‹ La société et les mœurs allemandesChapitre 37 sur 43 · LA SOCIETE ALLEMANDE AU MX-HUITIEME SIÈCLE · texte numérisé non relu

LA SOCIETE ALLEMANDE AU MX-HUITIEME SIÈCLE

SiûizciJjach et Ton rentrait à Weimar ayant fait à son costume maint accroc qui grossissait les comptes du trésorier ducal chargé de fournir tous ces génies de vestes, de bas et de pantalons. Il y avait même des échanges fréquents, et chacun s'emparait de l'objet qui lui plaisait au point que Goethe dut souvent réclamer un mouchoir à la femme du trésorier ou à la garde-robe ducale. Les frères Stolberg y furent reçus avec bienveillance malgré leur teutonisme exagéré, eux que les paysans de Zurich avaient failli lapider en les voyant sortir nus comme Adam d'un bain pris dans la Sihl. Les amis queGœthe s'était faits à Strasbourg vinrent aussi, attirés par le tourbillon de Weimar. Le folâtre Lentz annonçait son arrivée en ces termes : « La grue estropiée arrive et cherche à poser son pied. » Klinger, ce stoïcien enthousiaste comme Rousseau, vint y lire ses poésies. Un jour, après une lecture qu'il avait faite chez Goethe, celui-ci s'enfuit en s'écriant : « Quel diable de galimatias as tu encore écrit I on ne peut y tenir. » Klinger sans se déconcerter plia son manuscrit et se contenta de marmotter entre ses dents : « C'est singulier, voilà la seconde fois qu'on me dit la même chose. »

Bientôt arrivèrent les charlatans et les chevaliers d'iadustrie, entre autres Kaufmann de Winterthur, médecin de la conununauté de Herrnhut, qui singeait Cagliostro et au-dessus de la porte duquel Goethe écrivit l'épigramme suivante : « En ma qualité de limier de Dieu, j'ai toujours mené une vie errante ; tout ce qu'il y avait en moi de divin ayant disparu, il ne reste plus que le chien. »

Désormais le nom do la petite ville qui réunissait Wieland , Goethe, Herder et Schiller est indissolublement lié à la période brillante de la littérature allemande, ainsi que celui du duc Charles, dont l'affection pour Goethe ne fait pas moins d'honneur à l'Allemagne que l'amitié de Goethe et de Schiller qui, comme le dit Humbotdt, ont donné uo exemple qu'on n'avait pas vu jusque-là.

dCiO lA âôClETé Et LES M<ËUUS ALLEMaNDëS

Eq CCS années on flottait entre le genre mâle et dur de Gœlz et les tendresses de Werther : la rudesse de Gœtz dominait à Weimar tandis que la sentimentalité l'emportait à Gœttingue où Gleim et ses amis érigeaient en une sorte de culte les épanchements de leur correspondance fraternelle. Ils n'évitèrent même pas le ridicule en ce genre de pathos sentimental. Je n'en veux pour preuve que la façon dont Voss, qui était fort positif, décrit les adieux de Stolberg à la société du Hainbund : « Quelques-uns avalèrent les larmes mystérieuses du cœur, — la figure du plus jeune comte était terrible, — qui pourrait décrire les trois épouvantables heures qui nous restaient à passer ensemble? Les sanglots s'arrêtent peu à peu. — Trois heures sonnent, nous ne songeons plus à étouffer notre douleur et nous voulons nous plonger dans la profondeur de notre tristesse. » Combien le bon Yoss a dû sourire au souvenir de cet enthousiasme larmoyant pour un homme tel que Stolberg dont l'apostasie devait indigner plus tard son ami d'enfance I

Stolberg alla se perdre dans la société mystique et piètîste que la princesse de Galitzin réunissait autour d'elle & Munster, et qui par son platonisme chrétien offrait un parfait contraste avec la joyeuse cour de Weimar.

Il nous est difficile aujourd'hui, avec notre sens rassis, de comprendre à quelle hauteur poétique étaient alors montées les imaginations. Une dame de Weimar, Amélie de Yoigt nous en donne la mesure, lorsqu'elle écrit dans ses Mémoires : « Après les premières représentations de Waltensteirif on ne comprenait pas que l'on pût penser à autre chose qu'au sort de Max et de Técla. » Mais le plus beaa triomphe fut celui de Schiller, lorsqu'il vint, dans l'automne de 1801, assister à Leipzig à la première représenta- UOQ de sa Puccite d'OrUam. Malgré Texcis de la oboleari

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la salle était comble. A peine eût-on baissé le rideau après le premier acte quennille voix s'écrièrent : Vive Frédéric SchiVer! Le poète se dérobait modestement et remerciait du fond de sa loge. Après la représentation, chacun ^ulut le voir. La grande place qui est devant le théâtre regorgeait de monde jusqu'aux portes de Rannstaedt. Quand Schiller sortit, on forma la haie. « Découvrez-vous, » criait-on de toutes parts, et il traversa la foule qui le saluait chapeau bas, tandis que derrière lui les pères levaient leurs enfants sur les bras en leur disant : « Regarde! »

Nous terminerons ce chs^itre par quelques détails que nous fournit un génie vagabond né dans le Palatinat en 1758, nous voulons parler de Frédéric Laukhard. Il nous peint d'abord sous des couleurs assez tristes les écoles bavaroises où il conunença ses études, puis il nous introduit au milieu des brutalités qui déshonoraient encore les uni- VBEsités. Le siècle était trop enclin aux sociétés secrètes pour que les étudiants n'eussent pas les leurs. Une des confédérations les plus anciennes fut la ligue de la Moselle fondée à léna en 1746 avec la devise : a La vraie amitié est lé fruit de l'honneur. » Pour y être admis, il fallait passer par toutes les épreuves usitées dans les loges maçonniques, le vœu de secret éternel, les serments sur les sabrôs nus, les sabliers de tètes de mort, toutes les niaiseries inventées pour la terreur des imbéciles. En outre, voulant rester fidèles à la hiérarchie académique, les étudiants s'étaient divisés en catégories d'initiés dont les plus élevés méprisaient les autres, ce qui amena des disputes et des rixes. A la fin. le gouvernement, qui devinait certaines tendances politiques hostiles sous le couvert de ces loges, ordonna de les fermer. La diète de Ratisbonne interdit les ordres d'étudiants et quelques-uns d'entre eux ayant persisté à se réunir en secret, le sénat académique d'Iéna chassa honteusement de l'Université en 1798 douze des membres fécalcitirants.

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Laukhard nous fournit encore quelques renseignements sur les autres classes de la société. Voici comment il nous décrit les embarras financiers du petit souverain qui gouvernait alors son pays : « Le comte avait un revenu d'environ quarante mille thalers et menait un train princier. Il entretenait des héiduques, des hussards, une bande de musiciens de cour, un êcuyer et une foule d'autres serviteurs inutiles. Tout cela coûtait de l'argent et ses revenus n'7 suffisaient pas. On fit des dettes, rien de plus facile, mais bientôt la parole du comte n'eut plus de crédit. Que faire ? On hypothéqua les villages et les paysans furent obligés d'engager leur signature. Par ce moyen l'on trouva à emprunter jusqu'à neuf cent mille florins. Mais on fit des faux à foison et beaucoup de gens, sans s'en douter, se trouvèrent avoir cautionné des sommes énormes. Jos^h II, informé du fait, agit avec justice ; il délia les paysans de leurs en^ gagements, destitua le faussaire de son gouvernement et le condamna, malgré les supplications de sa fille, à dix ans de fers dans la forteresse de Kœnigstein, près Francfort. »

De voyageur, Laukhard se fit soldat. Ayant suivi les Prussiens en Champagne, il y vit la corruption des émigrés français : « J'ai été témoin, écrit-il, de l'inmioralité introduite parlesémigrants finançais en Allemagne. A Coblentz» il n'y a plus de vierge à partir de douze ans, les maudits Français y roucoulent si bien que l'on rougit du résultat de leurs séductions. Les jeunes filles, les femmes, les vieilles dévotes elles-mêmes sont d'une galanterie insupportable. La fille d'un négociant s'est vantée en public d'avoir vendu sa virginité à un Français pour six carlins. Non! jamais la jeunesse allemande ne fut si corrompue. Partout où les émigrés ont mis le pied, il en est comme à Goblentz. »

Pendant la guerre, le vice et le crime se donnèrent la main. Vers la fin de 1790, il se forma près du Rhin et de la Moselle des bandes de brigands qui pillaient et assas^naient avec un impudent cynisme. Au sud-est, il y eut

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aussi des bandes nombreuses dont les exploits ont été célébrés par les rapsodes populaires. Un seul nom me parait mériter d'être tiré de Toubli où est justement retombé cet amas de malfaiteurs, c'est celui de Muller de Schœnai* dont la femme avait été violée par un dragon français et qui jura de venger cet affront sur tous ceux de cette nation qui lui tomberaient sous la main. Nous retrouvons les derniers de ces bandits en Souabe, où ils avaient été rejetés par les guerres de Napoléon (1805-1810). Parmi eux figuraient le Fidèle, le Borgne, le Beau Fritz, François le Tisserand, Veri lé Noir.

iPOQUB CLASSIQUE DE LA SOIBNCB ET DE l'aRT EN ALLEMAGNE

Marche du progrès. — Philosophie de Locke et matérialistes français. — Voltaire et Rousseau. — Initiateurs de 1* Allemagne; Wieland, Lessing, Kant, Lentz et Klinger. — Apogée du génie allemand; Gœthe et Schiller. — Méthodes scientifiques; ileiira représentants. — Arts civilisateurs; Haydn, Gluck, Mozart er Beethoven. — Art dramatique. — Fin de l'ère classique, avènement du romantisme; Fichte et Jean Paul.

L'Allemagne n'est pas le pays de rinitiative; il y a dans notre caractère national une certaine lourdeur qui Tempêche de se mettre en mouvement s'il n'y est décidé par une impulsion extérieure, mais il est vrai de dire aussi qu'il est loué d'une force, d'une persévérance à toute épreuve qui ;Ui fait suivre son chemin jusqu'au bout, même à traveos les obstacles et les précipices, vers les régions supérieures de la pensée, devant lesquelles semblent reculer les autres nations.

Depuis la renaissance des lettres, la liberté humaine est en lutte contre le principe théologique sur lequel reposent les pouvoirs spirituels et politiques. Avec sa facilité ordinaire, la nation germanique accueillit cette idée de liberté

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6t tenta lie la réaliser par la réforme dans le domaine religieux, entreprise qui échoua en Allemagne, puis en Angleterre, et qui réussit en Amérique. Au dix-huitième siècle, l'effort d'émancipation tendait à affranchir la science et les arts, à soustraire la libre pensée aux principes dogmatiques et l'art national aux règles de la théorie romaine.

C'est du dehors que nous vint l'impulsion. Assurément, Leibnitz avait fondé l'indépendance de la science allemande et Wolf avait essayé de tirer des idées de ce philosophe un système complet, mais les travaux de l'un et de l'autre ne sortaient pas du domaine de la science, et le formalisme du dernier était peu propre à exercer une influence sur la vie intellectuelle de notre nation; voilà pourquoi l'Allemagne ne pouvait parvenir au haut degré d'intelligence et de civilisation qui la distingue, ni devenir le pays de l'esprit par excellence, comme elle se flatte de l'être, si elle n'eût été mise en mouvement par un souffle venu d'Angleterre et de France. Les Anglais Locke et Hume et le Français Pierre Bayle dirigèrent, chacun à sa façon, les traits de la raison sceptique contre la citadelle de la révélation. Parla brèche ouverte pénétrèrent aussitôt les déistes anglais Toland, Tindal, WoUaston, Morgan, etc., désignés sous le nom d'athées, parce qu'ils rejettent non-seulement l'idée d'un Dieu en trois personnes, mais encore toute idée d'un être personnel. Cette philosophie trouva de spirituels auxiliaires chez les littérateurs Shaftesbury et Bolingbroke et se répandit surtout dans la haute société, d'où elle passa en France.

Elle trouva ce pays admirablement préparé par sa haine contre les jésuites et la suprématie pontificale, par les écrits de Rabelais et de Pascal, par la sagesse philosophique de Montaigne et de La Rochefoucauld. Entre les mains de ConfHllac et de son école, elle se transforma peu à peu en une doctrine suivant laquelle il n'y a qu'un être, la matière, dont les modifications produisent tous les autres»

LA «oairi sr les horths AUMiàmms

la peiisée elle-môme n'étant qu'un mouvement des fibres an oerveau. Bn même temps, la critique de Voltaire s^attaquaH à tous les pouvoirs soeiauz, prouvait leur imperfection et demandait à les remplacer par des institutions plus en harmonie aTeo la raison. L'Eneyclc^>édie que dirigèrent I^derot et d'Alembert fit pénétrer dans les masses ces idées n<Mi^ Telles, qui remuèrent la France et l'Europe, grâce à Téloquent enthousiasme de Rousseau. Celui-ci alluma dans tous les coeurs l'amour de la nature et la haine du despotisme, qui acheyèrent de renT^rser ce qui avait résisté au bon sens démonstratif ou au sarcasme ironique. Pourtant Voltaire et Rousseau s'arrêtèrent dans leur révolte devant ridée de Dieu ; ils reconnurent tous deux un Être suprême,, infini et tout-puissant. Un Allemand qui vivait à Paris dans la société des encyclopédistes, le baron d'Holbach, fut plus hardi qu'eux et déclara dans son Système de la nature que ndée de Dieu n'est qu'une hypothèse.

Le gouvernement de Frédéric II fut très-fàvorable à la propagation des doctrines philosophiques. Berlin et le Nord protestant devinrent le foyer d'où ces idées rayonnèrent vers le Sud et pénétrèrent en Autriche sous Joseph IL Ce n'est pas sans raison que nous donnons en Allemagne, à cette période, le nom de tf siècle de la lumière. » «c La lumière, dit Kant, est la sortie de l'homme de la minorité dont il fut lui-même l'auteur. » Par minorité, il faut entendre cet état où l'on n'ose se servir de sa raison, si elle n*est dirigée. Sapereauâe! Aie te courage de te servir de ton intelligence, telle est la devise de la lumière. Cette devise, TAllemagne l'a appliquée avec plus de profondeur et d'étendue que la France. En effet, les Français ne poursuivirent d'abord qu'un but qu'ils voulurent atteindre du premier bond, la conquête de l'État libre.

Avec leur caractère patient et systémsitique, les Allemands

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ne séparèrent point de la liberté politique les autres libertés, celle de la religion, de la science, de l'art. Ia plupart de ceux qui nous ont guidés vers la lumière n'ont approché le but que de loin et ne sont pas sortis du déisme, qui modi« fie la théologie sans la supprimer. Mais le bon sens naturel qu'ils ont porté dans leurs recherches a mis en circulation une foule d'idées salutaires et préparé les voies à l'huma^' nisme. Ils ont fondé en Allemagne une opinion publique et ont su la faire respecter*

Au premier rang de ces initiateurs, il faut placer l'auteur et éditeur de Berlin, Frédéric Nicolaî (1723-1811), qui, aidé de quelques amis, parmi lesquels se trouvait le pliilosophe populaire Moïse Mendelsohn, publia les Lettres littéraires (1759) et, plus tard, la Bibliothèque universelle (1765), recueil périodique poussé jusqu'à deux cent vingt-cinq volumes et qui, malgré beaucoup d'erreurs, a rendu d'importants services. Il faut^jouter à ces publications les Annonces savantes^ de Goettingue, le Journal littéraire d'Iéna et d'autres productions scientifiques ou littéraires qui ouvrirent à Tintelligence des horizons nouveaux. Comme la question religieuse dominait toutes les autres, il était essentiel que le mouvement se prononçât au sein même de la théologie. Nous avons déjà vu par l'exemple d'Edelmann comment le scepticisme critique était sorti des sectes mystiques. Plus tard, Semmler oppose au piétisme le principe de la liberté scientifique, défendu aussi par Bahrdt et surtout par la critique de Rdmarus, l'auteur des célèbres Fragments de Wolfenbuttel. Tous ces théologiens, secondés par les philosophes populaires Sturz, Garve et Zimmerman, firent triompher, sous le nom de rationalisme, la liberté de penser en matière religieuse et gemer la tolérance dans les coeurs.

Il y eut un mouvement de réforme dans tous les sens; Schrôckh et Planck recherchèrent les origines de l'Église, Spittler et Heeren celles de l'histoire profane; Eichorn renouvela la critique historique et l'affranchit de tout préjugé;

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Winkelmann étudia les principes du beau dans les arts; lleyne favorisa le principe des études classiques; Dasedow remplaça la vieille pédagogie scolastique par Féducatioa utilitaire de J.-J. Rousseau; à sa suite, le généreux Pestalozzi inventa la méthode qui exerce graduellement les facultés de l'enfant en suivant l'ordre indiqué par la nature, réforme qui place son auteur au premier rang des bienfaiteurs de rhumanité. Dans cette fièvre de rénovation, il se commit bien des fautes; on laissa de nombreuses lacunes, mais il ne faut pas juger d'un tel travail d'après ses imperfections, pas plus qu'on ne dçit condamner le christianisme à cause de rinquisition, du massacre des Juifs et des bûchers des sorciers.

Nous avons vu précédemment que Klopstock avait le premier retrempé la poésie aux sources de no^e génie national. La pompe et le sérieux de son style lui gagnèrent Tenthousiasme des jeunes gens, mais il resta sans influence sur les classes supérieures trop engouées encore de l'esprit voltairien pour prendre goût à son teutonisme abstrait Un troupeau servile d'imitateurs sans talent acheva de ridiculiser ce premier essai d'originalité.

Wieland fut plus heureux et plus habile ; il parvint à éveiller l'intérêt du beau monde en remplaçant l'idéalisme de Klopstock par un vivant réalisme. Aux sentiments passionnés et aux vives couleurs de la poésie, il allia une ironie gracieuse qui lui valut les suffrages des plus délicats. Il s'était embarqué d'abord sur les ailes séraphiques de Klopstock, mais il comprit bientôt qu'il faisait fausse route et que par la nature de son talent, il était appelé à faire goûter la poésie nationale aux gens du monde^ aux sceptiques, aux galants. Il y réussit et exerça sur notre civilisation une influence considérable par cette série de productions qui commence à Diane et Endymion (1762) pour finir à Obéron

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(nso). N'exagérons rien pourtant, et n'allons pas attribuer à de vieilles légendes et à des contes de fées une action que ne pouvait exercer ce génie aimable mais peu sérieux. Il suffit à sa gloire d'avoir ouvert la voie où allaient entrer après lui deux talents plus énergiques, Lessing et Kant.

Ephraïm Lessing (1729-1781), de Kamenz en Lusace, a rendu, par ses travaux de critique, l'esprit allemand à luimême et lui a inspiré le sentiment de sa puissance et de sa dignité personnelle. Son talent supérieur, doué à la fois de vouloir et de puissance, comprit que le vrai patriotisme consistait, non pas à rêver comme Klopstock un idéal hors d'atteinte, mais à mettre à nu les infirmités de la vie allemande en indiquant le moyen de les guérir. D'une main il démolissait le vieux système de notre théologie, de Tautre il renversait les idoles étrangères devant lesquelles ses compatriotes brûlaient encore leur encens. Après a^^ir lutté courageusement contre l'orthodoxie que défendait le pasteur Goetz de Hambourg, il nous apprit que nous po Vivions secouer le joug de l'imitation française :

a Qu'on me fasse voir, dit-il, une pièce du grand Con^jcille que je ne ferais pas mieux que lui 1 »

Et il se montra digne de soutenir cet audacieux défi «n dotant notre théâtre d'une belle comédie nationale, Min-n^i de BarthelMy et d'une tragédie non moins belle, Êmilia fialotti. En même temps, dans son Laocoon (1766) et dans sa dramaturgie de Hambourg (1767) il posait les assises de la liberté dans l'art de notre esthétique nationale. Son style, par sa netteté et son éclat dégoûta des lourdes emphases de la pédanterie et sa critique, éclairée par la raison, dissipa les brruUlards de l'ignorance.

Lessing est le premier homme libre, le premier penseur, le premier artiste de l'Allemagne ; il ne se targue pas de son patriotisme, il le prouve à chaque pas. Il s'élève même audessus de ce sentiment pour considérer la cause de l'huma*

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nité comme la siemie propre et, à cet effet, il compose vers la fin de sa carrière le drame de Nathan le sage (1779) qui ouvre à notre regard la consolante perspective du développement de rhumanité dans l'avenir. Cette œuvre montre bien l'antithèse (pii existe entre Klopstock et Lessing : la^Messiade avait pour bui de sauver l'autorité religieuse par la poésie, Naiktm proclame l'avènement de la légitimité de la raison humaine ; le premier de ces poèmes tennine la période de la théologie, le second ouvre l'ère de la liberté et porte dans ses lianes toute notre littérature classique.

La révolution que Lessing a commencée dans l'esthétique, Emmanuel Kant de Konigsbei^ (1724-1804) va la porter dans la philosophie. Par son principal ouvrage, [la Critique de la raison pure (1781), il remonte aux sources de la raison et place pour ainsi dire l'homme au centre du monde, le moi ou la personnalité humaine est le miroir dans lequel rhomme voit ce qui existe et se connaît lui-même comme être doué de pensée et de sentiment. Dès lors, il est évident qu'il ne peut s'élever au-dessus de lui-même et que toutes ses prétendues connaissances en fait de surnature, ne sont que des rêves de son imagination, des légendes transmises d'âge en âge, mais qui ne répondent à aucune réalité. Dai» ses écrits postérieurs, la Critique de la raison pratique (1785)^ la Critique du jugement (1787), Kant démontrait Dieu et Tîmmortalité, niés par la raison pure, comme un postulatum de la raison pratique, et prouvait que, sans cette hypothèse, il serait impossible d'expliquer le monde. Cette philosophie Qst la base solide sur laquelle repose l'émancipation de Tesprit allemand. Dépouillée de ses formes abstraites par des disciples tels que Reinhold, elle a pénétré dans les intelligences et leur a imprimé une force véritable.

11 fallait l'impulsion de ce génie supérieur pour enrayer le mouvement fiévreux qui agitait l'Allemagne pendant les

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trente dernières années du dix-huitième siècle. En efEèt, tandis que des hommes cahnes et sensés comme l'humoriste Yon Hippel cherchaient tranquillement la solution du problème de la liberté, la jeune génération dépensait ses forces à de fougueuses impossibilités. Exeitée par Lessing qui lui dévoilait la pauvreté de notre littérature, par Winkelmann qui lui ouvrait les yeux sur la beauté hellénique, par Jean- Jacques Rousseau qui rappelait éloquenunent à la pratique des lois de la nature, elle prit pour devise: Liberté et natitre et se mit à ébranler les colonnes du passé, déclarant la guerre à tout ce qui était suranné en fait d'idées, de mœurs ou de costume, à tous les préjugés de caste ou de corpomtion, lançant la raillerie et la satire contre les vieilles for^ mes de la société. Dans cette fermentation générale, il y eut des contrastes vraiment bizarres ; on vit combattre pour la mteie cause Georges Hamann, de Kœnigsberg, qui voulait remplacer l'esprit sénile qui paralysait la société par la fèi de la Bible, Lavater de Zuricli dont le christianisme attendri et amoureux du surnaturel n'était au fond qu'un fanatisme exclusif, le visionnaire-Jung Stilling et le philosophe sentimental Jacobi. De même en Souabe, le calme de Kœstner et la raison de liditenberg modéraient les excentricités de Shubart, à travers lesquelles le regard pénétrant du patriote Georges Porter reconnaissait pourtant la nécessité d'une réforme politique.

Mais le vrai successeur de Lessing fut GeofiEh^ Herder (1744-1803), né à Morungen, dans la Prusse orientale, qui s'appliqua A réconcilier la civilisation antique avec la chr^ tienne. Ses travaux sur Homère, sur Shakespeare, sur la littérature orientale et espagnole ouvrirent de nouveaux jours à la critique et furent un adieminement à la création originale. On fut un peu étonné du ton d'amertume qui règne dans les comparaisons entre Honore et Klopstoclç, Pindare et les lyriques contemporains, Théocrite et Gessner, Anacréon et Gleim. Il a surtout marqué son passage par

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un livre sur Tesprit de la poésie hébraïque qui fat une véritable révélation et qui, en peu de temps, se répandit dans toute TEurope.

A Goettingue s'était formée une société littéraire, le Uainbundy qui s'inspirait du teutonisme de Klopstock, et da souvenir des bardes de l'antique Germanie; Henri Voss, les deux Stolberg, Louis Hoeltj et Martin Miller en faisaient partie. Ce dernier fut connu plus tard comme auteur du roman sentimental Siegwart.

Ils avaient pour organe ÏAlmanach des Muses, que rédigeaient Boie et Goeckingk. Leur exemple fat suivi par Leisewitz, Claudius et surtout par Auguste Burger (1748-1794), le créateur de nos ballades, bien supérieur par ses malheurs et son génie à toute la troupe des Hainbundler, dont les pro- (Quêtions sont tombées dans l'oubli. L'àme de cette société, Voss, le traducteur d'Homère, dans une lettre à un ami, nous initie au but idéal qu'ils poursuivaient et qui était une certaine alliance de la poésie idyllique avec le sentiment national. « Vous auriez dû être ici le 4 septembre, écrit Voss; les deux Miller, Hahn, Hoelty et moi nous nous rendîmes le soir à un village voisin; la nuit était sereine et la lune dans son plein. Livrés au sentiment de la belle nature, nous nous fîmes servir du lait dans une chaumière de paysan et nous nous rendîmes ensuite sous un chêne. Cet arbre sacré nous inspira la pensée de jurer l'alliance de l'amitié. Nous entourâmes nos chapeaux de guirlandes de feuilles et nous les déposâmes sous l'arbre ; puis, entrelaçant nos mains, nous tournâmes autour en prenant la lune et les étoiles à témoin de notre union et en nous jurant une amitié éternelle. »

Il y a dans ces détails une honnête naïveté que l'on retrouve dans an récit donné par le même Voss sur une de leurs réunions : a Les disciples des Bardes étaient placés des deux côtés de la table enguirlandée de feuilles de chêne; oa porta des toasts. Boie prit le verre, se leva et dit : à Klopstock I Chacun fit de même et vida son verre après quelques iiis-

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