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LA VIE UNIVERSITAIRE

général que nous lui connaissons au moyen âge, celui de collectivité constituée en personne civile. Les universités de docteurs et d’étudiants se forment pour donner et recevoir des leçons. Si à Bologne le recteur est un étudiant, à Paris et à Montpellier, bien que la haute main appartienne aux maîtres, les écoliers ont cependant une participation à l’administration.

Les universités du moyen âge tiennent dans la société une place éminente. Paris brille d’un incomparable éclat. La foule des écoliers qui se serrent autour d’un maître comme Abélard a fait sur les imaginations une impression profonde. La montagne Sainte-Geneviève acquiert une célébrité universelle. Le quartier latin se trouve fixé pour un lointain avenir.

Baudoin de Flandres, empereur de Constantinople, a songé à faire venir dans sa capitale des maîtres parisiens. L’heure n’était pas venue des missions de conférenciers. Ce sont les étudiants qui doivent se déplacer. Il en vient de tous pays sur les bords de la Seine : les « nations » se coudoient autour des écoles, les « collèges » se multiplient. Un régime analogue se retrouve à Montpellier et à Toulouse, où les fondations collégiales sont prospères.

L’étudiant vit au collège ou au couvent. A côté des laborieux, les vagabonds, vagi scolares, ne sont pas rares. Il y a les étudiants ouvriers, qui gagnent de leurs mains à la fois la nourriture de l’esprit et celle du corps; il y a les étudiants mendiants, que la charité entretient; il y a aussi ceux qui, plus heureux, peuvent compter sur l’aide de la famille pour subvenir aux frais de leur éducation, témoin cet extrait d’une lettre écrite par un étudiant d’Orléans du xue siècle, traduite par Léopold Delisle :

« Nous croyons devoir faire appel à votre tendresse paternelle et vous prier de nous envoyer par le porteur des

présentes assez d’argent pour acheter du parchemin, de l’encre, un écritoire et les autres objets dont nous avons besoin. »

Il n’est pas ici question de livres, c’est-à-dire de manuscrits. Ils étaient fort chers, difficiles à se procurer en dehors des maigres bibliothèques des collèges. Les cours dictés des professeurs y suppléaient le plus souvent. Toutefois, les libraires figurent parmi les « suppôts » (il faut entendre les auxiliaires) de l’université. Comme les maîtres et les écoliers, les suppôts sont placés sous la précieuse sauvegarde des privilèges universitaires, que l’autorité ecclésiastique, protectrice de l’université, n’a garde de laisser périmer.

Cette subordination à l’Église, et somme toute au Saint-Siège — car toute l’organisation ecclésiastique gravite autour de Rome, — a eu pour les centres universitaires du moyen âge les plus graves conséquences. Les universités sont devenues surtout des académies théologiques et des citadelles d’orthodoxie. L’université de Toulouse a été, dès sa naissance, chargée de doubler l’Inquisition et de restaurer la vraie doctrine dans ce qui avait été le domaine de l’hérésie dite albigeoise. Elle réussit à faire une « ville sainte » de ce « foyer de pestilence » qui avait inspiré tant d’inquiétudes à Innocent III. De même, l’université de Paris, spécialement aux xive et xve siècles, sera la grande puissance régulatrice de la foi et de la discipline, et se montrera telle à travers les angoisses du Grand Schisme.

A une époque où tout ordre de connaissances était plus ou moins tributaire de la religion, cette orientation était l’inévitable rançon de la vie intellectuelle intense qui rayonnait autour des chaires des maîtres et des conciliabules d’élèves, et préparait de loin cet éveil de l’humanisme, qui devait être, à l’aurore des temps modernes, si efficacement évocateur.

LA VIE ÉCONOMIQUE

La vie économique. — Le travail industriel au moyen âge a passé par deux phases : celle des ateliers seigneuriaux, celle des corporations de métiers. Le domaine seigneurial, héritier du domaine gallo-romain, se suffit économiquement à lui-même. C’est, durant le haut moyen âge, une unité économique qui ne fait guère appel à l’extérieur. A côté des cultivateurs, il y a des ouvriers. Les serfs des ateliers transforment sur place les matières premières. Tout ce qui est indispensable à la culture et à la vie est produit localement. Lorsque le seigneur bat monnaie, il a chez lui ses « serfs monétaires », qui font la frappe, et sont en même temps orfèvres. On appelle ces ateliers seigneuriaux « les offices » (officia). S’il y a des excédents de production, l’intendant se charge de les vendre.

Comparativement à ce travail des offices domaniaux, le travail libre semble avoir été longtemps presque négligeable. Mais, lorsque se produit ce réveil économique dont nous avons déjà noté maints effets, la situation se modifie. L’esprit d’association soulève l’industrie; les ateliers seigneuriaux sont entraînés par le mouvement. Emancipés à leur tour, ils viennent se fondre avec le travail libre dans le cadre de la corporation, devenue le type industriel du moyen âge évolué.

La corporation se développe au xiie siècle et se généralise. Elle est parfaitement organisée au xme. Toute corporation de métier est une « université », jouissant de la personnalité civile, ayant sceau et bannière. Les corporations ont des biens, elles sont parfois très riches. Le rôle politique bien connu de la corporation des bouchers de Paris, sous Charles VI, est une conséquence de sa prospérité et de sa forte organisation.

L’association formée par le métier a ses règlements; elle se gouverne elle-même par le moyen d’officiers

choisis dans son sein. Ces officiers sont appelés gardes, jurés, prudhommes; ils ont à leur tête un chef appelé maître, maire, mayeur de bannière ou capmester ( caput ministerii) dans le midi.

Trois sortes de membres font partie de la corporation et sont soumis à sa réglementation : apprentis, ouvriers, patrons. La situation des apprentis est fixée par le contrat d’apprentissage; la durée du stage peut aller de six à onze ans. Les ouvriers, appelés aussi valets ou sergents ( servientes ), doivent avoir été apprentis; ils sont logés et nourris chez le patron, car l’ouvrier en chambre n’existe qu’à l’état d’exception. Le patron ou maître n’a obtenu sa maîtrise qu’après un examen portant sur la théorie du métier et après l’exécution d’un chef-d’œuvre constatant son habileté manuelle. En outre, il a dû payer un droit d’entrée. Le cas où ce droit se perçoit au profit du seigneur est un reste de l’ancienne condition de l’atelier domanial.

Il est difficile d’apprécier le degré de bien-être des artisans du moyen âge. En tout cas, aucun antagonisme ne se manifeste entre patrons et ouvriers. La grande industrie, telle que nous l’entendons, est inconnue : ouvriers et patrons travaillent côte à côte, vivent de la même vie.

Les règlements corporatifs visaient à un monopole. Ce monopole était cependant moins rigoureux qu’on ne l’a cru quelquefois. Un ouvrier étranger pouvait devenir maître, s’il avait fait son apprentissage dans des conditions qui donnaient satisfaction aux exigences des statuts. Les procédés techniques et les modalités du travail étaient objets de précisions minutieuses dans les règlements, car il s’agissait d’assurer la sincérité et le fini du produit. Enfin, la moralité et la solidarité des membres donnaient lieu à des prescriptions sévères. Les conditions d’apprentissage étaient

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déterminées de façon à ne pas nuire aux intérêts légitimes des ouvriers. L’embauchage de tout ouvrier placé chez un confrère était interdit. Il était défendu de travailler pour un client qui n’avait pas payé le travail d’un confrère. En cas de mauvaises affaires, de chômage ou de maladie, une assistance venait en aide. L’association se chargeait habituellement de faire les frais de la sépulture de ses membres, et tous les confrères se faisaient un devoir de suivre le convoi funèbre.

Le même esprit d’association, qui a donné au métier sa physionomie corporative, a présidé aussi au développement du commerce. Dans l’insécurité générale qui entravait les échanges, seule l’association pouvait rendre la confiance, diminuer les dangers, atténuer les pertes. Les corporations marchandes de l’époque galloromaine et les ghildes germaniques offraient des antécédents. Toutefois, les formes caractéristiques de la société marchande du moyen âge ont été modelées par la pression des circonstances.

La société marchande, telle qu’elle se présente à nous à l’époque féodale, est à la fois société de défense, d’assurance, d’exploitation. Comme société de défense, elle ne recule pas devant l’entretien d’hommes d’armes, s’il est nécessaire; comme société d’assurance, elle est une mutualité qui garantit ses membres contre la destruction ou le dommage; comme société d’exploitation, elle opère sur le marché et ne craint pas d’aller jusqu’aux manœuvres d’accaparement pour réaliser des hausses factices. Ces sortes de sociétés portent des noms variés : hanses, ghildes, conjurations, confréries, charités, fraternités; parfois on les désigne sous le nom de banquets ( convivia ), à cause des repas qui réunissaient à certaines fêtes les adhérents autour de la même table.

Le grand commerce, ou du moins ce qu’on peut appeler tel à l’époque féodale, était aux mains de ces associations, de puissance fort inégale. L’approvisionnement au détail se faisait surtout dans les marchés et les foires, souvent d’une importance extrême : foires du Lendit, foires de Troyes, foires de Beaucaire étaient parmi les plus vantées.

En dehors des foires, il faut surtout compter sur les colporteurs, ces marchands ambulants dont l’âge d’or fut le xie siècle, et qui vont de château en château, la pacotille au cou. La création de plus en plus nombreux marchés, généralement hebdomadaires, tend à grouper ces humbles trafiquants à jours fixes au même lieu.

Le seigneur qui fonde une foire ou un marché veut y attirer vendeurs et acheteurs. A cet effet, il accorde des privilèges. Le plus courant de ces privilèges est la sauvegarde seigneuriale pour l’aller et le retour. D’autres privilèges sont plus inattendus, par exemple l’amnistie de certains délits concédée d’avance pendant la durée d’une foire. En retour des avantages qu’il confère, le seigneur s’assure des compensations. Il touche des droits sur les poids et mesures, sur les marchandises vendues. Parfois il se réserve la faculté de prendre pour lui les marchandises qu’il voudra, comptant ou à crédit, de préférence à tout autre acheteur.

L’intensité du mouvement économique, né de l’association et favorisé par elle, tout en la favorisant à son tour, se résout finalement dans une montée de la classe commerçante et industrielle. Cette ascension est d’autant plus sensible qu’elle correspond à un appauvrissement graduel de la classe seigneuriale. Ach. Luchaire a montré avec force le déséquilibre habituel du budget seigneurial, les expédients auxquels le noble doit recourir pour maintenir son train, le déficit chro-

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nique auquel il doit faire face : malgré sa puissance politique et ses accès de colère, il est périodiquement la proie de ces usuriers professionnels qui ne comptent pour rien les interdictions dont l’Église frappe le prêt à intérêt: il traite avec les juifs, avec les lombards; il met en gage ses bijoux, sa vaisselle, ses fourrures de prix.

Sans doute, le goût de la dépense, l’émulation du luxe, le mépris des comptes et de l’économie sont pour beaucoup dans ce lamentable état financier où se débat la noblesse féodale du xne et du xme siècle. Il faut cependant faire la part aux contingences historiques qui ont pesé sur cette noblesse et dont elle fut, à tout prendre, la victime. Les croisades ont coûté des millions et bouleversé l’équilibre des fortunes plus gravement peut-être qu’aucune série d’événements ne l’a jamais fait. En partie à cause de ce bouleversement, en partie à cause de l’augmentation de la production, un décalage des prix se dessine durant l’époque capétienne. L’argent perd de sa valeur par rapport à certains objets; la vie courante est moins chère. Le prix d’une poule a diminué, le prix du cheval de guerre a augmenté. Le seigneur qui reçoit en argent ou en nature des redevances fixes est moins bien renté, alors que ses dépenses augmentent. Quand un cheval lui revient à cent francs, il équivaut à la valeur de trois mille poiües environ, depuis que la poule est revenue aux environs de quatre deniers.

Le malaise du seigneur a donc des causes profondes. On comprend alors de quelle oreille il accueillera, malgré toutes les objections de principes, ces marchands, ces artisans, ces bourgeois, ces vilains et ces serfs même qui viennent lui proposer d’acheter des privilèges. Les privilèges se multiplient donc, précipitant encore davantage l’évolution impitoyable qui joue contre le féodal.

Alors, à défaut d’une large utilisation du crédit, tous les contrats qui masquent, nous l’avons vu, le prêt à intérêt, se développent toujours davantage, accélérant la circulation des richesses. Ainsi peu à peu le monde s’achemine vers un régime nouveau, qui placera dans les formes les plus mobiles de la fortune l’axe central de la vie économique.

La vie privée. — - La vie de l’individu s’ouvre par la naissance et le baptême. La date de naissance n’intéresse personne au moyen âge : alors que tant d’anniversaires sont l’objet de commémorations pieuses, il ne semble pas qu’aucune célébration du jour de naissance ait été signalée dans les documents. C’est le baptême qui compte, parce qu’il marque l’entrée dans la communauté chrétienne. Les non baptisés, tels les juifs, sont en marge de la société; ils sont parqués en des quartiers spéciaux, astreints à des signes particuliers sur leurs vêtements comme la rouelle; ils sont sujets à des spoliations arbitraires, et une législation d’exception les tient sous une constante menace.

Le baptême se célébrait primitivement par immersion; il se recevait dans ces baptistères, de forme architecturale habituellement circulaire, dont l’archéologie possède quelques spécimens précieux. Le baptême par immersion tomba ensuite en désuétude et le baptême par aspersion prévalut. Le baptistère fut remplacé par les fonts-baptismaux, et, par souvenir de l’ancienne règle qui excluait les non baptisés de l’église, les fonts furent placés aussi près que possible de l’entrée.

Le baptême de l’époque féodale s’administre aux tout jeunes enfants. Cette règle, qui n’était point la règle primitive, fut adoptée à l’époque carolingienne. Elle a persisté depuis.

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Le parrain et la marraine, « compère » et « commère », tiennent l’enfant sur les fonts-baptismaux. La cérémonie à laquelle ils participent leur crée une charge morale que le moyen âge prend très au sérieux. Si, plus tard, il y a lieu d’attester l’âge de l’enfant, on recourra au prêtre qui l’a baptisé, au parrain et à la marraine. En ce cas, le parrain et la marraine font une déclaration, qu’ils appuient d’un serment prêté sur l’Évangile. Quant au prêtre, il ne jure point, il se borne à donner « sa parole de prêtre » (parole de prévoire).

Il ne semble pas que l’on ait songé avant le xve siècle à tenir dans les paroisses des « livres de baptêmes », tandis que des livres de mariages et de décès sont déjà signalés au xive. Ces utiles registres, d’où devait naître, par laïcisation, l’état civil moderne, semblent s’être rapidement généralisés.

Pour les baptêmes, comme pour les mariages, il était de principe que le curé ne devait pas recevoir de rémunération. Toutefois un don ou aumône était toléré. La pratique en paraît avoir été tout à fait régulière.

L’enfant naturel et l’enfant légitime sont traités à peu près de même à l’époque barbare. Mais il arrive ensuite que, sous la pression de l’Église, hostile au bâtard, le moyen âge avancé lui mesure la part. Il y a eu, à ce sujet, une coexistence de deux courants d’idées extrêmement curieuse. De très grands et très puissants seigneurs sont et s’intitulent bâtards, depuis Guillaume le Conquérant qui se proclame fièrement « Ego Wilhelmus cognomine Bastardus », jusqu’au Grand Bâtard Antoine de Bourgogne, figure brillante du xv° siècle. Pourtant, dans la plupart des coutumes, le bâtard est tombé dans une situation juridique inférieure. Il est exclu de tout droit normal à l’héritage. 11 n’a pas lui-même d’héritier légitime. Parfois, on le réputé incapable de tester, comme en Poitou.

J. Calmette : Société féodale.

La recherche de la paternité est permise à l’enfant naturel et à la mère. La légitimation peut avoir lieu soit par le mariage subséquent, soit par lettres de légitimation. Ce dernier procédé a été mis en pratique régulièrement par les rois à partir du xive siècle. Mais les papes ont usé du droit de légitimer les bâtards avant les rois. C’est par Innocent III que Philippe Auguste a fait légitimer les enfants qu’il avait eus d’Agnès de Méranie.

L’hostilité de l’Église à l’endroit des bâtards a eu pour conséquence leur exclusion de principe des ordres religieux. Ainsi, l’Église, si hospitalière à toutes les classes de la société, fermait ses portes à l’enfant né hors du mariage. Toutefois, une dispense suffisait à faire disparaître, aux yeux de l'Église, le vice de la naissance.

La puissance paternelle, bien qu’affaiblie, par comparaison avec le régime antique, s’exerce fortement encore au moyen âge. Une de ses manifestations les plus curieuses est l’offrande d’un enfant à un monastère. L’enfant est un « oblat », un « donat », termes qui sont équivalents. Ces moines faits d’office sont surtout nombreux au xie siècle. Us ne sont pas toujours édifiants, comme le prouve l’exemple du turbulent Kaoul Glaber, l’historien, offert à un couvent à l’ âge de sept ans.

Primitivement, la puissance paternelle joue dans toute sa plénitude à l’occasion du mariage. La vente originaire de la fille par le père n’est plus au moyen âge qu’une fiction, mais elle a laissé dans la langue des traces persistantes, puisqu’on peut lire encore dans la Vie de saint Alexis, poème français du xie siècle : « Donc li achatet filie ad un noble franc. » Le consentement paternel au mariage est une survivance romaine. Il est curieux qu’elle trouve opposition dans l’Église. La doctrine ecclésiastique, contre-partie de la concep-

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tion romaine, fait du mariage un acte consensuel, consistant dans la volonté concordante des époux. Sous la pression de cette doctrine, on voit déjà poindre au vme siècle l’idée que lo consentement paternel n’est pas une nécessité. La victoire de l’Église se dessine au ixe siècle. Le mariage est un sacrement.

Cette conception ne va pas sans inconvénients. Le moyen âge est rempli de mariages contractés contre le gré des familles. Bien que des sanctions telles que l’exhérédation combattent cette tendance, les unions sans consentement et même à l’insu des parents, vrais mariages de surprise, se multiplient. D’autre part, nous avons vu que le droit féodal donne au suzerain le droit d’imposer le mariage à la fille héritière du fief. C’est pourquoi Léon Gautier a pu dénoncer dans les scandales des mariages de l’époque féodale l’une des plaies douloureuses de cette société.

Cependant, il ne faudrait pas exagérer. Pratiquement, les filles se marient jeunes; elles se laissent marier, mais rien ne dit que les parents soient insensibles à leurs chances de bonheur. La limite d’âge requise pour la célébration du mariage est habituellement de quatorze ans pour les garçons et de douze ans pour les filles.

Ordinairement, le mariage est précédé par les fiançailles. Le cérémonial des fiançailles rappelle la vente originaire de la femme au mari. On distingue les fiançailles « par paroles de futur » et les fiançailles « par paroles de présent ». La première formule, employant le futur, ne vaut que comme promesse. La seconde, employant le présent, constitue l’essentiel du mariage même, puisqu’il est consensuel. Aussi ne la tolère-t-on, en principe, que devant l’églTse, à l’instant qui précède la bénédiction nuptiale. C’est du moins la prescription expresse d’un concile de 1279.

L’engagement réciproque des époux constitue proprement le mariage aux yeux de l’Église du moyen âge. La bénédiction du mariage n’est que de cérémonie. La doctrine professée par saint Thomas d’Aquin est catégorique sur ce point. L’engagement sans la cérémonie est un péché, mais l’union n’en est pas moins valable. Ce libéralisme n’a été abandonné qu’au concile de Trente.

Par contre, l’autorité religieuse est d’une grande sévérité quant aux empêchements qui font obstacle au mariage. La parenté ne rend le mariage possible qu’ après le septième degré canonique. Les degrés se comptent canoniquement en partant du parent le plus éloigné de l’ancêtre commun jusqu’à cet ancêtre commun; tandis que les degrés de droit civil se comptent en partant de l’un quelconque des parents pour remonter à l’ancêtre commun et redescendre ensuite jusqu’à l’autre parent. De la sorte, le septième degré canonique répond aux douzième et treizième degrés civils.

L’affiliation spirituelle qui s’attache au parrainage fait aussi obstacle au mariage.

L’indissolubilité du mariage chrétien ne s’est pas imposée sans luttes. La répudiation était possible chez les Barbares. Charlemagne n’hésite pas à renvoyer Désirée à son père. Au IXe siècle se joue la partie décisive. L’archevêque de Eeims, Hincmar, et le pape Nicolas Ier déploient leur énergie pour empêcher le divorce du roi de Lorraine, Lothaire II, qui veut remplacer sa femme Teutberge par Waldrade. La doctrine de l’indissolubilité triomphe, et le moyen âge s’y tient. La société féodale appelle quelquefois la séparation « divorce »; elle donne aussi ce nom à la dissolution d’un mariage annulé. Mais, en réalité, il n’y a pas au moyen âge de divorce, au sens moderne de ce mot. Lorsqu’on nous parle, par exemple, du divorce de

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Louis VII et d’Eléonore de Guyenne, il faut l’entendre d’une union canoniquement dissoute pour cause de parenté à un degré prohibé.

Il ne faut pas perdre de vue que, pour des parentés peu rapprochées, des dispenses sont possibles. Le Saint- Siège les accorde, non sans fiscalité. Mais les fausses dispenses invoquées par Jean V d’ Armagnac, qui voulait épouser sa sœur, firent scandale et provoquèrent des mesures rigoureuses dans la société pourtant induh gente du xve siècle.

Pour finir ce chapitre, qui pourrait démesurément s’allonger, nous grouperons quelques traits caractéristiques qui se rapportent à la vie matérielle.

Le mobilier de l’époque féodale nous est assez bien connu, grâce surtout aux œuvres d’art, sculptures, miniatures, grâce aussi aux descriptions des chansons de gestes, grâce enfin aux testaments et inventaires.

Le lit, bas et large, s’appuie à la muraille. Il est enveloppé de rideaux, les « courtines », qui glissent sur des tringles de fer. Il est garni d’oreillers, — que l’on aime à recouvrir de soie brodée, — - d’une couverture d’hermine, de couettes de « paile » ou tissus brodés, de draps de lin. Le dormeur dort nu, enveloppé dans les draps. Sur les carreaux froids du pavement, des peaux de bêtes tuées à la chasse sont étendues en guise de descentes de lit.

Devant les fenêtres, on dispose des courtines sur potences mobiles. Des candélabres, généralement très massifs et abondamment garnis de chandelles, fournissent la lumière quand le soir tombe. Toute chambre comporte, en outre, des perches à suspendre les vêtements. Une image sainte, — l’image du patron de celui ou de celle qui habite la chambre, — complète généralement cet ameublement, j

Les bains se prennent dans des cuves. Des «lavoirs »,

consistant en petites fontaines, servent à se laver les mains avant et après les repas. Les hautes classes font fréquent usage de la cuve et du lavoir. Si les chansons de gestes accusent le vilain de ne connaître que l’eau de pluie, elles font entendre par là même qu’il est de bon ton de se baigner et de se laver.

Les salles des châteaux sont pourvues de cheminées monumentales avec de forts chenêts. A côté de la cheminée, /on voit un soufflet et quelque barre de fer qui sert à tisonner. Au xive siècle seulement font leur apparition pelles et pincettes. Des écrans en osier permettent de se protéger le visage contre la haute flambée qu’alimente le bois abondamment jeté dans le brasier. Pour les veillées, des chandelles sont disposées dans des candélabres, de manière à éclairer la partie de la pièce qui avoisine le feu. La famille fait cercle autour du foyer, les femmes manient l’aiguille ou la quenouille, tandis que les hommes devisent.

Les sièges sont de plusieurs sortes : chaières ou fauteuils en forme de stalles, bancs fixés contre les murs du mobiles. Des coussins d’étoffe en adoucissent le contact. Sur le pavage, aux dessins souvent élégants, on étend volontiers de beaux tapis. Les murs euxmêmes disparaissent sous les tentures, les tapisseries; les larges panneaux sont coupés de panoplies, de trophées de guerre et de chasse. Des armoires, des bahuts, des dressoirs, où s’étale la riche vaisselle de plate, sont également mentionnés par nos textes.

Les repas seigneuriaux sont servis sur des tables revêtues de nappes et entourées de bancs. Chaque convive dispose d’une cuiller et d’un couteau; la fourchette ne s’y ajoute qu’au xme siècle. Point de serviettes : on s’essuie à la dérobée, plus ou moins discrètement, avec les pans de la nappe. Le pain blanc est réservé aux tables de luxe. On y mange dans des

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écuelles et des palettes; les plats sont « d’argent » ou «d’or», c’est-à-dire le plus souvent dorés. On boit dans des hanaps et des coupes habituellement faites de métal précieux. L’eau se sert dans des aiguières magnifiques, qui affectent des formes d’animaux; le vin se sert dans des « nefs », non moins luxueuses, dont le type ordinaire imite la forme de vaisseau.

Les festins de l’époque féodale prennent volontiers des proportions pantagruéliques. Tel texte nous énumère dix-huit plats qui ont défilé successivement. La disposition habituelle est de six services : pâtés, civets, rôtis, venaison, poissons et, pour finir, sucreries et fruits. La volaille et le gibier priment la viande de boucherie. On raffole des paons et des cygnes à la broche. En fait de poissons, on prise fort le pâté d’anguilles. Les sauces sont mises à la mode au xne siècle, particulièrement la « sauce poivrade » et la « sauce giroflée ». Le fromage, — précieuse ressource du rural, — n’est pas tenu en estime sur les grandes tables. Par contre les fruits y sont abondants et la pâtisserie de ménage y prodigue toutes ses variétés.

Les vins épicés sont fort en honneur. On les fait alterner avec les grands crus, les Bordeaux ou les Bourgogne, les Chypre et les Malvoisie. Les vins de Bordeaux ont été l’objet d’un commerce actif; les Plantagenêts, rois d’Angleterre et ducs de Guyenne, les ont fait adopter dans leur royaume. Ils y ont été rejoints par les Bourgogne, venus de Flandre, où ils trouvèrent un débouché fructueux, surtout lorsque le comté de Flandre eût été porté par mariage dans la maison des ducs valois de Bourgogne

La maison ducale de Bourgogne fut la plus magnifique de toutes les cours féodales. Les « escroes » ou comptes domestiques, conservés aux archives de la Côte-d’Or, et les cuisines, encore visibles au Palais

des États, à Dijon, donnent l’impression de ce que fut cette vie de cour active et fastueuse. Les historiens bourguignons du xve siècle, surtout Olivier de la Marche, se plaisent à décrire dans leurs moindres détails les festins, comme les solennités chevaleresques et les tournois. A Lille, la fête du faisan, en 1453, fut particulièrement brillante. On y fit paraître un faisan « vif et orné d’un très riche collier d’or très richement garni de pierreries et de perles ». Vers la fin du repas, arriva la Sainte Église, « vêtue d’une robe de satin blanc », pour réciter l’émouvante complainte à la suite de laquelle le duc Philippe le Bon fit le vœu de se croiser. L’ordre de la Toison d’or, créé par le même prince à l’occasion de son mariage avec Isabelle de Portugal, marqua de banquets splendides chacune de ses réunions. On ne se contentait pas, à la cour de Bourgogne, de la quantité et de la qualité des mets, on soignait le décor, on égalait la recherche aux trouvailles les plus ingénieuses de la décadence romaine. Pour laisser reposer l’estomac, on coupait les services au moyen d’ « entremets » : c’étaient des intermèdes de musique ou d’exhibitions. On introduisait des chœurs, ou bien des acrobates et des équilibrâtes qui se livraient à leurs tours les plus surprenants. Tantôt c’étaient des enfants dorés des pieds à la tête qui venaient répandre de précieux parfums; tantôt des chevaux dressés qui exécutaient autour de la table les mouvements les plus savants. Mais le triomphe de la mise en scène, c’étaient les pièces montées : une baleine d’où sortaient de belles sirènes, des vaisseaux tout équipés, des tours de bois d’où s’élançaient des chevaliers armés pour se défier et se combattre.

L’étiquette et le service étaient, dans une telle cour, de vraies sciences. Pour avoir une idée de leur complication, il n’est rien de mieux que de relire, dans le

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Mémoire sur l'état de la maison du duc, du fidèle Olivier de la Marclie, le passage qui concerne la paneterie ducale :

« Le duc a un premier panetier et cinquante écuyers panetiers et sont conduits, à la guerre et à la paix sous le premier panetier, et sont gouvernés par cinq chefs de chambre ordonnés par le prince, dont chacun a neuf panetiers sous lui.... Quand le prince veut diner et qu’il est couvert, l’huissier de salle va quérir le panetier qui doit servir pour ce jour et le mène en la paneterie. Et là, le sommelier de la paneterie baille une serviette au dit panetier et la baise en faisant créance. Et le panetier la met sur son épaule senestre, les deux bouts pendant devant et derrière. Et puis, le sommelier lui baille la sallière couverte, laquelle ledit panetier doit porter entre ses doigts, tenant le pied et le ventre de la sallière, en différence du goubelet, qui se doit porter par le pied. Et va le panetier après l’huissier de la salle, la tête nue.... Le panetier assied la viande sur la table et puis prend son assay et le baille aux autres, l’un après l’autre. Et se remet le panetier au bout de la table devant la nef et sert le duc à deux fois, et a chacune fois de douze ou treize mets. Et le souper se sert à une fois. Et doit le panetier prendre un des couteaux et mettre le sel de la grande sallière en la petite et faire son assay, et le mettre devant le prince. Le panetier prend au buffet les oublies, et, s’il y a assemblée au banquet, il peut asseoir les oublies devant tous ceux qui sont assis à la table du prince et non autres. »

Un proverbe disait : « Après la panse vient la danse. » Les « caroles et baleries » venaient donc au moyen âge « après mangier ». Ce sont surtout des rondes, que les dames chantent elles-mêmes ou qu’on fait accompagner par des ménestrels. Parfois ce sont les vielles qui se chargent de donner le rythme. La reine Isabeau de Bavière et le duc d’Orléans lancèrent la mode des grands bals costumés. Michelet a décrit en termes inoubliables le « bal des ardents », où de jeunes seigneurs, déguisés en sauvages, prirent feu et périrent rôtis dans leurs maillots.

Pour le vêtement, nous ne saurions ici entreprendre

de suivre les nombreux changements de la mode. Aussi bien, d’illustres ouvrages ont été consacrés à l’histoire du costume. Bornons-nous donc, afin d’évoquer le monde féodal dans ses atours, à décrire la toilette féminine et masculine vers le milieu' du moyen âge, c’est-à-dire aux environs de 1200.

La chemise de l’élégante était blanche. On la confectionnait en toile de lin ou de chanvre (cainsil). Cette chemise se portait fort longue et descendait jusqu’aux pieds. Elle était « ridée », c’est-à-dire plissée, et gaufrée au fer. Elle n’apparaissait qu’aux poignets et au bas de la jupe, où elle dépassait. Aussi l’ornait-on fréquemment d’une ganse d’or au col et aux manches.

On appelait « chainse » tantôt la chemise même, tantôt un dessus que l’on superposait à la chemise, laquelle probablement en pareil cas était plus simple. Le chainse était, lui aussi, ridé et gaufré. C’était une sorte de peignoir d’intérieur.

Un bandage disposé au-dessous de la poitrine servait à mouler le corps. Par-dessus venait le « pelisson hermin ». Il consistait en une fine fourrure enfermée entre deux étoffes, l’une de lin doublant le poil, l’autre de soie doublant le cuir. Le côté soie apparaissait extérieurement. Au col et aux -manches, la fourrure dépassait et, légèrement retournée, formait garniture. La préférence donnée à l’hermine parmi les fourrures faisait donner au vêtement lui-même le nom de pelisson hermin. Ce pelisson ne pouvait évidemment se porter qu’en hiver.

La robe proprement dite se nommait le « bliaut ». Il était de coupes et de couleurs variées. On le faisait souvent à traîne et toujours avec de grandes manches. Le luxe se déployait. Il n’était point rare que le bliaut fût broché d’or. Mais il n’y avait point de grand dëcol-

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leté. A la taille, une large et riche ceinture permettait de suspendre une aumônière.

Le manteau se jetait sur le bliaut. Il était habituellement en soie, garni de fourrure et paré de galons d’or ou « orfroi ». Le xme siècle préféra au bliaut la « cotte », robe de laine ou de drap plus simple.

La première pièce du costume masculin consistait dans les « braies ». C’était une sorte de caleçon, d’origine gauloise. On les faisait blanches et en cainsil, c’est-à-dire en toile de chanvre ou de lin. La forme est collante au xne siècle. Une ceinture à boucle, serrée à la taille, sert à maintenir les braies. Cette pièce formait le haut de chausse. La pièce complémentaire s’appela « chausse » avant de s’appeler « bas » : c’était proprement le bas de chausse. Généralement en tricot, les chausses sont quelquefois en soie. Les élégants les font venir de Bruges. Us les choisissent de couleurs vives, comme en on voit tant dans nos miniatures. On en fait même à jour.

La chemise d’homme est en cainsil blanc ou à fleurs (cainsil affloré); elle est plissée et gaufrée comme la chemise de femme, mais elle est bien plus courte. Les hommes ont un pelisson analogue à celui des femmes, ou bien une simple cotte. Le bliaut masculin affecte la forme de tunique. L’étoffe est de laine ou de futaine, quelquefois de soie. Les manches, en entonnoir, se serrent aux poignets. Le vêtement se passe par la tête. S’il est « pourfendu », ou encore, comme on dit, « entaillé », on le lace par derrière ou sur le côté.

Le manteau est le grand luxe du baron. Il est souvent très somptueux. Il consiste en une fourrure à doublure de drap ou de soie, et il est rehaussé par des passementeries, des franges, avec ornements recherchés, où sont signalées des pierres précieuses.

Des bijoux divers, surtout des bagues, figureut dans les documents narratifs ou les inventaires.

Les chaussures se font en cuir ou en étoffe. Les semelles sont minces et il n’y a point de talons. L’étoffe du soulier est souvent brodée et ornée. Déjà on signale au xne siècle, sous le nom de « pigaches », les pointes effilées des chaussures. Ces pointes s’exagéreront au xme siècle et se retourneront, et ce sera la durable et singulière mode des pointes « à la poulaine ». On appelait « heuses » des bottes solides, qui jouaient le rôle de chaussures de fatigue. On les mettait, notamment, en voyage. Inversement, il y avait des chaussures de délassement, pour l’intérieur : les « escapins ».

La coiffure habituelle était, au moins en hiver, le boûnet. Dans les cérémonies, on mettait le « chapelet », que le « chaperon » détrône, à la fin du xne siècle, pour commencer un long règne à travers une riche succession de variantes. Les femmes portaient couramment la coiffe.

En guerre, les vêtements civils faisaient place aux armures. Au xne siècle, la pièce essentielle de la tenue militaire est le « haubert ». C’est une cotte de mailles sans plastron, qui s’enfile par la tête, et qui est fendue devant et derrière, de façon à ne point gêner la marche. Une broderie grossière en fil d’archal en souligne le bas de jupe et le parement de manches. Le haubert monte haut; sous forme de capuchon, il enveloppe le menton, cache les oreilles et enserre la tête. Cette protection se complète de celle du « heaume ». C’est un casque dont le cimier forme une pointe comparable à celle d’un bonnet. Autour du front, il se double d’un cercle de fer orné généralement de cabochons de couleur. Ce cercle se prolonge par le « nasal », qui descend le long du nez, et rejoint presque la menton-

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nière du haubert, de manière à bien protéger la face. Aux jambes, on lace les « chausses de fer », auxquelles on fixe les éperons. Ceux-ci sout d’argent ou d’argent doré, variété qualifiée couramment « éperons d’or ».

L’épée du xiie siècle est encore assez courte, le combat à distance se livrant à la lance. La croix de la poignée comporte les ornements les plus variés. L’écu est un boucher de forme triangulaire, qui se tient la pointe en bas, et doit envelopper le cavalier à cheval depuis le cou jusqu’aux pieds. Le baron tient son écu d’une main, sa lance de l’autre. A la lance flotte le gonfanon aux armes du baron.

L’appareil militaire se développe constamment aux xme et xive siècles. De perfectionnement en perfectionnement, on arrive à la grande armure proprement dite, qui barde de fer, entièrement, le cavalier et même le cheval. L’armure d’un chevalier complètement équipé comprenait, au xive siècle, au moins dix-huit pièces. Pour les empêcher de se perdre dans la bataille, on les fixait au moyen de charnières maintenues par des pitons. Un chevalier ainsi paré, s’il venait à tomber, était hors d’état non seulement de se relever, mais même de se mouvoir.

A l’extrême fin du moyen âge, l’armure s’est sensiblement allégée. Un beau spécimen de 1440 au Musée d’ Artillerie, à Paris, pèse environ vingt-cinq kilos. A ce moment, les pièces essentielles de l’armure sont les suivantes : spalières, corselet, pansière, brassards, coudières, gantelets, braconnières, tassettes, cuissards, genouillères, grèves, sollerets. Les spaüères protègent les épaules; le corselet protège le buste, et sa partie inférieure forme la pansière; le brassard, comme son nom l’indique, couvre le bras, et la coudière ou cubitière le coude et l’avant-bras; les gantelets protègent

les mains et les poignets; la braconnière protège le bas-ventre et la partie correspondante au bas du dos; les tassettes sont aussi appelées garde-cuisses; les genouillères se mettent aux genoux ; les grèves sont aussi appelés jambières; enfin, les sollerets sont des souliers de fer. On y adapte une pointe mobile, afin d’obéir à la mode, c’est la « poulaine ». Quant aux éperons, que nous avons vus précédemment mobiles, ils sont fixes au xve siècle; le nombre des pointes, disposées en étoile, est de six ou davantage.

L’armure est souvent luxueuse; elle est toujours savamment articulée. En ce genre, la main des artistes produit de véritables merveilles : le Musée d’ Artillerie, à Paris, le Musée de Vienne, et l’Armeria Real de Madrid exposent des modèles de toute beauté.

L’épée des chevaliers était devenue très longue et très effilée, afin de pénétrer sous l’armure. Mais on n’abandonnait pas la lance : elle passait dans une échancrure de l’armure ménagée à cet effet.

Au commencement du xve siècle, la tête et le visage du chevalier étaient encore protégés par le bacinet, hérité du siècle précédent. C’était un casque à visière mobile qui se rabattait sur la figure. Un prolongement par derrière formait le couvre-nuque. Vers 1430, au bacinet succède l’armet. C’est un bacinet plus léger, dont la visière se fixe sous le menton; la pièce supérieure la rejoint, sous forme de visière, appelée « bez aille ».

Les gens de pied se contentaient de se coiffer d’une simple « salade », casque tout simple, dont le nom évoque la forme, et que complètent un couvre-nuque et une visière. Us portaient pour vêtement de guerre une tunique de cuir, jacque ou brigandine, constituée par un pourpoint à écaille. Par-dessus, ils passaient

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« la trousse », c’est-à-dire le carquois, leurs armes étant l’arc et l’arbalète.

Le mépris de la noblesse à armures resplendissantes s’est déversé sur cette « ribaudaille » à tous les tournants de la guerre de Cent ans. Pourtant, c’est à travers les péripéties de cette guerre, célébrée par les chroniques et poèmes pour lecteurs nobles, que s’élaborait l’armée permanente, celle qui devait remplacer, comme force réelle, pour la monarchie en gestation, l’ancienne chevalerie.

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