PREFACE DE L'AUTEUR
L'histoire intellectuelle et morale des peuples a pris, dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle, une importance et une valeur qu'elle n'avait pas autrefois. On ne la considérait que comme une branche auxiliaire de la science historique et on en faisait peu de cas. Aujourd'hui elle a conquis la première place ; les causes en sont connues, mais elles ne sont nulle part plus clairement indiquées qu'en Allemagne. On sait que ce n'est pas par leur malheureuse histoire politique, mais malgré elle, que les Allemands sont pai*venus à former une des nations les plus civilisées, je veux dire la plus civilisée du monde. Ce fait ressort de ce livre.
C'est la première fois qu'on entreprend de raconter les progrès de la civilisation en Allemagne, et de pein^ dre dans un vaste tableau d'ensemble les mœurs et le travail intellectuel de ce pays à travers les siècles. J'avoue que c'est un essai, et peut-être un essai périlleux.
Je n'ai pas écrit pour le monde savant, mais, — qu'on me passe cette prétention hardie, — j'ai écrit pour la
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nation tout entière. Ce livre est donc un livre populaire, non dans le sens trivial du mot, car la lecture d'un livre comme celui-ci suppose déjà un certain degré d'instruction.
Pour retracer les mœurs et la civilisation des Allemands, je ne pouvais pas m'en tenir aux limites et aux frontières qui séparent les États; l'histoire de la civilisation d'un peuple ne dépend pas des décisions arbitraires des congrès diplomatiques ; je ne me suis donc occupé que des limites naturelles et de langage, et j'entends par l'Allemagne tout le territoire qui forme le centre de l'Europe, qui est allemand par sa manière d'être, par la langue et par les mœurs. Déjà, avant 1870, je parlais des Vosges, comme aujourd'hui je parle des Alpes, de la Suisse allemande et de l'Autriche allemande.
Le pays compris entre la mer du Nord, la mer Baitir que et la mer Adriatique, entre les Carpathes et les Vosges, les forêts de la Pologne et les Marches hollandaises, entre les Alpes bernoises et les landes juliques, — voilà l'Allemagne où se déroulent les scènes de n^on livre.
Avant d'arriver à l'homme, disons quelques mots du pays. La topographie est en rapport intime avec les habitudes et les mœurs ; la configic^ration du sol est une des causes primordiales du développement historique d'une nation; et ce n'est pas sans justesse qu'un savant géologue a prétendu que la vie humaii^e et civile tient à la terre par une foule de racines.
La nature ne s'est montrée ni trop généreuse ni trop avare à notre égard. Si elle ne nouç a pas ménagé les brouillards mélancoliques, la peige e^ les glaces d'un
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long hiver, ellç nQUS a donné par contre un printemps embaumé et riohe d@ fleurs^ im été doré de rayons d§ soleil qui mûrissent les fruits, et un ciel d'automne doux ot limpidee La transition de la saison froide à la s^son cbaude p'est pas trop brusque; elUi s'opère graduellement dans l'intérôt de la santé.
A peu d'exceptions près, le sol n'est pas ingrat et donne largement ce que lui demandent ses défricheurs. On voit d'immenses plaines dérouler jusqu'à l'horizon les blondes vagues de leurs épis; les vallées fournissent de gras pâturages, des forêts d'arbres fruitiers alternept avec des potagers plantureux, et la vigne escalade les collines exposées au midi. C'est sur les bords du Bbin, du Mejn et du Neckar qu'elle verse son sang le plus généreux,
La richesse minière est également considérable. On rencontre des contrées entières formées de couches de charbon et do tourbe ; on trouve aussi des minéraui^ précieux, de l'argent, et quelquefois de l'or.
Le cerf royal et l'agile chevreuil n'ont pas encore disr paru de nos forets, tandis que l'auroch, l'ours, le loup, Télan ont dû céder le pas à la civilisation.
D'innombrables tronpean;;^ animent les solitudes de nos montagnes ; les fleuves et les rivières regorgent dp poissons.
Ia nature ne nous a pas seulement fourni le nécessaire, elle a pris soin de nous offrir également ce qui est beau et agréable. Avec ses montagnes et ses vallées, ses cours d'eau et ses lacs, l'Allenaagne est un pays ravis r sant, plein de variations champêtres qui réjouissent le regard. Si la Suisse, Je Tyrol et la Styrie possèdent la sublime beauté des hauts sonimets, les habitants des
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côtes du Nord ont rimmense poésie de la mer. La Souabe se repose à Tombre mystérieuse de sa Forôi-Noire; les paysages du Rhin sont remplis d'une grâce romantique, et la Thuringe se couronne de roses comme dans une idylle. Les bruyères delà Westphalie prêtent à cette contrée un caractère grave et monotone qui porte le voyageur à la méditation. Les sources d'eau vive des inontagnès du Harz redisent aux oreilles de ceux qui passent les vieilles et poétiques légendes. A Helgoland, à Tîle de Rûgen, c'est le souffle fortifiant de la mer qui vous dilate la poitrine. Au sud, c'est le Danube qui descend la fertile et grasse Bavière et s'en va porter ses flots vers la joyeuse Autriche.
Les habitants de l'Allemagne ont toujours su mettre à profit les dons de la nature. Dans aucun pays l'économie rurale n'a atteint un tel degré de perfection. La transformation des forêts séculaires de la Germanie en terres productives et populeuses est due aux efforts infatigables et à l'austérité de nos paysans. Dès que les progrès de la civilisation rendent possible la fondation et l'établissement de la bourgeoisie, nous la voyons parcourir avec une hardiesse et une énergie admirables les chemins de l'industrie et se frayer une voie toute nouvelle par le commerce.
Les villes allemandes qui s'élèvent parmilliers, au milieu d'innombrables villages, sont ornées de cathédrales gothiques , de galeries de peinture et de palais ; elles sont remplies de tout ce qui prête des charmes à la vie et donne de nobles jouissances ; ces villes sont reliées entre elles pa? des routes militaires, des canaux, des chemins de fer sur lesquels la vapeur entraîne des voitures chargées de marchandises, avec une rapidité égale à celle
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da vent* Des fils télégraphiques les mettent en communication d'idées' avec le reste du monde. Tout cela fait la gloire et Forgueil de la bourgeoisie allemande.
L'Allemagne est située entre le 23® et le 37* degré de longitude est, et le 45* et 54® degré de latitude nord. Grâce à son climati elle est à l'abri de l'engourdissement du Nord et de la mollesse du Sud. Le peuple, dans son caractère, est également éloigné des extrêmes ; on trouve en lui un mélange d'énergie Scandinave et d'activité romane. Pour être juste, il faut ajouter que la manière de l'Allemand dégénère souvent, d'une part, en un flegme tenace chez l'habitant du Nord, et en une lourde pédanterie chez l'habitant du Sud. Ces particularités expliquent le manque d'élasticité et d'initiative de notre peuple, mais elles ne peuvent l'excuser. L'histoire ne montre que trop combien les vertus essentiellement allemandes, la volonté et la persévérance, ont tourné en flegmatique indifférence et en servilisme.
Enivrés par le charme de l'idée, nous avons trop souvent et trop volontiers oublié ce que nous devons à la réalité, qui s'est plus d'une fois cruellement vengée de l'abandon dans lequel on îa laissait. Nous avons rarement réussi à allier la théorie à la pratique. C'est pour* quoi d'autres ont si fréquemment récolté les fruits de notre esprit, mais au milieu de toutes nos tristes expériences, de tous nos malheurs et de toutes nos humiliations, nous avons toujours conservé la foi dans l'idéal ; — cette foi est le fondement de notre histoire.
La grande variété de la composition intérieure et de la configuration extérieure de l'Allemagne fait supposer que les diversités si nombreuses des races allemandes
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ont été organisées p^r 1^ nature. Cependant jusqu'il l'époque laplu? réceute, notre pays iv*avait pas de centre gouvernemental, pas de capitale proprement dite, pas de facteur dirigeant;
Quelle })izarrerie dans les b^l^itudes, dans les costumes, quelles différences dans les caractères, depuis les Alpes jusque dans les bas-fonds de rOder, depuis TElbe ou le Weser, ou depuis les vallées rhénanes jusqnes aux plaines de la Silésie !
L'Allemagne ressemble à ce bananier de Tlnde, qui plonge ses brancbes dans la terre, d'où elles ressprtent pour produire de nouveau^^ rejetons et de nouveaux arbres, isolés et livrés h leurs propres forces, mais unis entre eux par l^ racine-mère, dont ils tirent presque toute la sève?
La tâche qui nous incpmbe aujourd'hui est de conserver l'unité que nous avons acquise au prix de tant d§ sacrifices et de combats séculaires, et de la détendre contre toute menace^ soit qu'elle vienne de l'autre côt^ des Alpes, du Rhin pu du Niémen.
Ce n'est pas à tort qu'on a accusé la nature allemande d'être noueuse (knomge). Notre penple a quelque chose d'anguleux dans les mouvements et dans l'expression de sa physionomie. Il lui manque l'ardeur méridiorale.'îa vivacité et la souplesse françaises. On ne rencontre que rarement chez nous la beauté hellénique du profil. IVJî^is si, dans les classes inférieures, le travail, les spucis, les privations ;• si, dans les classes supérieures, une éducation faussée et les exigences de la mode flétrissent les dispositions naturelles ^ la beauté, notre peuple n'est pas pour cela un peuple absolument disgracieux, Sou§ l'expression dure et rébarbative du visage, il y a quel-