‹ La société et les mœurs allemandesChapitre 36 sur 43 · SOCIÉTÉ ALLEMANDE AU DIX-HUITIÈME SIKCLE · texte numérisé non relu

SOCIÉTÉ ALLEMANDE AU DIX-HUITIÈME SIKCLE

{Suite et fin.)

ligures caractéristiques ; Ziazeadorf et les nobles « illuminés. » — Piétisme de la bourgeoisie; Moser, Dippel. — Passage du piétisme au scepticisme; Edelmann, Friedrich et Oellert. — Mouvement intellectuel : Schubert et Gessner. Mystères et sociétés secrètes; Mesmer, Schrepfer, comte de Saint-Germain, Gagliostro. — Francs-maçons et illuminés. — Ignorance en Bavière. — Manège d'esprit à Weimar; coteries intimes, cercle de la princesse Galitzin. — Goût du beau; un génie vagabond. — Ecoles et universités; corporations d'étudiants. — Une dynastie en miniature; corruption de mœurs et vie de brigandage dans l'Allemagne du Sud.

Humiliée par la paix de Westphalie, rAllemagne revient avec ardeur à ses instincts nationaux; elle est guidée dans cette recherche par de nobles mais faibles esprits qui \eulent trouver dans la peinture exaltée d'une autre vie le moyen de la consoler de ce qu'elle a perdu en honneur et en iniluence politique. L'andiblissement général de Tesprit public sera iavorable à la renaissance religieuse prévue par Spener. Tandis que le luxe et la débauche régnent dans les cours, les cercles bourgeois et la société féodale, obéissant

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à un mouvement piétiste, renoncent à tous les amusements, à la danse, au jeu, au théâtre, à la poésie. Il est vrai qu'à c6té d'une piété sincère, s'étale une hypocrisie misérable, et que les saines idées inspirées par le séparatisme dégénèrent bien vite en mysticisme.

Le mouvement de régénération va s'opérer par les sociétés secrètes qui sont pour ainsi dire le caractère distinctif de cette époque. Parmi les figures originales qui jouèrent un rôle^ il faut signaler en première ligne le comte Nicolas Louis de Zinzendorf (1700-1760), de la secte des Herrnhu t (bergerie du seigneur) qui fonda à Halle, « pour le service du Rédempteur, » une société séparatiste dont les principes étaient un complet renoncement aux biens de ce monde, la ferme volonté de rester les membres du Christ et de convertir les païens. Son séjour à l'université de Wittemberg ne. fit qu'exalter son piétlsme. Rentré chez lui, il céda sa fiancée à son ami intime^ Henri de Reuss, ouvrit en 1722 un asile dans sa terre de Bertelsdorf aux frères Moraves persécutés par l'orthodoxie et créa la communauté de Herrnhu t dont les membres allèrent bientôt évangéliser le monde entier. Afin de pouvoir participer lui-môme à leur mission, il se fit recevoir par la faculté de Tubingue au nombre des candidats de théologie, monta en chaire avec sa croix et son manteau de comte, se fit sacrer évêque de Berhnet partit ensuite pour im grand voyage qui le mena en Amérique . Tout cela ne l'empêcha point de composer plus de cent volumes, soit pour instruire sa communauté, soit pour la défendre contre les attaques de l'orthodoxie. On a même de lui des cantiques d'une tendresse mystique trop voluptueuse qui serviraient à justifier certaines accusations lancées contre la secte.

Zinzendorf n'est pas une exception -, à son exemple beaucoup de nobles, de princes même embrassèrent la nouvelle doctrine et la défendirent contre les souverains. En 17Û9. à Anhall-Zcrbst, un édit ayant été publié contre les

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novateurs, un de leurs prédicateurs entendit une voix céleste qui lui ordonnait d'exhorter le prince à la tolérance, et comme ses premières remontrances avaient été mai re- . çues, le Seigneur lui apparut en personne, vêtu d'un habit tricolore, et lui réitéra Tordre d'exhorter le prince. Celui-ci fut tellement effrayé par ce prodige qu'il en mourut sept jours après.

Concentré d'abord à la cour d'Henri de Reus, le piétisme s'étendit bientôt en Silésie et envahit la maison des comtes de Prowmnitz. On raconte que la mère de l'un d'eux, le comte Erdmann, disait que malgré son amour pour son fils elle ne pouvait consentir à passer avec lui plusieurs heures à genoux et en prières, parce C[u'elle était fort grosse et que cette posture la fatiguait. Une aventure qui se passa dans cette famille nous dévoile un coin de mœurs de l'époque. Le comte Erdmann, dont il vient d'être question, avait épousé une femme de mœurs légères dont il se sépara et qui se remaria au comte de Kallenberg. 11 avait eu de son union avec elle une fille qui vivait avec sa mère àSteinau. Les Prowmnitz, craignant pour le salut éternel de cette enfant, essayèrent de la faire enlever par un intrigant, un Français du nom de Lefèvre. Mais la tentative échoua et la jeime personne, menée à Vienne auprès de Marie-Thérèse à qui la mère avait cédé ses droits, fut de force convertie au catholicisme, mariée contre son gré et ne tarda pas à mourir. La mère furieuse se vengea sur Lefèvre qui fut condamné à vivre de pain et d'eau dans une étroite prison à Steinau, où Frédéric II, lors de l'invasion de la Silésie, le trouva à moitié pourri et idiot. On lui rendit la liberté, mais il mourut aussitôt après.

Au nord de l' Allemagne les illuminés avaient pour chefs les comtes de Stolberg. Busching qui les visita en 1751, raconte que ces seigneurs passaient le temps à lire la Bible et à s'entretenir de sujets religieux. Il fut frappé en même temps de la familiarité excessive que la comtesse accordait à ses

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bêtes domestiques; elle laissait son chien favori se promener sur la table et flairer les mets, en outre elle avait des écureuils qui se blottissaient constamment sur sa poitrine. Dans l'Allemagne du Sud, et surtout dans le Wurtemberg, le piètlsme gagna rapidement les classes populaires. Le représentant le plus distingué de la doctrine fut l'excellent Jean-Jacques Moser qui devait avoir un fils digne de lui et qui allia une vaste érudition à une prodigieuse fécondité d'auteur. Ses ouvrages sur le droit public ne forment pas moins de cinquante gros volumes. La fermeté de son ea^ ractère lui valut d'être nommé avocat consultant des États de Wurtemberg qui soutenaient contre le duc Charles un grave procès. Moser déploya tant de zèle dans la défense de leurs intérêts qu'il en fut puni par un emprisonnement de cinq ans dans la forteresse de Hohentwiel. C'est pendant cette captivité que son piètlsme se développa et qu'il prit l'habitude de demander ses inspirations à la Bible, en l'ouvrant chaque fois au hasard. Il y avait d'ailleurs un autre illuminé, le colonel Rieger, instrument docile, puis victime des passions du duc Charles, qui nommé plus tard geôlier à Hohenasperg, tourmentait de son bigotisme les soldats et les prisonniers. D'ordinaire, les illuminés de la bourgeoisie trouvaient un asile chez les seigneurs du pays; c'est ainsi que Jean Dippel, le voyageur, l'Ulysse persécuté du vieux piétisme, fut accueilli et mourut en 1734 au château de Wittgenstein. Si Ton veut se faire une juste idée de cette société de dévots, il faut lire la peinture vivante qu'en a tracée Gœthe dans ses Confessions d'une belle âme.

La transition qui fit passer les esprits de ce mysticisme crédule au scepticisme, fut opérée par Jean Chrétien Edelmann (1698-1767) de Weissenfels, que ses adversaires ont regardé comme un nouvel Éroslrate, destructeur du temple et profanateur du tabernacle par ses écrits satiriques. Au

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fond, cet homme remarquable était an adepte dcsdéUtes anglais et des philosophes français. Dans ses courses vagabondes, il s'arrêta quelque temps à Hernnhutt, chez Ziozen où, de son propre aveu, il vécut comme un fou parmi d'autres fous, puis il se rendit à l'invitation du chef séparatiste de Francfort, André Gross, et prit part avec lui à une excursion sur les bords du Mein. Hommes et femmes se baignèrent pêle-mêle et tous nus dans le fleuve en chantant : « Louez le Seigneur, le puissant roi de la gloire I » Il se rendit ensuite à Berlebourg où, au milieu de séparatistes accourus de toutes parts, Jean-Jacques Haug traduisait la Bible imaginaire qui porte le nom de ce lieu. Ëdelmann y commença à donner libre cours à son scepticisme. Adn de prouver aux piétisles qu'il les surpassait en abnégation et renoncement auxjoiesdu monde, il se vêtit d'une mauvaise houppelande et laissa croître sa barbe. C'est dans cet accoutrement qu'il se présenta en juin 1739 aux portes de Potsdam. La garde le prit pour un juif et le fit conduire au roi, sans doute par dérision. Mais Ëdelmann s'en tira avec esprit. Quand il entra dans la chambre, Frédéric fumait sa pipe près d'une fenêtre, entouré de ses généraux, et le dialogue suivant s'établit entre le roi-soldat et l'apôtre séparatiste :

Le roi, — Approchez; d'où venez-vous ?

Ëdelmann. — De Berlebourg, comté de Wittgenslein.

Le roi. — Pourquoi portez-vous la barbe ?

Ëdelmann. — Un chrétien doit-il rougir d'avoir la môme figure que son Sauveur î

Le roi. — Ah ! vous êtes sans doute uu illuminé ?

Ëdelmann. — Non, siie, il me reste ejicore du chemin à faire.

Le roi. — Fréquentez-vous l'église ?

Ëdelmann. — Je porte mon église avec moi.

Le roi. — Alors vous êtes un impie, un quaker ?

Ëdelmann. — Nous sommes fous pour l'amour du Christ*

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Le roi. — Approchez- vous de la sainte cène t

Edelmann. — * Quand je renconkerai des chrétiens qui soient prêts à se faire crucifier avec moi, je communierai avec eux.

Le roi. — Pourquoi n'allez vous pas & Tôglise, où se fait la distribution ?

Edelmann. — > Je ne prends pas cela pour la sainte cène, mais pour une cérémonie antichrétienne. ^

Le roi. — De quoi vivez- vous?

Edelmana. — De la main de Dieu.

Le roi. — Ah I vous mendiez î

Edelmann. — Non, sire, je n'en suis pas là. Dieu m'a donné de quoi vivre en honnête homme. Mais si jamais je me trouvais dans le besoin, je sais qu'il est des chrétiens qui me viendraient en aide.

Le roi. — Je veux être un de ces chrétiens; voici seize gros.

Edelmann. ^ Sire, je vous demande une seule grâce.

le roi. — Laquelle?

Edelmann. — Ne me forcez pas d'accepter une otfrande dont je n'ai pas besoin.

Le roi. — En voulez-vous davantage ?

Edelmann. — Non, je ne veux rien, je n'ai besoin de rien.

Le roi. ^ Je vous le donne pour l'amour de Dieu.

Edelmann. — J'accepte au nom de Dieu.

Le roi. — Cù allez-vous ?

Edelmann. ^ A Berlin, si Votre Majesté daigne me le permettre.

Le roi. — ! Non, vous ne devez pas aller à Berlin.

Edelmann. — Je m'étais figuré que dans votre royaume, il y avait une entière liberté de conscience.

Le roi. — Oui, votre conscieacene doit pas être violentée , mais je ne veux pas que vous alliez à Berlin. Que Dieu vous convertisse !

Edelmann. — J'ça souUaite autant à Votre Majesté.

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8i4 LA êociktà mt lks Honnis allskakois

L'année snivantA, Bdelmann, de retour à Wetterau, fit paraître 9on principal ouTrage : Moue à la fatm déeouverkj qa\ renferme tont ce qall y a de plus hostile aax saintes Écritures et qni scandalise également les juifs et les chré* tiens. On le regarda dès lors comme un hérétique avéré, ce qui n'empêcha point Frédéric de lai permettre le séjour de Berlin, sous prétexte qu'il était forcé de tolérer bien d'autres fous dans ses États.

Deux causes contribuèrent à remplacer dans TopiDion publique le piétisme par une philosophie éclairée, Tindiffî' rence religieuse professée par la cour de Prusse et Tavéoement de la littérature nationale allemande. Cependant, bien que Frédéric ait eu beaucoup de part à ce mouvement, il aimait trop la littérature française pour apprécier à leia* valeur des hommes tels que Lessing et Oœthe. Pour lui Gœtz de Berliehingen n'est qu'une « imitation détestable des abominables pièces de Shakspeare. » Il est difficile, même aux plus grands espritç, d'effacer de leur mémoire les impressions de leur enfance. Or, Frédéric avait eu trop à souffrir de la brutalité tudet^que de son père, pour n'être pas dégoûté à tout jamais de ce qui avait un caractère exclusivement germanique. Aussi demeura-t-il indifférent aux productions de Klopstock et de Wieland et complètement étranger à l'activité glorieuse et émancipatrice de Lessing. Cela prouve chez lui un manque de patriotisme et même une absence de sentiment du beau. Un roi allemand qui était lui-même littérateur, eût dû être frappé à la vue d'œuvres telles que Minna de Barnhelm et Nathan. Il aurait compris qu'il y avait là quelque chose de plus noble que tout ce que la France avait jamais produit. Mais ses prétentions au titre de littérateur français le détournèrent de nos grands auteurs nationaux. Un entretien qu'il eut avec le professeur Gellert en 1760 va nous en fournir la preuve.

Le major Quintus loilius, un des officiers de la maison du roi, ayant introduit le fameux fabuliste auprès de Frédéric,

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celui-ci lui demanda : « Vous êtes le professeur Gellert? — Oui, sire. — L'ambassadeur anglais m'a dit de vous beaucoup de bien; d'où ôtes-vous? — De Hajmichen près de Freiberg. — Dites-moi pourquoi nous n'avons pas de bon littérateur?— Sire, dit Quintus Icilius, vous en voyez im devant vous que les Frauçais ont traduit et qu'ils appellent le ' La Fontaine allemand. — C'est beaucoup dire. A-t-il lu seulement la Fontaine? — Oui, sire, dit Gellert, mais je ne l'ai pas imité. A défaut de beauté, j'ai du moins pour moi l'originalité. — En voilà donc un ; mais pourquoi n'y en a.t-il pas davantage? — Votre Majesté a des préventions contre les Allemands. — Mais pas du tout. — Je veux dire contre les auteurs allemands. — C'est vrai. Pourquoi n'avons-nous pas de bons historiens ? — Mais nous n'en manquons pas; nous avons un Maskov, un Kramer qui continue Bossuet. — Y a-t-il un Allemand capable de continuer. Bossuet ? — Oui, sire, et c'est ua des professeurs les plus savants de Votre Majesté.— L'a-t-il bien compris au moins? — C'est ravis de tout le monde. — Pourquoi ne s'attaque t-on pas à Tacite? on devrait le traduire. — L'entreprise est difficile et nous avons de cet auteur de mauvaises traductions françaises. — C'est vrai. — D'ailleurs, rien a'étonnant que l'Allemagne soit en retard pour sa littérature. Les sciences et les arts florissaient en Grèce que les Romains en étaient encore à se battre. Nous en sommes peut-être nous-mêmes à l'époque guerrière. Que nous manque-t-il ? Des Auguste, des Louis XIV. — Mais il y a eu déjà deux Auguste, rien qu'en Saxe. — Au^si la Saxe a-t-elle bien commencé. — Il ne saurait y avoir un Auguste pour toute l'Allemagne. — Ce n'est pas ce que je demande : que chaque souverain protège seulement les talents de ses États. — N'avez-vous jamais quitté la Saxe ? — Je suis venu une seule fois à Berlin. — Vous devriez voyager. — Il me manque pour cela la santé et l'argent. — Les temps Bont durs en effet. — Que Votre Majesté n'accorde -t- elle la

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paix à l'Allemagne î — Le pnis-je seulement î Ils sont trois contre moi. — Je connais mieux l'histoire ancienne que la moderne. — Quelle est votre opinion sur l'épopée? liequel préférez-vous d'Homère ou de Virgile î — Hom'ire me semble supérieur, parce qu'il est l'original. — Oui, mais Virgile est plus poli. — Nous sommes trop loin d'Homère pour bien juger des mœurs et du langage de son époque. Je m'en rapporte là-dessus à Quintilien qui donne la préférence à Homère. — Il ne faut pas être esclave des jugements des anciens. — Je ne le suis pas, etc.

Après quelques autres propos, Frédéric congédia Gellert en disant : «C'est un autre homme que Gottsched.» Le lendemain à table il ajouta : « C'est le plus raisonnable de tous les savants allemands. » Cependant malgré l'estime que lui accordait le roi et la considération universelle dont il jouissait, Gellert ne put réveiller le goût de la poésie dans les âmes; c'est une gloire qui était réservée & Wieland.

Dans l'Allemagne du Sud, le mouvement intellectuel se prononça avec plus d'ardeur et prit même un caractère révolutionnaire. Il fut surtout représenté par Daniel Schubart, sorte d'aventurier littéraire et de grand musicien, qui n'arriva à une existence tranquille qu'après de nombreuses aventures et dix ans de prison, qui vécut toujours comme son siècle, dans les extrêmes, et ne sut jamais concilier ses sentiments tour à tour mystiques et libéraux avec les lois de la société. Organiste et professeur de musique à Ludwisbourg (1769-1T73), il s'abandonna à la licence des mœurs, eut des maîtresses dont une lui laissa des souvenirs cuisants et se fit bannir de la cour plus encore pour son immoralité que pour ses satires. Après avoir erré dans les provinces rhénanes, il vint fonder à Augsbourg un journal célèbre, la Chronique allemande, dont tous les articles prêchaient l'è* mancipation. Scbubart, dans sa biographie, nous initie aux

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difficultés de son métier de journaliste : « Il n'y a pas de profession, dit-il, qui pour un homme tel que moi pût être plus dangereuse, à une époque où le sentiment libéral avait contre lui les princes et les prêtres; flatter les princes même méchants, emboucher la trompette pour célébrer leurs fêtes, leurs chasses, leurs paroles, jusqu'à leurs moindres gestes, s'incliner devant tous les chiens de cour, ne jamais froisser Fesprit de parti de la localité, donner de quoi rire aux cafés et de quoi raisonner au peuple, ce sont là des occupations pour lesquelles je ne me sentais ni goût ni patience et je les choquais mille fois par jour. » Les premières pages de sa chronique se terminaient par ces mots : « Et maintenant, je m'écrierai comme l'Allemand qui, en quittant l'Angleterre, jetait en l'air son chapeau; « ô Angleterre, rien que ce chapeau plein de tes hbertés ! » Ces paroles excitèrent la bile du bourgmestre Kuhn qui les combattit devant le Sénat : a II s'est introduit parmi nous, dit-il, un vagabond qui réclame un plein chapeau de libertés anglaises pour sa maudite feuille; ne lui en accordons pas même une coquille de noix. i>

Schubart organisa à Augsbourg des cours de littérature qui eurent une heureuse influence sur le goût public. Il avoue qu'il se contentait d'abord de lire les ouvrages les plus nouveaux de Goethe, de Lenz, de Leisewitz, et les poé- 8\es de Talmanach des Muses en y ajoutant quelques remarques. Puis voyant qu'on y prenait goût, il aborda la JHessiade, afin de s'assurer si le lyrisme des anciens pouvait se transplanter sur le sol allemand: « Le succès, ajoutet-il, fut pins grand que je n'avais osé l'espérer. A chaque nouveau chant, mon auditoire augmentait. La Messiade fut enlevée par milliers; on entourait ma chaire avec un recueillement solennel, la fibre humaine se mit à vibrer et je reconnus avec joie que l'àme allenxande est sympathique à la beauté quand on sait la guider vers elle. » "

En regard de ce tableau charmant, il faut, pour être vrai|

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placer le récit d'un voyage que Schubart fit à Ulm pour y continuer sa Chronique interdite à Augsbourg: « J'avais, nous dit-il, de grandes craintes parce que les catholiques m'en voulaient de quelques articles de ma Chronique contre les jésuites; arrivé à Gunzbourg, je descendis dans un hôtel où se trouvait une troupe de gros curés. Une de mes feuilles était devant eux. Qu'on juge de ma frayeur quand je les entendis s'écrier dans leur grossier dialecte : « Nous le tenons, ce gibier de potence; nous allons lui couper la langue et brûler vif cet hérétique. » En même temps ils frappaient avec violence sur la table de façon à renverser les cruches. L'un d'eux pourtant, qui avait l'air d'un fonctionnaire public, essaya de leur faire comprendre que ma feuille avait du bon et leur avait fait passer d'agréables heures. Il leur reprocha leur dureté à mon égard, mais ces paroles pacifiques furent étouffées sous un torrent d'injures. » D'ailleurs Schubart se plaisait à Ulm ; il aimait les libres usages de cette cité protestante qui lui permettaient de publier impunément sa Chra^^que. Il ne faut rien exagérer pourtant, et les mœurs féroces du moyen âge reparaissaient de temps à autre, ainsi que le témoigne l'aventure d'un étudiant catholique nommé Nikel, du village de Soeflingen, près d'Ulm, qui contre le gré de ses compatriotes, était allé étudier à, Tubingue. Il eut l'imprudence, dans une auberge catholique, de débiter quelques maximes voltairiennes qu'il avait probablement rapportées de l'Université. Pour ce léger méfait, il fut condamné comme blasphémateur, brûlé vif et ses cendres jetées dans l'Iller. Une autre preuve d'ignorance et de sotte crédulité nous est encore fournie par Schubart dans le récit d'un voyage qu'il fit à sa ville natale d'Aalen. Il y vit le fameux charlatan Gassner auprès duquel accouraient de vingt, de trente lieues à la ronde tous les malades et estropiés sur des voitures, sur des ânes, ou se traînant avec leurs béquilles. LAnr cohue remplissait les écuries et les bergeries de la

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ville et présentait un spectacle repoussant. Les catholiques eux-mêmes rougissaient d'un tel désordre, bien qu'il fût causé par la fourberie de Tun d'eux. Enfin un ordre de l'empereur Joseph vint faire cesser cette triste comédie.

En 1777, Schubart se laissa attirer hors des murs protecteurs d'Ulm, sur le territoire de Wurtemberg dont le duc, qu'il avait attaqué ainsi que ses maîtresses, le fit arrêter par des gendarmes. A Kircheim, le prisonnier entendit sur son passage ces paroles peu rassurantes: « Voilà ce satané Schubart; on va le corriger une bonne fois. » Le duc et sa maîtresse, la comtesse de Hohenheim, voulurent jouir de leur vengeance et vinrent à Asperg assister à l'incarcération du publiciste libéral. Cependant les tortures de la prison n'affaiblirent point l'ardeur patriotique de cette âme ardente. On ne peut lire sans émotion les lignes par lesquelles il termine sa biographie: « 0 ma patrie, Dieu sait combien je t'ai aimée I Les âmes libres et loyales ne sont pas toutes mortes, mais elles gémissent dans les fers du despotisme. Après^na mort, je continuerai à prier pour ton bonheur. Reçois mes larmes de gratitude pour les joies sans nombre que j'ai goûtées grâce à ta langue, à tes mœurs, à tes grandes intelligences, à tes hommes sages et pieux, à tes âmes tendres de femmes, à tes belles contrées, tes montagnes, tes vallées, tes fleuves, ton air, ton ciel tempéré. Accorde-moi quelques pieds de terrain pour ma tombe et adieu pour toujours! »

Dans une position sociale différente, nous rencontrons un autre écrivain qui a avec Schubart plusieurs traits de ressemblance, c'est Ignace Fessier, né en 1758, auteur de romans libéraux et d'une histoire de la Hongrie. Fils d'une pauvre et pieuse catholique, il assistait avec elle, à l'âge de quatre ans, à une fête d'église où se rencontra l'impératrice Mftrie -Thérèse. Celle-ci, frappée de la physionomie

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expressive et sérieuse de Tenfaiit, o£lrit à la mère de lui accorder la grâce qu'elle lui demanderait. Mais la femme du peuple répondit qu'elle n'en demandait qu'à Dieu seul, ne voulant pas sans doute recevoir de faveur d'une souveraine qui persécutait les luthériens pour leur religion. Fessier étant entré comme novice dans un couvent de capucins, y perdit la foi au dogme du salut exclusif. Il nous avoue lui-même qu'en célébrant sa première messe, il était sans conviction reDgieuse dans Fesprit et sans foi dans le cœur. Une telle disposition le rendait peu propre à rester dans un couvent. Aussi ne faut-il pas s'étonner des persécutions qu'il a subies et dont il nous donne un spécimen par le récit suivant:

a Dans la nuit du 23 au 24 février 1783, je fus réveillé par un frère lai qui me dit : Prenez votre crucifix et suivez-moi. — Où ? lui demandai-je effrayé. — Là où je vous conduirai. Le gardien vous ordonne de me suivre en vertu de la sainte obéissance. — Dès lors toute résistance devenait inutile, tout refus entêté crii^inel; je pris mon crucifix et suivis en frissonnant le frère qui marchait devant moi avec une lanterne sourde. Nous traversâmes la cuisine et plusieurs chambres; en ouvrant la dernière, le frère me cria: Descendez sept marches. — J'avais le ccenr serré ; il me semblait que je ne devais plus revoir la lumière du jour. Cependant nous suivions un long et étroit corridor percé de distance en distance de portes fermées avec des espagnolettes et au milieu duquel s'élevait un autel. Le frère ouvrit une des portes et me dit : Voici un mourant, le frère Nicodème, que vous assisterez; quand il sera mort, vous m'appellerez. ^ Je vis étendu sur une paillasse un vieillard dont un capuchon couvrait la tête blanehe et dont la barbe tombait jusqu'à la ceinture. A côté du lit se trouvaient une chaise de paille et une vieille table sur laquelle brûlait une lampe. J'adressai quelques mots au mourant qui avait perdu l'usage de la parole, mais qui

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me fit signe qu'il me comprenait. Vers trois heures, après une agonie de quinze minutes, il cessa de soufi&rir et de vivre. Jetant un regard sur cet liorrible séjour, je jurai sur ma tête que je dénoncerais le fait à Tempereur. Puis je ûs signe au frère de venir et lui dis avec calme: Frère Nicodème est parti. — Il doit être content d'être là-haut, me répondit-il froidement. — Depuis combien de temps étaitil ici?— Depuis cinquante-deux ans. — Il a eu le temps d'expier ses fautes. Avez-vous ici d'autres reclus? — Oui j'en sers quatre^ deux prêtres et deux laïques. -> Depuis combien de temps y sont-ils? — L'un depuis cinquante, l'autre depuis quarante, le troisième depuis quinze, le quatrième depuis neuf ans. — Et pourquoi? — Je l'ignore. »

Sur la dénonciation de Fessier, l'empereur ordonna une enquête qui révéla des abus révoltants. Ainsi l'un des reclus gémissait depuis quarante-deux dans son cachot pour avoir donné un soufflet au gardien; un autre avait en un an reçu six cents coups de fouet pour avoir lu les ouvrages de nos auteurs modernes. Joseph II nomma Fessier professeur de théologie au séminaire de Lemberg, mais les tracasseries des jésuites et autres moines lui rendirent bientôt cette position insupportable. Le conseiller aulique, comte Kahberg, avait dit à son an*ivée : « Cet homme est de trop basse extraction pour avoir appris grand'chose. » Fessier ayant embrassé le protestantisme , se rendit à Berlin, puis en Russie où, après maint contre-temps, il fut honorablement placé dans l'administration de rÉglise luthérienne. Lors de son passage en Prusse, il s'était efforcé de purger les loges de la franc- maçonnerie de l'idolâtrie des grades et des mystères. Ceci nous ramène aux sociétés secrètes, sur lesquelles nous arrêterons im instant nos regards. *"■

Nulle époque ne fut plus favorable aux associations mystérieuses vers lesquelles on se rejetait cubaine des intrigues politiques qui avaient détruit tout sentiment de liberté in-

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dividuelle. Déjà pendant le moyen-Àge, aim&i que nous Tavons vu,* les loges maçonniques comptaient au nombre de leurs adhérents beaucoup d'hommes distingués ou qn occupaient d'éminentes positions sociales. Au dix-huitième siècle, leur exemple fut suivi par Wieland, par Herder, par Goethe et même par Frédéric-le-Grand qui, reçu francmaçon alors qu'il était prince royal, favorisa l'institution jusqu'à ce qu'il en sortit un peu avant la guerre de Sept 4ns, parce qu'il blâmait les abus qui s'étaient introduits dans lés loges. En effet, les chevaliers d'industrie comprenant que leur astre se levait à l'horizon, exploitèrent à leur profil cet amour du mystère et du merveilleux. Ils eurent pour auxiliaires les piétistes qui voulaient à tout prix des miracles; il se trouva des gens pour leur en fournir. En 1775, Mesmer publia ses observations sur le magnétisme animal dans lesquelles la science est adroitement amalgamée au mysticisme. C'est le moment où Gessner étalait le scandale de ses guérisons miraculeuses, où le cafetier de Leipzig Schreffer évoquait les morts, où le comte de Saint- Germain, alchimiste et fabricateur de diamants, après avoir dupé Louis XV et la Pompadour, arrivait en Allemagne où il passait ses derniers jours près du prince Charles de Hesse, et mourait à Eckenfoerde, en 1784, laissant une réputation énigmatique. Il ne faisait point métier de ses secrets, contrairement à l'Italien Casanova, dont il a déjà été question, et qui extorqua en France un million à la marquise d'Urfé. A côté d'eux se place le Sicilien Balsamo, plus connu sous le nom de Cagliostro» qui brilla quelque temps en Courlande où l'une de ses adeptes, madame de la Ruke, finit par 1^ démasquer. Gœthe lui fait jouer un grand rôle dans un de ses drames, composé à l'occasion de l'affaire du collier qui fut si funeste à Marie-Antoinette. L'exemple de cet aventurier, qui disparut plus tard dans les cachots de l'Ioquisition, nous prouve combien ces charlatans exerçaient d'influence sur le cerveau des visionnaires. Un savant de

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Zurich, rUlustre Lavater, croyait en la puissance miraco* leuse de OagUostro: « Qui le dépasserait, disait -il, s'il mettait ses sentiments d'accord avec TÉvangile ?» Il alla le visiter à Strasbourg, en 1781. Oagliostro Taccueiliit assez froidement : « Si de nous deux, vous êtes celui qui en sait le plus, vous n'avez pas besoin de moi; et si c'est moi, je n'ai pas besoin de vous. » Ce n'est pas d'ailleurs la seule mystification grossière à laquelle ait cru le savant physionomiste de Zurich. Tout ce charlatanisme cabalistique et thèosophique se maintint en Allemagne jusqu'en plein dixneuvième siècle, où un professeur d'Helmstaedt, Beiries, prétendit tenir en dépôt un diamant de l'empereur de la Chine de 6400 carats. Il s'était ghssé en même temps dans la franc-maçonnerie et y avait créé une doctrine secrète qui rattachait l'ordre à Moïse et à Zoroastre, dont les enseignements se seraient transmis à travers le moyen âge par les TempUers et les Rose-croix. D'après cette doctrine, l'ordre serait en possession de la pierre philosophale qui transmue les métaux en de l'élixir de longue vie. Peut-on s'étonner que les classes supérieures, dans le désir d'entrer sans effort en possession de ces talismans, se soient affiliées à la franc-maçonnerie qui, depuis l'abolition des jésuites par Ganganeili, en 1773, était la seule association puissante? C'est alors que l'on imagina, pour éblouir les gens simples, le système de la stricte observance, les degrés hiérarchiques, les ordres, les symboles^ les serments et cérémonies fantastiiques. Les maçons de la stricte observance juraient une obéissance aveugle à leur chef inconnu, le Chevalier à la plume rouge. La plupart de ces chefs n'étaient, dit-on, que des jésuites qui exploitaient la passion des personnages allemands pour les mystères. On cite parmi eux Stark, prédicateur à la cour de Darmstadt, le baron vo& Hundt, et un nommé Becker, connu dans les loges sous le nom de Johnson. Ce dernier prétendit avoir été chargé par les supérieurs d'Old-Aberdeen, en Ecosse, de réformer l'ordre

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en Allemagne, et il convoqua les frères au congrès de Kalha (1764) où le duc Charles de Brunswick fut élu grandmaître. Sous prétexte qu'il était persécuté par Frédéric H, Johnson fit monter la garde à v^ette réunion par des frères costumés en Templiers. Tandis que ceux-ci faisaient la patrouille et que les autres étaient absorbés par leurs ridicules cérémonies, il s'empara de la caisse et se sauva. la stricte observance fut d'ailleurs violemment combattue par les maçons éclairés au congrès de Wilhelmsbad^ près de Hanau, en 1782, et Ton y adopta la doctrine éclectique qui proposait pour but à Tordre la guerre à toutes les superstitions et à tous les despotismes. Sur ce point la frano« maçonnerie donnait la main à Tilluminisme fondé par Weishauptet L. Zwackh (1776-1798), qui comptait déjà douze loges en Bavière, en Franconie et dans le Tyrol, ei qui avait parmi ses membres des hommes tels que Sonnenfels à Vienne.

L'iliuminisme est Tantlthèse absolue du jésuitisme; celuici a pour principe l'extension du royaume de Dieu, l'autre se donne pour but de travailler au perfectionnement de l'homme^ ce qui a fait donner aux illuminés le nom de « perfectlbilistes. » Afin d'atteindre ce but, les hommes, sans condition de classe ni de religion, doivent former une ligue générale qui répande l'instruction dans tous les rangs de la société. 11 faut aussi que les princes régnants soient entourés de conseillers intègres qui n'aiment que la vérité et qui aient le courage de la dire. Si Ton en croit Charles de Hesse Cassel, on poursuivait "en outre un but tout révolutionnaire. Ce landgrave raconte, en effet, dans ses mémoires, publiés en 1866, que Bode, un des chefs de la secte, alla le trouver en 1783, à Cassel, pour traiter avec lui; il nous donne à ce jujet des explications assez curieuses:

« Les priûcipes at'lichôs, dit-il, semblaient dirigés vers le

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bien, mais le but final était le renversement de TÉglise et des trônes. Bode était un homme à sentiments honnêtes et bienveillants; il me remit les papiers relatifs à sa société en me disant: Voici un plan qui peut amener la ruine de rhumanité s'il tombe en de mauvaises mains mais qui, ap« pliqué par un honnête homme, peut faire beaucoup de bien. Je vous le remets, puisque Tordre m*y a autorisé, et j'espère que vous vous déciderez à devenir un des chefs. L'Allemagne du nord, le Danemark, la Suède et la Russie doivent surtout être dirigées par vous. — Il me laissa les papiers, continue le landgrave, et je me hâtai de les parcourir en priant Dieu de me diriger dans une conjoncture si importante. Je vis bien vite de quoi il s'agissait et mon premier mouvement fut de prouver combien je déteste de telles horreurs. Mais je compris, comme Bode, que de grands malheurs pourraient en sortir, s'ils passaient à des mains ambitieuses et égoïstes. Ces papiers, en effet, contenaient la théorie complète du jacobinisme. )»

Ce dernier mot prouve que le pieux prince confondait les rêves innocents et les utopies des illuminés avec les impressions redoutables que firent plus tard sur lui les événements de la révolution française, à moins qu'on ne pense que bien avant la révolution, le spectre rouge efErayait déjà les esprits faibles . Un fait historique et cer* tain, c'est que le baron de Knigge s'efforça de fondre ensemble l'illuminisme et la franc-maçonnerie, mais les jésuites et les rose-croix, tout-puissants à la cour de Bavière, empêchèrent cette alliance. En 1784, on interdit toute société secrète; Tannée suivante. Tordre des Illuminés fut dissous et ses directeurs persécutés. Sous prétexte de poursuivre les illuminés, on fit la guerre à tous les partisans du progrès et des lumières et Ton s'efforça de ramener la grosse ignorance bavaroise. Des fourbes de la pire espèce, tels que le jésuite Franc, confesseur de Charles- Théodore, et son secrétaire intime, de Lippert, ôcartèren

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de lui tous les honnêtes gens et destituèrent quiconque était connu pour ses sentiments patriotiques et libéraux Ils réussirent à établir le tribunal secret de l'inquisition qui siégeait dans l'infâme chambre jaune de la Hofburg de Munich, et qui attira sur la Bavière des malheurs inouïs.

II est vrai que la débauche et la brutalité du moyen âge semblaient avoir choisi pour dernier refuge ce malheureux pays qu'un régent, peu consciencieux du reste, essayait de tirer d'un chaos de superstitions. Risbeck nous a laissé un tableau peu flatteur de ce qu'était alors la Bavière. « Les bourgeois, dit-il, les employés, les prêtres, les étudiants et les paysans, tous rivalisent à l'auberge. A côté de chaque église on rencontre une maison mai famée et un débit de boissons. La débauche et l'ivrognerie sont à l'ordre du jour. Ici vous voyez un clerc plonger la main dans le corset d'une jeune fille, plus loin une courtisane vous demande si vous êtes de sa religion, parce qu'elle ne veut pas avoir affaire sivec un hérétique. Une autre vous parle, au milieu de sa luxure, des confréries dont elle fait partie, de ses pèlerinages et des indulgences qu'elle a gagnées. » Ce mélange de débauche et de bigoterie s'explique par la façon grotesque dont les prédicateurs bavarois évangélisaient ces populations. Qu'on en juge par ce passage d'un sermon sur le chapelet, prêché le 3 octobre, 1779 à Bogénhauâen, près de Munich : « Oui, chers chrétiens, le saint chapelet terrasse les embûches du démon, c'est le fouet du diable, le pistolet de l'âme contre toutes les tentations,, rhameçon infaillible avec lequel la mère de Dieu attire du cloaque de l'enfer ceux qui se repentent, pour Icf conduire au ciel, c'est l'épée à deux tranchants avec laquelle elle a coupé la queue du serpent, » etc.

Tandis qu'en Bavière régnaient l'ignorance et là sup«stition, la Prusse, sous Frédéric-Guillaume II, devenait la proie des deux obscurantistes, Wocllner et Bischofswerder. Ce dernier avail prit tant d'empire sur l'esprit du souverain

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et l'avait si habilement enserré dms ses filets qu'il lui inspirait les plus grandes terreurs en évoquant devant lui les fantômes. Lacomtes8e.de Lichtenau raconte qu'à la suite de Tune de ces séances de spiritisme où l'on fit voir au roi Maro-Aurèle, Leibnitz et le grand électeur, il fut pris d'une frayeur telle qu'il en fallit mourir.

Détournons les yeux de ces jongleries et reportons nos regards sur un spectacle plus consolant. Nous verrons le grand penseur de Kœnigsberg, Kant qui renouvela de fond en comble les données et la méthode de la métaphysique^ dans les vallées de la Suisse, Pestaiozzi entouré d'une foule de pauvres enfants, distribue avec une mansuétude céleste une vivifiante instruction aux classes jusque là méprisées ; Weckherlin, Fauteur trop oublié du Monstre gris, cingle de son fouet satirique la noblesse et le clergé; Rebman, Moser et bien d'autres travaillent avec ardeur à la propagation des idées libérales. Pendant ce temps le jeune Gœthe voyage sur le Rhin (1774) en compagnie de Lavater et de Basedow. Quel joli tableau Ton pourrait faire de ces trois hommes assis ensemble à la table d'hôte de Goblentz, Gœthe qui embrasse la nature entière dans les riches contours de sa poésie et jouit en toute sincérité des biens que lui offre la vie; Lavater, pur visionnaire qui a pour devise ou chrétien ou athée et qui débite ses rêveries apocalyptiques à un facteur de campagne; Basedow qui se fatigue à prouver à un maître de danse orthodoxe que le baptême est un usage suranné.

Le nom de Gœthe n'indique pas seulement une ère nouveUe en littérature, il marque aussi le commencement d'un état social et le renversement des barrières du pédantisme. Une lettre de Wieland à Jacobi du 10 novembre 1775 signala sa glorieuse apparition : « Jeudi, 7 de ce mois, Gœthe est arrivé à Weimar où il s'est rendu à l'invitation du duo

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Charles- Auguste. Cher frère, que te dkai-je? Tout rhomme à première vue s'est emparé de mon cœur. Que j'ai été épris de ce bel adolescent quand on m'a placé près de lui à table ! depuis ce matin mon àme est aussi enivrée de Gœthe que la goutte de rosée Test du soleil levant. » Le jeune duc, prince libéral, fit de Gœthe son ami intime et s'associa de grand cœur aux nobles aspirations du poôte. Pendant les années 1775-1776 Weimar fut une véritable hôtellerie de génies animés d'une joyeuse gaité, s'ébattant librement sous Tœil de la bonne et spirituelle Amalia qui lisait Aristophane avec Wieland. Celui-ci qui aime Gœthe à le manger^ selon son expression, nous rend bien la verve débordante et la folle expansion à laquelle on se livrait. La poésie empruntait de préférence le langage du bon vieux vers burlesque et la prose avait des allures drolatiques et un pea débraillées. Ainsi à une lettre de Wieland à Meerck du 5 janvier 1776, Gœthe ajoutait en post*scriptum : «c J'ai envié de me vautrer d'aise comme un cochon en te voyant dans cette joyeuse humeur : je fais ici toute espèce de folies ; nous menons une vie de diables ; tu apprendras probablement sous peu de temps que je sais aussi dramatiser quelque chose sur le théâtre du monde et que je ne me tire pas mal de mes farces tragi-comiques. » Les lettres d'amonr subirent de même une transformation complète. Au lieu de ce style langoureux dans lequel les Daphnis et les Myrtille écrivaient aux Chloé et aux Thisbée, on eut la passion vraie qui en quelques paroles vibrantes exprime le feu des sentiments : « Chère femme, écrit Gœthe en janvieir 1776 à Charlotte de Stein, souffre que je t'aime. Si je pensais aimer quelqu'un plus que toi, je te le dirais. Je ne veux pas te voir tourmentée. Adieu, trésor! tu ne sais pas combien je t'aime, d

On menait joyeuse vie à la cour de Weimar; la chasse, les festins, le vaudeville et la comédie réunissaient la société tantôt à la villa d^Ettersbourg, tantôt au village de

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