introduisit les représentations jusque dans son sanctuaire. Les eéréoBonies religieuses ainsi égayées eareot plus d'attrait, et la religion en devint plus populaire. Le dbang^nent se fit peu à peu, insensiblement, par concesNODs et addition» successives. D'ailleurs, il en est ainsi de tout le enlleet de la pcnnpe qu'il déploie. Aux premiers temps du èhrisfîaiîkiiie:, le service religieux était d'une sim plîeité extrême; on se réunissait fraternellement entre soi poor célébrer la Gène. Plu» tard ce rite primitif changea de foroie; le prêtre se distingua de la communauté; il eut sa communie^ & part A mesure que les germes dramatiques contenus dans le nsystère se traduisaient par un ^ik)gue entre le prêtre, le diacre et le choeur des fidèles, ^ leprésentation se divisait en actes distincts, le Confiteor^ n«<rott, le Kyrie^ le Gloria, TÉpître, l'Évangile, le Credo, etc. L'Église étendit même le champ de rèlémcnt dramatique ea ajoutant des hymnes et des dialogues où Ton célébrai!
uigitizea Dy vjv/v^n^IC
la naissance du Christ, sa mort et sa résurrection. La fête de Noël, celle de l'Annonciation, celle des Rois acquirent ainsi dans les grandes églises une pompe et une Tariété dramatiaues. Pendant la semaine sainte, on représentait les scènes de la Passion telles qu'on les voit encore figurer de temps en temps en Bavière et à Oberamijaergau (1). Comme tous ces drames avaient pour objet la reproduction d'un mystère, ils en prirent le nom, et l'on appela mystères non-seulement les actes de la vie et de la mort du Christ, mais encore des faits de l'histoire ancienne ou moderne.
A mesure que les cadres du nouveau poème dramatique ^'élargissaient, il fallait employer plus de temps aux représentations, qui durèrent toute une journée ou même plusieurs jours. Un personnel de plus de cent acteurs figiffait les saints, les apôtres et les autres personnages. Souvent le sujet était pris dans la vie et les miracles de la vierge Marie, et, s'il se présentait une occasion de rire, on ne la laissait pas échapper.
Le premier mystère qui fut représenté dans notre pays est l'ceuvre d'un moine du douzième siècle, Wernher de Tegernsee. Il a pour titre le Jeu de Pâques. Au treizième siècle on a ajouté au texte latin quelques strophes en allemand. Ce fut même en cette dernière langue que l'on écrivit désormais les drames religieux destinés à représenter au peuple la Rédemption dans tout son développement. La forme poétique du vers fut généralement adoptée et la scène, admirablement décorée, offrit au spectateur une action pleine de couleur et de variété, où se jouaient des légions de saints, d'anges et de démons. Ce grand concours de personnages et la foule toujours plus nombreuse des spectateurs rendirent les églises trop étroites pour la repré-
(1) Nous avons donné la description an Jeu de la Pasmny tel qu'il se joue encore aujourd'hui à Oberammergau, dans le volume intitulé : les Prussiens en Allemagne. (Note du traducteur,)
l'église, ia scibnob, l'art bt lb théatrb 149
seotation, que l'on transporta dans les cimetières, sur la place du marché, partout où se trouvait un terrain spacieux. Le grand nombre des acteurs nécessita aussi parmi eux l'introduction des laïques, des comédiens de profession, des écoliers ambulants. Ainsi se formèrent les confréries laïques dites confréries de la Passion, qui d'un accessoire du culte firent un objet d'art et de spéculation fructueuse, à l'exemple du clergé. Mais quand on eut épuisé l'ancien et le nouveau Testament, l'amour de la nouveauté fit composer des allégories où l'on représentait les vertus et les vices dans un but d'édification, et qui eurent le nom de moralités.
Cest dans la ville impériale de Gomûnd, en Souabe, que fleurit surtout le Jeu de la Passion. Là, pas de famille qui ne fournit au moins un acteur à la pièce, et les spectateurs étaient au nombre de 15,000. La représentation du drame, divisé en vingt-quatre parties, commençait le Jeudi Saint à sept heures du soir et devait durer jusqu'à dix heures, à la lueur des torches. On la reprenait le lendemain à midi et on laprolongeait jusqu'à la nuit. S'il en faut croire la tradition, Schiller enfant y assista (1). L'impression qu'il en reçut se retrouverait dans ses drames de Jeanne d'Arc et de Marie Stuart La dernière représentation de la Passion eut lieu à Oomûnd en 1803, à la fête de Pâques.
De tout ceci nous pouvons conclure que la tragédie moderne, plus encore que l'ancienne, est d'origine religieuse. Bn Espagne, elle a plus longtemps conservé la marque de son berceau, parce que dans ce pays la fête de Noël (Autos al Nacimiento) et la Fête-Dieu (Autos Sacramentaies) étaient encore en grande vénération au dix-septième siècle et fournissaient des inspirations aux poètes tragiques.
(1) Il vécut avec ses parents à deux lieues de Oomûnd, dans le ^wgdeLorch, de 1765 à 1768.
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l'art BnLITAIRZ R LA. JOUSPRUOBMOB
Armes et équipement, manière de combattre. — Droit et justice; Code des Saxons et des Soaabes. — Chaos des lois au moyen âge. — Système monétaire et finances. —Justice correctionnelle; le jugement de Dieu et la question. — Brutalité dans la procédure et l'exécution des jugements. — Sainte-Vehme; bannisse* ment. — Cartels; trè?e de Dieu; asiles.
L'organisation militaire, pendant tout le moyen âge se conserva telle que Favaient créée les empereurs saxons et carlovingiens. Elle avait pour base la féodalité et le devoir imposé aux vassaux de suivre leur souverain à la guerre. Le commandement supérieur était aux mains du roi ou de l'empereur; après eux, marchaient les grands dignitaires à la tète de leurs vassaux, puis les capitaines auxquels les chevaliers étaient soumis, enfin les pages, et les valets placés sous les ordres des chevaliers. Le contingent fourni par les chapitres, était mené au combat par les avoués nobles, quelquefois par les prélats eux-mêmes. Ainsi l'ordre teutonique qui, au retour des croisades, avait soumis la Prusse à ses armes, était commandé par son grand maître.
Tacite nous apprend que dès le temps des vieux Germains
t'ART BilLITitfRB BT Ui ^RISPRUOKNCB 151
les étendards servaient à distinguer et à rallier les divers corps d'armée. Peu à peu on attacha à ce signe des idées d'honneur national et de patrie; l'aigle noir sur champ d'or devint pour les Allemands ce qu'était Toriflamme pour les Français, le Danebrog pour les Danois, le Caroccio pour les habitants de Milan.
L'armée était composée de cavaliers et de fantassins ; ces derniers devinrent plus nombreux à mesure que les villes organisèrent leur force militaire et que les mercenaires s'introduisirent dans les camps. Mais la cavalerie resta la force principale, le noyau autour duquel se groupait le reste de l'armée. Le soldat avait pour armes défensives le casque, la cuirasse, la cotte de mailles et le bouclier; le casque du noble était d'or ou d'argent; il protégait la tête et la nuque, et sa visière, en s'abaissant, défendait le visage. Sous la cuirasse, faite d'abord d'écaillesd e fer et plus tard de fer battu, OQ portait une veste de cuir piquée de laine. La cotte de mailles remplaçait la cuirasse. Par dessus on portait l'habit de guerre ou capote avec une écharpe qui descendait de l'épaule droite sur la hanche gauche et servait de signe de reconnaissance. Plus tard l'uniforme s'introduisit et les soldats de chaque escadron eurent ime capote de même couleur. Nous voyons Frédéric III partir pour Rome accompagné de mille cavaliers en uniforme rouge, et les mercenaires des villes adoptèrent ce costume dès le quinzième siècle.
Le bouclier était de bois, rond ou ovale, plus arrondi du ^ que du haut, formant ordinairement relief, ferré aux bords et recouvert de cuir bouilli. Avec le progrès du luxe dans les vêtements grandit la richesse dans l'équipement des hommes et le harnachement des chevaux. L'uniforme ^6 l'infanterie plus simple et plus léger, consistait en une cnirasse et un casque. Pour armes offensives on avait l'arc ^n l'arbalète et les javelots, la lame de l'épée à deux mains .^t à deux tranchants avec la poignée en croix, enûn des haches d'armes, des massues, des piques et des hallebardes.
Peu de tactique et de stratégie dans les combats. Si la charge de cavaJerie ne décidait pas la victoire, on luttait corps à corps, une compagnie contre l'autre ; la force et le courage triomphaient. Souvent dans les grandes batailles, les cavaliers ,sans avoir reçu de blessures, périssaient étouffés dans la mêlée sous leur pesante armure, surtout s'ils avaient perdu leur cheval ou mis pied à terre, comme cela arriva à Sempach. Cette manière de combattre rendait les retraites meurtrières et les historiens parlent d'un grand nombre de morts pour la moindre rencontre. Peut-être avait-on déjà l'habitude que nous voyons conservée dans les bulletins russes du Caucase, où pour cent ennemis de tués on cite à peine un seul mort dans l'armée victorieuse.
En marchant à l'ennemi, on entonnait un chant de guerre qu'accompagnait le son des cors et des trompettes. 11 était honorable d'attaquer le premier et cette précipitation coûta souvent la victoire. Nul moyen d'ailleurs de combiner l'action de l'infanterie aVec celle de la cavalerie qui la méprisait sottement. Pour se mettre à l'abri des coups, on. avait les burgs ou châteaux-forts et les villes fortifiées par l'art ou la nature. Parfois on s'abritait derrière des camps retranchés ou des barricades de chariots. Ce dernier moyen de défense fut surtout employé par Jean Ziska, le grand capitaine des Hussites. On prenait les places à l'assaut ou au moyen de machines à projectiles, ou encore après avoir battu les murs en brèche avec des béliers. Au moyen de tours mobiles on jetait des ponts sur les remparts. Parmi les machines qui servaient à lancer des flèches grosses comme des poutres ou d'énormes quartiers de rochers, nous citerons les balistes, les bombsurdes, etc. Afin de forcer la place à se rendre, on coupait les aqueducs qui lui fournissaient l'eau. De leur côté, les assiégés lançaient du haut des murs sur les assaillants des pierres, des poutres, de l'eau ou de la résine bouillante et faisaient des sorties pour détruire le matériel de siège. Au quatorzième siècle, l'emploi de la
l'art militaire kt la jurisprudence 153
poudre vint transforma l'art de la guerre; s'il faut en croire la tradition, ce forent les Arabes d'Espagne qui s'en servirent les premiers au siège d'Alicante, en 1331. La nouvelle invention pénétra aussitôt en Allemagne, et, dès 1360, Francfort et d'autres villes fabriquaient des armes à feu en fer ou en cuivre. Bientôt même on fondit des mortiers et plusieurs princes eurent un parc d'artillerie. Au siège de Neuss, en 1475, Charles de Bourgogne amena jusqu'à trente-cinq pièces. Si l'emploi des armes à feu ne fut inauguré qu'à la bataille de Crécy (1346), du moins le voyons-nous usité en Prusse peu de temps après. Ce n'était d'abord qu'une arme grossière difficile à manier; cependant l'usage du pistolet remonte en Allemagne à 1388.
Quant au transport du matériel, il avait été organisé sous Charlemagne, mais assez grossièrement, et la discipline laissait fort à désirer, malgré les rigueurs sanglantes dont on usait envers les maraudeurs.
Est-il besoin d'ajouter qu'au moyen âge, la guerre se fit presque toujours avec la plus grande barbarie? Incendies, meurtres, pillage, destruction des moissons et des fruits, tel était l'ordinaire accompagnement de la lutte. En fait de cruauté, la guerre de Trente ans dépasse tout ce qu'on peut s'imaginer; mais déjà lors de la grande guerre que fit le comte palatin Ruprechet, on brûla vifs soixante prisonniers dans un four. ,
L'introduction des armes à feu, en changeant la tactique, fit perdre à la noblesse son importance sur les champs de bataille. Peu à peu l'infanterie se substitua au rôle prédominant de la cavalerie et l'armée féodale fut remplacée par des troupes soldées ou mercenaires. La révolution commença sous Frédéric Barberousse, Philippe- Auguste et Henri II d'Angleterre. En Italie les villes opposèrent des soldats i gages aux troupes des Hohenstaufen. Frédéric II lui-même, au grand scandale des âmes pieuses, prit des Sarrasins à sa solde. Bientôt des bandes organisées (con-
dottiéri, grandes compagnies), commandées par d'illustres chefs, vendirent leurs services au plus offrant; les Suisses et les lansquenets devinrent ainsi les mercenaires de l'Allemagne. Enfin, au seizième siècle, le recrutement présida à la formation des armées modernes et l'art militaire du moyen âge fut éclipsé.
A côté de la force, il y avait pourtant le droit, primé il est vrai par sa rivale plus encore que de nos jours. L'Allemagne eut de bonne heure le soin de recueillir les lois et documents nationaux, pour les opposer à la législation étrangère qu'on lui avait imposée. Une ordonnance de Rodolphe de Habsbourg introduisit la langue nationale dans la rédaction du code et fut mise en pratique par les villes à partir du treizième siècle. Vers le môme temps, on rédigea les deux recueils qui ont été la source de notre législation : le Code de la Saxe, du chevalier Eike voh Repgow, et le Code de la Souabe, d'un prêtre de rAllemagne du Nord. Ceux de la Franconie et de l'Autriche vinrent plus tard. Mais toutes ces législations se combattaient et une véritable anarchie présidait à l'administration de la justice. En vain Charlemagne avait voulu y introduire l'ordre et l'unité; dès que sa puissante épée ne fut plus là pour défendre ses Capitulaires, les coutumes locales reparurent partout ; chaque tribu reprit son droit particulier. Souvent les usages d'un bourg étaient contraires à ceux du bourg voisin; nous voyons encore de nos jours les tristes effets de cet héritage judiciaire. Ainsi dans le canton de Zurich, dont l'étendue n'est que 32 milles carrés, il y a vingt-cinq droits d'héritage différents.
La transmission des biens dans les familles avait lieu comme aujourd'hui, des ascendants aux descendants^ mais les mâles étaient privilégiés. Si la propriété venait du mari, la femme était obligée de l'abandonner trente jours après
l'akt militaire et la jurisprudencs 155
le décès de celui-ci et n'avait que le douaire qu'il lui avait accordé. En général, les femmes n'héritaient que du mobilier, du petit bétail ou des bêtes à plumes; leurs frères, sur l'héritago paternel, ne leur donnaient qu'une somme insignifiante. Aux enfants naturels, la loi n'accordait rien ; elle ûe réservait que des aliments aux nains, aux hermaphrodites et aux estropiés. La fortune de celui dont les fils étaient morts, passaient à ses petits-fils, sans que les enfants de ses filles y eussent aucune part. Le prêtre séculier partageait avec ses frères ou sœurs du même lit, enfin ses plus proches parents. L'âge de la majorité était en certains lieux, celui de la puberté; ailleurs, il variait entre dix-huit et viûgt-et-un ans. Dans les relations entre époux, les préceptes de l'Église faisaient loi ; il en était de même pour les créances, surtout depuis que les villes eurent adopté des codes hypothécaires. Celui qui ne payait pas ses dettes pouvait être jeté en prison par son créancier ou même soumis à des travaux domestiques. Pourtant s'il trouvait caution, le crédit lui était continué comme cela se pratique encore.
Aux inconvénients qui résultaient de tant de lois contradictoires s'ajoutait la diversité des monnaies, des poids et des mesures. Le décret de Ottokar de Bohême nous fait connaître quelle était la façon primitive de peser et de mesurer les denrées. La largeur de quatre grains d'orge équivalait à l'épaisseur d'un doigt; dix doigts formaient un pied. Le gobelet représentait pour les solides, et le quart pour les liquides, la quantité qui pouvait tenir dans les deux mains, l'once ne représentait que la moitié de cette quantité.
Outre les rois et les empereurs qui avaient droit de battre monnaie, ce privilège avait été accordé à une foule de princes laïques ou religieux. En de certaines villes, il était exercé par des bourgeois influents. Mais partout la fabrication resta grossière jusqu'aux Hohenstaufen , surtout
pour la monnaie inférieure. On se contentait de découper des pièces rondes ou carrées, d'un poids déterminé, sur une lame d'argent ou de cuivre, que Ton marquait au moyen d'un coin de bois. Plus tard les pièces d'une certaine valeur, sorties de la monnaie d'Aix-la-Chapelle, portaient d'un c6té le bustA de Charlemagne, de l'autre, celui de Barberousse* Il n'y eut pas de plus belles pièces que les Augustales de Frédéric II, ni. de plus commodes et d'un usage plus fréquent que les ducats de Venise. Impossible d'évaluer exactement les monnaies de cette époque, à cause du grand nombre d'étalons monétaires, et de leurs continuelles variations. Le rapport même entre l'or et l'argent changeait d'un pays à l'autre; ici il était de 1 à 10, là de 1 à 12; ailleurs l'écart était plus grand encore. Le fréqucQt retrait, les refontes, les altérations, rendaient la confusion si grande qu'il est fort difficile d'indiquer le prix véritable des denrées ou de la main d'oeuvre. Même difficulté pour ce qui regarde les contributions qui pesaieot sur le bourgeois et plus encore sur le paysan, la noblesse et le clergé en étant exempts. 1^'impôt grevait tout, le fonds d'abord, sous le nom de dîme, de fermage, de redevance de bétail et de fruits, puis les héritages, les personnes, les feux, le mobilier, les objets de consommation parmi lesquel le sel fournissait le revenu le plus important. Les droits énormes de douane et d'octroi paralysaient le conunerce et l'industrie.
Revenons à la juridiction criminelle qui, nous l'avons dit plus haut, se déroba mieux que le code civil à l'inQuencc du droit romain. Les tribunaux avaient pour chef suprême l'empereur qui déléguait son autorité % des seigneurs et môme à des prélats. La Cour impériale était présidée pur un comte palatin qui choisissait les échcvins ou magistrats chargés de distribuer la justice dans les tribu-
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naux d'ordre inférieur ou de simple police. Il y avait dans chaque Cour criminelle un représentant du pouvoir impérial.
Nous lisons dans le code de la Souabe les conditions exigées pour remplir les fonctions de juge : il fallait n'être ni parjure, ni banni, ni excommunié, ni juif, ni hérétique, ni païen, ni bâtard, ni estropié, ni aveugle, ni sourd, ni idiot, avoir plus de vingt-et-un ans et moins de quatre- TJngts. L'échevin avait droit à un schelling par séance; il était assisté d'un huissier chargé de citer les parties. Celui qui ne se rendait pas à la citation était, la premier^ fois, puni de la proscription simple, la seconde, au bout de six semaines, de la proscription supérieure, et la troisième, au bout d'un an, il était mis au ban de l'empire. On avait recours au serment pour certifier l'innocence ou la culpabilité, mais on ne le pouvait exiger que des individus âgés de plus de dix-sept ans. Le témoignage du serviteur contre son maître n'était admis que pour le cas de lèse-majesté. Les juifs, lorsqu'ils prêtaient serment, devait se tenir debout sur une peau de porc et poser la main sur la Genèse. Il est â croire que la bonne foi et la loyauté du moyen âge ont une réputation usurpée, car les ordonnances contre le parjure sont nombreuses et sévères.
Une forme de procédure dont l'origine se perd dans les forêts germaniques^ est le jugement de Dieu que l'Église trouva si ancré dans les croyances populaires qu'elle l'accepta en Tentourant de pratiques religieuses. Ce jugement consistait dans le duel qui s'est perpétué jusqu'à nous, ainsi que dans les épreuves du feu et de l'eau. A l'épreuve du feu, il fallait mettre les pieds sur un fer rouge ou le tenir à lamain, usage qui existait encore, en 1445, dan5^ la province du Rhin. Selon que la main ou le pied étaient brûlés ou respectés du feu, l'accusé était déclaré coupable ou innocent. Parfois même on l'obligeait de traverser en chemise un brasier ardent. Voici, d'après la chronique impériale, h
quelle épreuve fut soumise Richarde, épouse de Charles le Gros. « Vêtue d'une chemise enduite de cire à laquelle on mit le feu devant et derrière, elle courut un instant. La chemise fut brûlée et la cire arrosa le pavé, sans que la femme fût atteinte et Ton prononça deo gratias, »
Dans répreuve de Teau, Taccusô devait retirer avec la main une pierre ou un anneau du fond d'une chaudière. D'autres fois on le jetait dans un bassin d'eau froide. S'il surnageait, il était déclaré coupable; innocent, dès qu'il allait au fond. C'est probablement un reste de superstition païenne, qui attribue à l'eau la propriété de rejeter ce qui est impur.
Comme les sorciers au seizième et au dix-septième siècle, furent surtout soumis à ce traitement, il reçut le nom de preuve de sorcier.
Le jugement par la croix forçait les accusateurs et les accusés à se tenir immobiles, les bras en l'air, devant une crois; tant pis pour celui qui laissait tomber ses bras ou faiblissait. On se tirait plus facilement de l'épreuve de la bouchée, où il suffisait, pour prouver son innocence, de manger facilement le morceau de pain bénit ou de fromage que l'on vous plaçait dans la bouche. Pour les cas de meurtre, l'individu soupçonné touchait le cadavre du mort étendu sur la bière, et si la blessure reconmiençait à saigner, il était déclaré coupable. La chronique suisse de Diebold 'Schilling (I), nous en fournit un exemple. Un paysan, Jean Spiess, fut accusé d'avoir étranglé sa fenmie. Soumis à l'épreuve, pendant deux heures, il tint deux doigts de la main droite sur le cadavre. Au bout de ce temps, le sang coula, et le meurtrier avoua son crime.
Il est évident que la ruse et la fourberie modifièrent souvent les résultats du jugement de Dieu. Gottfried, de Strasbourg, dans le joli poème de Tristan, où il nous décrit com-
(1) Publiée pour la première fois eu 1801.
L'ABT MILITÀIRB et hk JURISPRUDENCE 159
ment la blonde Iseult se tira adroitement d'une épreuve de ce genre, nous laisse entrevoir que, dès le treizième siècle, on ne prenait plus au sérieux cette vieille coutume.
Pour les accusés mal famés, le jugement de Dieu était remplacé par la torture, dont les raffinements furent poussés & la cruauté la plus révoltante dans les procès de Tinquisition, au seizième siècle. Jamais tyrans et despostes n'infentèrent des épreuves d'une plus sauvage barbarie. Il est vrai que les princes avaient à se défendre contre la félonie et la trahison, mais la brutalité du châtiment dépassa la grandeur du crime.
En général, les lois pénales étaient remarquables par leur laconisme. Le code criminel de Saltzbourg disait : « Le kxa. monayeur sera brûlé ou bouilli sans jugement; le paijnre aura la langue arrachée; quiconque trahit ou empoisonne son maître doit être brûlé; le serviteur qui couche avec la femme, la fille ou la sœur de son maître est pendu ou décapité; celui qui viole une vierge ou une femme aura la tète tranchée. » Ce dernier supplice était surtout appliqué aux crimes d'immoralité; on frappait de la hache les vilains, et les nobles de Tépée. Dans le grandduché de Hesse, on enfonçait une pierre dans la poitrine àe celai qui avait violé une femme, et là personne outragée frappait les trois premiers coups.
Il y avait plus de honte à être pendu que décapité; aussi réservait-on la corde pour les voleurs de nuit, tandis que les voleurs de jour avaient la tète tranchée. Les femmes ne forent pendues que très-rarement; on brûlait les sorcières, les empoisonneuses, les voleuses en état de récidive et les infanticides. Ce dernier crime était alors si rare, que le trihunal de Francfort-sur-Mein n'en eut qu'une seule à juger pendant tout le quinzième siècle. La coupable fut condamnée à é^ noyée, puis graciée sur la prière des autres femmes. A Nuremberg, il n'y en eut aucun pendant le quinzième siècle, six pendant le seizième et trente-trois
pendant le dix-septième. Dans cette ville, les adultères étaient enterrés vivants, châtiment que Ton infligea aussi quelquefois aux religieuses infidèles à leur vœu de chasteté. La peine du bûcher frappait les hérétiques, les sorciers, les spoliateurs d'une église, les profanateurs de tombeaux, les incendiaires; celle de Thuile bouillante était pour les parricides; les traîtres à la patrie étaient écartelés. Le supplice de la roue était souvent appUqué; il y eut même dans TAllemagne du Nord une machine qui ressemblait fort à la guillotine. Enfin les exécutions de toute sorte furent nombreuses; il y en eut à Augsbourg six cent trente de Tannée 1350 à 1750; quatre cent onze à Lubeck, de 1371 à 1460 et huit ;cent soixante à Francfort, de 1366 à 1700.
Quand la justice criminelle ne condamnait pas les coupables à mort, eUe les faisait battre de verges ou aveugler, leur coupait le nez ou les oreilles, les doigts de la main ou du pied, leur arrachait la langue ou les marquait d'un fer rouge. Quand elle ne les privait pas de leurs membres, elle leur infligeait des peines déshonorantes, tantôt le pilori tantôt l'obligation de paraître en public une épée nue oa une corde au cou; tantôt elle obligeait les princes coupables à porter im chien sur leurs bras ; elle enterrait les hérétiques et les suicidés près des chemins de croix. Elle avait même des supplices ridicules et d'une gaieté brutale; la fenmie qui avait battu son mari traversait la ville à reculons sur un âne; celui qui volait des légumes, celui qui trichait au jeu, le domestique médisant, la femme querelleuse avaient la tête plongée à plusieurs reprises dans un baquet d'eau. Quelquefois, le coupable, enduit de résine, était roulé dans la plume.
A une justice aussi barbare, il fallait des prisons terribles. La plupart étaient de vrais centres de la mort et de la peste et nos tu paisibles Allemands » y avaient accumulé les mêmes tortures qu'Ezzelin en Italie, et Louis XI en France.