L'ART MILITAIRE ET LA JURISPRUDENCE
Il nous faut dire aussi quelques mots de ce fameux trihnnal vehmique, auquel les romans de chevalerie, ainsi que les poésies de Goethe et d'Henri de Kleist, attribuent un caractère si redoutable. L'histoire impartiale n'admet point ces fictions; elle avoue que pendant deux siècles le myst^ [entoure les jugements, mais ils n'eurent jamais lieu la nuit ni dans des souterrains ; les accusés n'étaient poiot soumis aux tortures ni condamnés aux peines atroces que l'on a imaginées. Si la Westphalie, où la sainte-vehme fut le plus en vigueur, a reçu le nom de terre rouge, elle le doit à la couleur de son sol et non au sang versé par ce tribunal.
L'institution remonterait, dit-on, à Charlemagne, qui raurait établie pour surveiller les Saxons insoumis; ce qu'il y a de certain, c'est que la cour vehmique emprunta sa juridiction aux lois carlovingiennes. Le comte qui la présidait en Westphahe eut longtemps à sévir contre les propriétaires et les paysans affranchis qui avaient conservé leurs privilèges. Son titre de délégué de l'empereur lui permettait d'étendre son autorité au delà des frontières et le pouvoir terrible qu'il exerçait était justifié par l'état d'anarchie, les meurtres, les pillages, les duels sanguinaires que la justice ordinaire du pays était impuissante à réprimer. Il y avait même si peu de sécurité sur les routes que les messagers impériaux mettaient deux mois pour venir de Constance en Westphalie. Faut-il s'étonner que dans un pareil état^ les honnêtes gens aient été heureux de voir le tribunal vehmique opposer une digue à l'anarchie et se soient fait initier en foule à ses mystères î Ils avaient compris que l'action de la justice, en s'exerçant dans le mystère et l'ombre, en aurait plus d'effet et ils juraient volontiers de garder un secret qui leur était salutaire. Lorsque l'accusé faisait défaut, sa condamnation était tenue secrète jusqu'à ce qu'elle fût exécutée. C'était un honneur que de faire partie de la vehme et l'on ne s'en cachait pas. Voici de quelle façon les membres
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étaient reçus. « Le comte vebmiqae confie* la tète couverte, au nouveau venu le sens des mots corde, pierre^ herbe^ vert; puis il leur transmet la parole sacramentelle et leur appr^iid le salut des juges. Un écheyin qui rencontre un de ses conûrëres lui. pose la main droite sur l'épaule gauche en disant que le bonheur descende là où scfnt les juges vekmiques. » Les initiés juraient de ne confier ces paroles mystérieuse ni à leurs femmes ni à leurs enfants ni à qui que ce fût; si quelqu'un vidait ce serment, ses confrères le saisissaient, et, après lui avoir arraché la langue, le pendaient plus haut que le plus vil des voleurs.
Tout homme libre et honorable pouvait faire partie du tribunal; il était convoqué par une lettre que lui seul devait ouvrir ; mais on ne respecta pas toujours le secret des missives et, grâce aux indiscrétions, nous avons appris bien des détails sur cette organisation judiciaire. En Westphalie il y eut plus de cent tribunaux. Suivant la tradition germanique, ils se tenaient sous un poirier, sous un chêne ou sous un tilleul. L'accusation était soutenue par un échevin qui siégeait parmi les juges. Ceux-ci devaient être au nombre de sept au moins pour quelejugement fût valable.Ils étaient présidés par un comte ou même par un simple chevalier, devant lequel, sur une table, se trouvaient une épée nue et une corde faite débranches de saule. Comme on ne jugeait que des crimes, la peine prononcée était toujours celle de la mort. Quelquefois, cependant, on décidait des questions litigieuse^. Quand Taccusé était présent, l'exécution suivait immédiatement la sentence; quand il faisait défaut, on lui accordait quinze jours pour se présenter; passé ce terme, le président l'appelait quatre fois par son nom et demandait s'il n'y avait là personne pour le défendre, puis après avoir consulté le tribunal, il prononçait la terrible sentence : « L'homme accusé est dépouillé par moi de la paix, du dtoit et de la liberté institués par Charlemagne; qu'il soit banni, indigne, déshonoré, que son cou appartienne à
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Ja corde, son oadayre aux oiseaux de Tair I que son Àme mi au pouvoir du Dieu du ciel, qu'il ne possède plus lien, que sa femme soit veuve, ses enfants orphelins I i»
Cette sent^ce avait les mêmes effets que la mise au ban de l'Empire. Celui contre qui elle était portée était hors la loi, chacun pouvait le tu^, sa vie et ses biens lui étaient enlevés, il était défendu de lui donner asile ou protection, sonspeiae d'être mis soi-même hors la loi. Les décisions de la Tdune étalait plus rei^[>ectées et plus rigoureusemeni exécutées que celle du tribunal de l'Empire, grâce à son organisation ocealle, au pouvoir étendu et rapide dont eBedisposaU. Chaeim des juges pouvait saisir le coupable I tonte hewe et en tout lieu, et le pendre au premier arbre dn cbemin. L'accusateur muni de l'acte du jugement requénitqm bon lui semblait pour l'exécution à laquelle néannioiiB devaient assister trois échevins. Une entaille au couteau fûte à l'arbre qui avait servi de gibet était comme la signature du tribunal. Un initié avait plus de chances qu'un antre d'être acquitté ; il lui suffisait d'être soutenu par vingt confrères pour qu'on le remit aussitôt en liberté. Au lieu de comparaître en public, il était jugé en secret après trois citations à quinze jours de distance, et n'était condamné à ou>rt que s'il persistait à faire défaut.
Comme l'assignation directe eût pu faire courir des dangers, on se contentait de l'afficher sur les murs de la ville on demeurait l'accusé et on enlevait trois petits morceaux de la porte principale. La condition qui faisait suivre le jugement de l'exécution immédiate du coupable ne laissait pas que d'amener des abus. Ainsi le duc Ulric de Wur- ^CDiberg, pour se justifier d'avoir assassiné le chevalier Bans de Hutten, prétendit avoir agi en qualité de juge Tehmique.
Peu à peu la puissance arbitraire dont ce tribunal disposait ^pandit en Allemagne une terreur générale; nul n'olait plus élever la voix contre lui. Avec ses mille échevins ré^
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pandus dans l'Empire, il en imposait aux spadassins les plus déterminés, aux brigands les plus féroces. Un modeste comte faisait comparaître devant lui les princes les plus puissants. En 1434, Albert Swynde assigna Henri le Riche, duc de Bavière, et huit cents échevins assistèrent au jugement. Frédéric III fut cité pour défendre son corps et son honneur. Le clergé, les femmes et les juifs échappaient seuls à cette justice; tout le reste y était soumis. Bourgeois et chevaliers^ les seigneurs les plus nobles briguaient Thonneur d'être échevins. Un empereur même, Sigismond, se fit recevoir en 1429 à la vehme de Dortmund. Cependant Tarbritaire fut poussé au point que, sans autre forme de procès et sans donner d'assignation à Taccusé, ce tribunal le condamnait, pourvu que Taccusateur et six témoins eussent attesté sa culpabilité par serment. Un tel abus souleva une résistance universelle, et les villes, les princes et les rois dépouillèrent la vehme de son autorité. Au seizième siècle l'introduction de la nouvelle organisation judiciaire lui porta im coup mortel. II y a pourtant encore parmi les fermiers de la Westphalie des gens qui ont prêté le fameux serment et qui gardent religieusement le secret.
Puisque la justice au moyen âge eut besoin pour se faire respecter, de s'entourer de mystère, il ne faut pas s'étonner de la brutalité avec laquelle on recourut au droit de la force et aux combats singuliers. L'empereur lui-même approuva qu'on se fit justice quand on ne pouvait l'obtenir des tribunaux, et se contenta de régulariser ce nouveau genre de procédure. Quiconque voulait combattre son adversaire devait le prévenir trois jours à ravance ;• défense fut faite d'attaquer les femmes en couches, les malades, les pèlerins, les commerçants, les cultivateurs, les voituriers. L'Église fit aussi de grands efforts pour réprimer cette coutume barbare, elle institua la trêve de Dieu, en vertu de laquelle il était interdit de se battre du mercredi soir au lundi matin et à certains jours de Tannée. Déjà pareille défense existait,