LES CLASSES PAYSANNES
décomposition féodale a fait pratiquement disparaître la propriété. Le roturier lui-même n’est point propriétaire mais tenancier. Ainsi l'homme libre se retrouve sur le même pied que le serf.
Cependant, si le principe fondamental de la distinction est inopérant, il survit, malgré tout, par certaines de ses conséquences. C’est, apparemment, du retrait du pécule servile, expression de l’incapacité civile du non libre, que provient l’axiome du haut moyen âge que le serf est taillable à merci (ad misericordiam domini).
Un autre vestige de l’ancienne servitude personnelle est la mainmorte. La possession d’une tenure par le serf a été une première tolérance. Il y en a une seconde, si le maître accorde au serf la faculté de laisser sa tenure à ses enfants. La renonciation au retrait se paye : la « mainmorte » est le rachat dont parle Beaumanoir. D’ailleurs, bien qu’adouci sous cette forme, le droit se heurte à la pitié et aux exhortations de l’Église, témoin ce passage du plus célèbre prédicateur du xme siècle, Jacques de Yitry :
Le père meurt et le seigneur enlève aux malheureux enfants la vache qui aurait pu les nourrir. Ces gens qui usent du droit de mainmorte sont des homicides.... Ils sont comme la vermine qui se repaît de cadavres.
Un troisième vestige, aussi apparent quela mainmorte, se laisse apercevoir lors du mariage du serf. Il ne peut se célébrer sans qu’une autorisation du seigneur donne lieu à une taxe appelée elle-même « mariage » (maritagium). Une complication surgit si le serf épouse une femme libre, car alors les enfants naîtront libres. La sanction n’est pas toujours, comme dit Beaumanoir, la perte totale des biens du serf, mais un rachat est généralement permis et s’effectue par le paiement d’un lourd droit appelé « formariage » (foris-maritagium).
Enfin, le serf doit, outre la taille, un impôt établi par tête et appelé capitation. Il semble avéré que ce droit n’a jamais été exigé en dehors du servage.
La classe servile se vide, au cours du moyen âge, de plusieurs façons. Les affranchissements sont une porte ouverte sur la liberté, l’admission à la bourgeoisie d’une ville franche en est une autre ; le mariage avec une vilaine en est une troisième. La taille abonnée aide beaucoup le serf qui veut s’évader de sa condition. Si, faisant un sacrifice au bon moment, le serf obtient du seigneur la substitution d’une taille fixe à la taille arbitraire, il aura, s’il est laborieux, économe et quelque peu chanceux, une voie toute tracée; épousant une vilaine, il fera souche de vilains.
La taille fixe est, en effet, celle du vilain libre. Elle est déterminée par la coutume. C’est pourquoi de nombreux textes appellent le vilain « homme coutumier ». La taille à merci devient de plus en plus rare au xme siècle. Une évolution économique tend à un affaiblissement progressif du pouvoir de l’argent, en sorte que le sort des ruraux s’améliore. L’état florissant de l’agriculture à la veille de la guerre de Cent ans en est le signe éclatant.