Chapitre V
Bien des traits de la « vie féodale » nous sont apparus au cours des précédents chapitres. Nous éviterons de les rappeler au cours du présent, où nous nous contenterons de les compléter, afin que, de l’ensemble, se dégage un tableau, si sommaire soit-il, de ce que fut, considérée sous ses principaux aspects, l’existence de la société à laquelle la féodalité imprima ses caractères généraux.
La vie noble. — Le château est le symbole de la vie noble. Il surgit au ixe siècle, au milieu des troubles qui mettent la défense au premier rang des préoccupations de tous, et partout il remplace l’ancienne disposition, largement étalée, de la maison d’habitation où vivait, dans le confortable et le luxe, le maître de la villa.
Le château légué par l’époque carolingienne à l’âge suivant consistait en une enceinte palissadée, qu’entourait un fossé. De grosses tours s’espaçaient le long du périmètre. Au centre s’élevait une haute construction de bois, le donjon ( dunio ). A l’étage du donjon, le seigneur faisait sa résidence. On n’y accédait point
du rez-de-chaussée; la porte était percée à plusieurs mètres du sol et l’on y parvenait au moyen d’un pontvolant ou d’une échelle. De la sorte, en cas d’alerte, il était facile de couper la communication.
Du reste, on n’avait pas manqué d’établir le donjon sur un point élevé. On en choisissait avec soin l’assiette, et si la contrée n’ offrait aucune éminence naturelle, on formait une « motte » artificielle en terre battue. Cette assise avait l’avantage de garantir le donjon de bois contre les atteintes de son pire ennemi, le feu. La tapisserie de Bayeux montre des soldats armés de torches qui s’évertuent à incendier un donjon.
Aussi se préoccupa-t-on de substituer la pierre au bois. En 920, Flodoard signale l’enceinte ou « chemise » de pierre qui protège la base du château de Coucy. Cependant, les châteaux de pierre dont parlent orgueilleusement quelques textes du Xe siècle avaient certainement encore leurs donjons en grande partie en bois. A l’approche de l’an mille, le donjon de pierre est très exceptionnel. Le donjon du Puiset, détruit par Louis le Gros, est encore en bois.
Le premier donjon de pierre positivement connu est celui du château de Langeais, bâti par Foulques Nerra, comte d’Anjou, en 992. Au xie siècle, ce modèle architectural se répand; l’art de la fortification évolue et se perfectionne sans cesse aux xne et xme siècles. Les châteaux deviennent alors des forteresses vastes, complexes, savamment agencées et munies, tel ce Château- Gaillard où Richard Cœur de Lion avait mis tout son art d’ingénieur militaire et dont Viollet-le- Duc a donné une monographie célèbre.
Une vaste enceinte, dont le mur à créneaux était coivpé de tours en surplomb, et qu’un fossé profond protégeait, enveloppait toujours l’ensemble de la forteresse. Les portes à herses, dont les ponts-levis, en se
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rabattant, formaient vantaux, livraient seules accès à l’intérieur. Des hourds de bois, puis des mâchicoulis en pierre, disposés en encorbellement, permettaient de battre aisément le pied des murailles et des tours.
A l’intérieur de la grande enceinte, l’espace était distribué habituellement en deux cours ou « bailles ». L’une, la moins vaste, renfermait le donjon; l’autre, plus étendue, juxtaposait les bâtiments sans grâce des communs et la chapelle. Un mur crénelé séparait les deux cours, afin que, le château fût-il forcé, l’on pût encore tenir dans le réduit du donjon. Derrière les murs de l’enceinte générale, se déroulait un chemin où se faisaient, en temps de siège, des rondes de jour et de nuit : c’étaient les « lices », que la palissade des « barres » séparait de la baille.
Quand la guerre s’abat sur la contrée c’est un spectacle courant de voir tous les chemins conduisant au château encombrés de paysans ; ils viennent s’y renfermer avec leurs meubles, avec leur bétail. Parfois, le même château sert de refuge à quarante villages semés dans la vallée. Se réfugier ainsi s’appelle, en langage féodal, « se retraire ». Les réfugiés sont les « retrayants ». Encore faut -il avoir le droit de se retraire, et le seigneur qui l’accorde le fait payer. Une enceinte est ouverte à ceux qui ont ce droit de refuge : c’est une première enceinte, ménagée au pied du grand mur, sur l’un des flancs du château, mais qu’on a laissée à dessein sans défense dans la partie contiguë aux fossés, afin que, si l’ennemi vient à se rendre maître de cette avancée, il ne puisse e’en faire un abri. Le château étant habituellement perché sur une hauteur, cette enceinte, où campent comme ils peuvent les retrayants, s’appelle la « bassecour », par opposition à la « haute-cour .,» ou baille.
Le château a fière allure. Il est pour le seigneur un
J. Calmette : Société féodale.
objet d’orgueil et de joie, de douleur aussi, quand il faut s’en éloigner pour longtemps. Lorsque Joinville franchit la porte, partant pour la croisade, il n’osa se retourner, de peur, dit-il, que « le cœur ne lui attendrisist du biau chastel » qu’il laissait derrière ses pas.
Pourtant, la vie au château est souvent morose. Après la prière et la messe quotidienne, la journée est longue. Trois plantureux repas la coupent, il est vrai. Mais de lourdes heures s’écoulent à les attendre, mal remplies par les soucis d’administration que le baron laisse volontiers à ses officiers et à ses clercs. Les satisfactions tôt épuisées de la vie de famille, la visite des animaux de la ménagerie (qui est devenue de mode en la plupart des grands châteaux), quelques jeux comme les dés ou le tric-trac : ce sont les distractions médiocres des jours que n’agrémentent pas les visites ou la chasse.
La chasse joue un grand rôle dans l’existence seigneuriale. Elle se déroule dans de larges espaces, surtout dans les forêts riches en gibier et en fauves. Toute une éducation de vénerie y a préparé le baron; un outillage puissant la lui rend à la fois agréable et fructueuse. L’image du seigneur à cheval, faucon au poing, suivi de ses veneurs et de ses chiens, n’est -elle pas l’une des visions les plus familières du moyen âge?
Tandis que jadis la chasse était libre, elle est devenue, à l’époque féodale, un privilège noble jalousement gardé : aucune punition n’est plus assez sévèTe pour châtier les violateurs du privilège seigneurial. Le plaisir de la chasse n’en devient que plus passionnant, puisqu’elle est un sport noble : vrai sport, en effet, où l’amour-propre est en cause, où l’on se plait à remporter telle victoire qui « émerveillera » les autres preux. Dans la chanson de geste de Oarin le Lorrain, le duc Begon nous est peint dans la salle du château; il est auprès de sa femme, la belle et tendre Béatrix, « il
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lui baisait la bouche et le visage et la dame lui souriait doucement »; puis, les regards du couple se portaient avec complaisance sur les deux enfants en ce moment en compagnie de six nobles damoiseaux « courant, sautant, riant et jouant à qui mieux mieux ». Et cependant, le duc, se détournant de ce délicieux tableau d’intérieur, se prit à soupirer. Béatrix de s’étonner et de dire : « De quoi pouvez-vous prendre souci? » Alors le duc révèle toute sa pensée. Il y a quelque part, dans une des forêts du domaine, « un sanglier le plus fort dont on ait jamais ouï parler », et il ajoute : « Je le chasserai, s’il plaît à Dieu et que je vive, et j’en porterai la tête au duc Garni pour lui donner occasion d’être émerveillé. »
S’il ne chasse, le baron se livre aux émotions de la « quintaine » ou du « behourd ». Un mannequin figure le païen ou le traître. Attaché à un poteau, il porte le haubert et l’écu. Le cavalier, lance au poing, se précipite au galop sur cet adversaire symbolique; il s’efforce de le percer d’un seul coup, et, s’il se peut, de faire tomber le poteau. Tel est le jeu de la quintaine. Le behourd est une escrime à cheval. Les chevaliers se mettent face à face, deux par deux, chacun cherchant à trouer l’écu de son partenaire.
Enfin le tournoi est le roi des jeux féodaux. L’auteur du poème de Guillaume le Maréchal, à propos de la vio remuante de cet illustre anglais, nous parle fréquemment des tournois où il gagne chevaux et prisonniers, au point qu’il doit en faire tenir comptabilité spéciale par des clercs. Le même auteur appelle ce genre de combat « lutte à la française » (conjlictus gallicus) et célèbre la supériorité qu’y déploient les Français.
L’armement pour le tournoi était semblable à celui de la guerre. Un luxe splendide s’y étalait. Les chevaux, richement caparaçonnés, portaient des siinarres multi-
colores. Les armoiries, de mode depuis les croisades, faisaient reconnaître les champions couverts entièrement par leurs armures. Le champ de bataille peut être la baille ou la lice du château, où l’on se défie deux par deux, plus souvent une prairie voisine, parfois une vaste plaine, où deux petites armées se donnent rendezvous et se heurtent l’une contre l’autre.
La passion des tournois a rempli les siècles, malgré les exhortations des prédicateurs, et une seule passion a eu plus de prise encore sur le monde féodal, la passion de la guerre.
Le noble ne vit vraiment que pour la guerre. La littérature du moyen âge est ou pieuse ou féodale. Une moitié de cette littérature exalte donc la guerre. L’image qu’elle se plaît à en donner reflète la mentalité de ceux à qui elle s’adresse. Chansons de gestes ou chroniqueurs à la manière de Froissart font éprouver, dans un style différent, une seule et même sensation. Les nobles qui vécurent la guerre de Cent ans eurent l’impression de vivre un temps de délices, où l’armure bien trempée ne chômait pas. Les guerres privées, qui remplissaient les siècles précédents, ont bien été suscitées souvent par des chocs d’intérêts ou d’amours-propres, mais plus souvent peut-être encore par la nostalgie de la bataille : luttes de petits effectifs, où les nobles pesamment armés sont plus aisément capturés et rançonnés que tués et blessés ; mais dont les véritables victimes sont les petites gens, principalement les paysans, atteints dans leurs biens et dans leurs personnes.
Les troupes armées, impuissantes contre les châteaux, et les villes, brûlent, saccagent, pillent la campagne. Le P. Denifle a laissé parler haut à ce sujet l’éloquence des textes dans son recueil sur « La désolation des églises de France ».
Encore les seigneurs qui ne déchaînent qu’en guerre
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leurs instincts de déprédation et de férocité sont-ils les plus vertueux. Car le baron brigand n’est pas une invention littéraire. Acli. Luchaire a fait une triste célébrité à quelques exemplaires choisis : Pons du Vernet, rançonneur de vilains, voleur de moutons, de chapes et de fromages au détriment de l’abbaye de Saint-Martin du-Canigou; le comte de Roussillon G-uinard, restituant par testament les sommes touchées par lui comme complice de bandits de grands chemins; et, pour faire aussi place aux pays du nord, Renaud de Dammartin, comte de Boulogne, ravisseur de troupeaux et de grains, détrousseur d’un évêque à qui il enlève ses bagages, ses vases sacrés et même ses vêtements sacerdotaux.
Du moins l’Eglise, victime elle aussi de ces terribles instincts, essaya-t-elle de limiter le fléau de la guerre privée. La « trêve de Dieu », si souvent méconnue qu’elle ait été, fut un inestimable bienfait pour les populations. Le Roussillon, qui était tout à l’heure à l’opprobre, doit être ici à l'honneur. C’est à Toulouges qu’en 1041 un synode établit les règlements en vertu desquels les clercs, les moines et les femmes devront être à l’abri des violences en tout temps; en outre, « dans toutle comté ou diocèse d’Elne, il est interdit à quiconque d’assaillir son ennemi depuis la neuvième heure du samedi jusqu’à la première heure du lundi ». Et la pensée pieuse qui a dicté ce premier adoucissement aux désordres quotidiens s’exprime ainsi : « C’est afin que tout homme puisse rendre à Dieu ce qu’il doit pendant la journée dominicale. »
Ces règlements furent étendus, généralisés ; la royauté, aidant l’Église, travailla, elle aussi, à réduire les guerres privées. Pourtant, les résultats étaient encore incomplets à l’aurore du xive siècle, au moment où la guerre de Cent ans, sous le couvert d’une guerre générale, allait plus que jamais, déchaîner les violences et accumuler
les mines. Les guerres seigneuriales devaient céder moins devant les autorités morales, que devant les obstacles matériels. De fait, l’intervention de l’artillerie et les progrès de l’armement firent plus que les exhortations ou les menaces. Entreprendre une guerre fut interdit au petit seigneur par l’exiguïté de ses ressources. Il ne put désormais satisfaire ses goûts belliqueux qu’en se mettant à la solde d’un prince. La préférence des nobles pour la carrière des armes fut, à l’époque moderne, la survivance de leur passion pour la guerre durant les siècles féodaux.
La chevalerie. — Une des manifestations de l’effort de l’Église pour discipliner le corps féodal fut l’intervention de la religion dans l’institution de la chevalerie.
Malgré quelques cas anormaux, plus exceptionnels encore dans la réalité que dans la littérature, la chevalerie est réservée aux damoiseaux, c’est-à-dire aux jeunes nobles. Us sont quelquefois pages à leurs débuts, mais l’apprentissage de la chevalerie se fait dans le rôle d’écuyer. Enfin, vient le grand jour de « l’adoubement » tant attendu.
Quelle que soit l’origine du mot, « adouber » signifie « armer ». L’adoubement est d’abord purement laïque, puis il s’imprègne de christianisme : déjà à la fin du Xe siècle, une « Bénédiction du chevalier » figure dans un cérémonial romain; finalement, l’influence de l’Église devient si dominante, qu’on a pu appeler la chevalerie un « sacrement ». Ainsi l’idée de devoirs moraux s’incorpore à celle de devoirs militaires. Cette association de devoirs caractérise, dans sa maturité, l’institution chevaleresque.
Décrivons le cérémonial de l’adoubement au moment où il se présente dans sa plénitude, au xne siècle. Karement on verra une femme ou un clerc armer un chevalier.
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L’usage presque universel est qu’on soit fait chevalier par un chevalier. Ce parrain en chevalerie sera de préférence un vaillant notoire : père, oncle, suzerain.
Le damoiseau prend un bain ; il fait dans la chapelle du château ou au « moûtier » voisin la « veillée des armes ». L’épée a été déposée sur l’autel pour être sanctifiée. La messe est célébrée. Elle est suivie d’un festin. Puis, le jeune homme se rend sur le perron du château. Là, devant une nombreuse et brillante assistance, il reçoit l’épée avec le baudrier ; on lui chausse les « éperons d’or » ; il coiffe le haubert, reçoit le heaume, l’écu, la lance; enfin, vient la « paumée » ou « colée », formidable coup administré au chevalier par le parrain qui, du plat de la main, frappe le jeune homme sur la nuque et souvent le fait chanceler : épreuve réelle, inconnue en Angleterre, mais dont nos chansons de gestes nous dépeignent les mères françaises très émues. Au xme siècle, l’officiant procède à la bénédiction des armes, prononce un sermon de circonstance, décrivant les devoirs de la chevalerie et les engagements qu’elle implique, donne au damoiseau un léger soufflet qui remplace la paumée, et fait luimêrne remise de l’épée.
Sitôt adoubé, le nouveau chevalier monte sur un bon « dextrier » sans toucher les étriers; il fait admirer sa prestance dans un temps de galop, appelé « l’eslais », et termine en s’élançant contre une quintaine. Désormais, il n’a plus qu’à attendre la prochaine «chevauchée» pour faire montre de sa « prouesse ».
L’adoubement sur le champ de bataille est un mode très ancien, et qui a persisté. Avant ou après la bataille, l’usage est de créer de nouveaux chevaliers. L’extension de cet usage marque surtout les grandes guerres des xme et xive siècles.
Le xme siècle nous a légué un petit poème, VOrdène de Chevalerie, où l’on peut voir jusqu’à quel point l’in-
fluence religieuse a été raffinée. Tout a été transfiguré par un savant symbolisme : ainsi, l’épée du chevalier est à deux tranchants, « parce qu’avec l’un il doit frapper le riche qui opprime le pauvre, avec l’autre le fort qui opprime le faible »; les éperons d’or enseignent qu’il faut être aussi docile à la volonté divine que l’est le cheval à l’éperon du cavalier. Cependant, pour si idéalisé que l’Église ait voulu le chevalier, elle ne l’a point expurgé de toute violence. A certains égards même pourrait-on dire qu’en consacrant la chevalerie, elle a contribué à perpétuer les mœurs guerrières.
De fait, la noblesse française est restée militaire. Elle n’est pas devenue, comme la noblesse anglaise, une caste politique. Hantée par la guerre, elle n’a cherché dans le monde que des occasions de se désennuyer et de se distinguer l’épée en main. Soldat barbare en dépit de tous les symbolismes qui l’effleurent sans le pénétrer, le féodal demeure d’une psychologie à la fois enfantine et sauvage. Du sauvage et de l’enfant il a toute la violence et toute la mobilité. C’est l’homme des brusques revirements, des emportements soudains, des cruautés effroyables, des repentirs émouvants, des attendrissements subits. Sa dévotion est intermittente, sa religion superstitieuse. Surtout, il tient d’une race vigoureuse et d’un sang jeune un débordant excès de forces, que des saignées fréquentes et presque périodiques tempèrent difficilement.
Ce superflu de forces vives a été l’une des calamités de la société féodale. Les populations n’ont respiré qu’au lendemain des grandes éliminations qui ont décimé le corps seigneur’ al : croisades, guerre de Cent ans, finalement guerres d’Italie. Ces batailles où périt,, selon la formule favorite des chroniqueurs, « la fleur de la chevalerie » d’un pays, sont de belles journées de promesse, des victoires pour la civilisation.
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La courtoisie. — Si la féodalité est demeurée bien brutale dans son ensemble, il serait cependant injuste de ne pas faire place à cette échappée d’idéal, — oasis de poésie dans le désert moral de la barbarie tenace, — à la « courtoisie » qui représente le goût du délicat, le respect de la femme, le souci raffiné de l’amour. Comme l’a écrit Ach. Luchaire, « la courtoisie est née dans la France du Midi. Les troubadours de ce pays ont appris à une noblesse occupée de guerres et de pillages le raffinement de l’amour chevaleresque et le ciüte delà femme ». La doctrine de l’amour courtois est précisée par l’historien des troubadours, J. Anglade, en ces termes expressifs : « Dans la poésie courtoise des troubadours, l’amour est conçu de très bonne heure comme un culte, presque comme une religion. Il a ses lois et ses droits; les uns et les autres forment une sorte de code du parfait amant. »
En somme, le « vasselage amoureux » réalise une combinaison de la chevalerie et du sentiment, qui n’est pas seulement poétique et littéraire, mais qui rejaillit sur la réalité. Le chevalier adore « la dame de ses pensées »; il la distingue dans l’assistance, tandis qu’il s’ évertue au « tournoiement » ; et la femme, à tant d’ égards sacrifiée dans la vie conjugale, prend dans la société courtoise un relief singulier. L’épopée du nord ellemême n’exalte pas seulement l’héroïsme des preux, elle esquisse parfois de douces et tendres figures : Aude n’est-elle inséparable de Roland?
A dire vrai, bien que surtout méridionale, la « courtoisie », par l’influence des troubadours sur les trouvères, s’acclimate aussi dans le nord. Les troubadours euxmêmes la portent partout avec eux : en Espagne, en Portugal, en Italie, en Angleterre, en Orient. Une littérature brillante resplendit aussi en Allemagne. Sans doute, la poésie s’arrête souvent à la surface; elle ne change pas toujours l’âme des auditeurs. L’on pourrait
citer tel prince, protecteur de troubadours, qui égalait en cruauté les pires mécréants. Il n’en est pas moins vrai que l’audition sans cesse répétée de ces belles chansons, où se célébraient, en séduisant langage, la fidélité, la magnanimité, la patience et la loyauté, n’étaient pas indifférente à l’évolution des mœurs.
Les troubadours errants qui allaient de château en château, — et n’étaient pas toujours eux-mêmes des modèles de vertu, — étaient donc, malgré tout, de bons pèlerins du progrès. Les châtelaines, qui les accueillaient et les faisaient ouïr, ne récompensaient pas seulement les adulations dont ils comblaient leur sexe; elles introduisaient dans les passe-temps de la vie noble quelque chose de plus pur que la quintaine ou le behourd, ou même que les exercices d’adresse des jongleurs; elles contribuaient à entretenir la flamme d’un lyrisme moralisateur, à assouplir la langue en formation; elles travaillaient à rendre le présent plus supportable et l’ avenir meilleur.
La vie religieuse, le monastère. — Le « moûtier » (mon aster ium), le couvent ( converdus ), c’est, en face du château seigneurial, l’autre symbole caractéristique de la société médiévale.
Les monastères ont été innombrables au moyen âge. Un immense développement du monachisme avait été assuré de bonne heure en Occident par la fusion des principes de l’irlandais saint Colomban et de l’italien saint Benoit de Nursie. Puis, la grande réforme bénédictine, œuvre de saint Benoit d’Aniane, réalisa un équilibre d’organisation intérieure qui fit de l’abbaye et des prieurés bénédictins des facteurs essentiels de la civilisation carolingienne. Le Xe et le xie siècle donnèrent au clergé « régulier » un élan décisif.
L’ordre de Cluny, fondé, en 909, par le comte Guil-
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laume le Pieux et l’abbé Bernon, successivement illustré par saint Mayeul, saint Odilon, saint Hugues et Pierre le Vénérable, compta plus de trois mille maisons éparses dans tous les pays de la chrétienté, du Portugal aux royaumes Scandinaves. L’ordre de Cîteaux, fondé par saint Bobert de Molesme, en 1098, reçut son impulsion de saint Bernard, la plus haute personnalité de l’Église au xue siècle.
Saint Bernard était un ascète; il se nourrissait, au témoignage de son biographe, le moine Geoffroy, de petits morceaux de pain trempés dans de l’eau chaude; il mortifiait son corps avec une vigueur inlassable. Accusant l’ordre de Cluny de trop accorder au monde, saint Bernard fit de l’ordre cistercien un institut inflexible, dont l’esprit s’opposait à l’esprit clunisien : saint Bernard fait même en termes véhéments le procès de l’art déployé dans les églises clunisiennes ; il y répond par la sobriété rigide des églises cistersiennes. La couleur de la robe, elle aussi, faisait contraste : à la robe noire du Clunisien fait pendant la robe blanche du Cistercien.
Or, Cîteaux se développa parallèlement à Cluny. La maison mère eut d’abord les quatre filles (Clairvaux, Morimont, La Ferté, Pontigny), puis les petites-filles. En 1300, l’ordre comptait sept cents couvents d’hommes et autant de couvents de femmes ou davantage.
La Chartreuse de saint Bruno, ordre sévère aussi, offrit dès le début cette originalité de ménager, à l’intérieur du couvent, une vie d’ermitage à chaque moine. Fondé à la fin du xie siècle, cet ordre compta jusqu’à cent quatre-vingts maisons, dont douze de femmes. Quant aux Prémontrés de saint Norbert, établis vers 1120, ils se développèrent surtout en pays germaniques.
En dépit des réformateurs qui apparaissaient presqu périodiquement, les ordres subissaient tous, plus ou moins, avec le temps, la contamination du succès.
Les biens affluaient, des abus se produisaient. Au xme siècle, une réaction nouvelle fit apparaître un type nouveau : l’ordre mendiant.
L’âme des anciens anachorètes, conservée seulement çà et là par des ermites perdus dans des coins de montagnes, revit au contact de l’Orient. L’ordre des Carmes vient de Terre Sainte. Mais l’idée de l’ordre mendiant, fondé sur le vœu de pauvreté, prend surtout de l’extension par l’extraordinaire fortune des Franciscains et des Dominicains.
Les Franciscains ou Frères Mineurs, à la robe brune, fondés par saint François d’ Assise, en 1208 ou 1209, se doublent des Damianistes et se triplent du Tiers- Ordre, qui ont le même inspirateur. En 1264, il y a déjà plus de deux cent mille Franciscains. A la fin du siècle, le premier rang en importance, parmi les ordres mendiants, passe aux Dominicains ou Frères Prêcheurs, à la robe blanche, fondés par saint Dominique, à l’occasion de la lutte contre l’hérésie albigeoise. Saint Dominique établit d’abord le monastère de Prouille, puis celui de Saint-Romain à Toulouse. L’exceptionnelle puissance de l’ordre lui vint de la mission qu’il reçut de gérer l’Inquisition de la Foi.
Enfin les ordres militaires, fondés en Terre Sainte pour la défense de la Syrie latine, entretinrent des maisons en Occident, et y refluèrent après la perte des établissements d’Asie : Templiers, Hospitaliers de Saint-Jean, et, en Allemagne, Ordre Teutonique. Les premiers évoluèrent vers la banque et s’attirèrent de telles haines et de telles convoitises qu’ils disparurent tragiquement au début du xive siècle; les seconds se perpétuèrent sous les appellations successives de Chevaliers de Rhodes et Chevaliers de Malte; enfin, l’Ordre Teutonique, transféré en Prusse, s’adonna à la germanisation des marches orientales au détriment de
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la Pologne, contre laquelle il soutint de terribles luttes.
A l’origine, les clercs réguliers dépendaient de l’évêque comme le clergé diocésain. Le privilège de 1’ «exemption » libéra les réguliers de 1’ « ordinaire », et le privilège de 1’ « immédiateté » les rattacha directement au Saint- Siège. Les ordres monastiques devinrent, de cette façon, comme les piliers de l’église romaine, et consolidèrent, dans la chrétienté, la monarchie pontificale. L’abbé de la Trinité de Vendôme s’intitulait fièrement « alleutier de saint Pierre » (alodiarius sancti Pétri). L’abbé du moyen âge, crossé, mitré, annelé, pourvu d’une juridiction, a grande allure. L’abbaye chef d’ordre et les maisons qui lui sont affiliées forment une république monastique, dont le rayonnement est vaste et pénétrant.
Ces établissements pieux sont des centres d’ exploitation agricole, mais aussi des centres d’enseignement, de culture intellectuelle. On y scrute les problèmes les plus profonds de la spéculation philosophique, et des penseurs comme Bacon, Albert le Grand, saint Bonaventure, saint Thomas honorent leur siècle. On y est artiste, témoin les constructions, les miniatures. On y cultive la littérature, on y copie les manuscrits même profanes, on y compose des traités sur toute chose, voire des poésies. On y fait surtout de l’histoire. La plupart de nos chroniques viennent des couvents. A Saint- Denis, nécropole des Capétiens, une vocation historique est née avec Suger. C’est là que se constitue la première histoire suivie du royaume : c’est d’abord une simple compilation, sans originalité; mais le ministre et biographe de Louis le Gros donne l’exemple d’écrire de première main, et, de ces efforts, sortira l’ensemble infiniment précieux des « Grandes Chroniques de France ».
Si occupés qu’ils soient dans leurs couvents, les abbés
et les moines sortent volontiers de l’enceinte. Ils se mêlent au siècle. Saint Bernard en donne l’exemple, lui qui parcourt le monde, non seulement pour répandre sur les foules les exhortations de sa brûlante éloquence, mais aussi pour s’entremettre entre les pouvoirs en conflits, pour censurer papes et rois. De même, l’humble moine est l’émissaire souvent désigné par les grands du monde, et pas toujours pour son bien. Car le moine est assez mal vu des séculiers. Il se colporte sur lui mille récits peu flatteurs, et l’on se plaît à rendre odieuses ou grotesques ses défaillances individuelles.
A la vérité, les monastères du moyen âge étaient trop peuplés pour que plus d’un égaré n’ait, pas oublié sa règle et cherché à s’étourdir au dehors. La vocation n’a pas toujours précédé la tonsure. Il y a des moines de hasard, des moines malgré eux, des moines par force. Ainsi s’expliquent les anecdotes peu édifiantes que la littérature profane met son zèle à vulgariser, épisodes réels ou imaginaires, amusants lorsque la plaisanterie n’est pas trop lourde, mais qui ne sauraient être mis en balance avec le rôle hautement moral et civilisateur que remplissent les établissements monastiques dans l’histoire des temps féodaux.
L’Eglise séculière. — En regard du clergé régulier, le clergé « séculier », plus mêlé au monde, est, par ses traits distinctifs, moins caractéristique. L’évêque y domine. Il gouverne le diocèse, entouré du chapitre que forment les chanoines.
Le temporel constitue un « bénéfice » qui assure au prélat de larges revenus et aux chanoines leurs « prébendes »; le doyen y a souvent double part. On voit les chanoines prêter hommage à leur évêque; mais des statuts interviennent pour enrayer ce mouvement. Le chapitre forme une « université » capable de recevoir et de
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posséder. Il y a donc des biens propres du chapitre.
La cathédrale joue dans la cité un rôle de premier rang. De somptueuses cérémonies se déroulent dans ses vastes nefs. Ses sculptures et ses vitraux instruisent presque autant que les prêches. Le chant, jalousement cultivé, est un art de plus, auxiliaire, lui aussi, de l’architecture religieuse. L’éclat du luminaire, luxueusement entretenu par des donations incessantes, vient encore rehausser les solennités variées et nombreuses où se pressent les fidèles. La note originale des « mystères » apporte un charme naïf, à demi profane, à ce culte si démonstratif. Les processions le répandent au dehors, et il faut évoquer, pour en goûter les magnificences, la splendeur des dais, la massive orfèvrerie des croix, la richesse délicate des châsses, le cortège des pénitents de toutes couleurs avec leurs cagoules et leurs bâtons de confréries.
L’activité des évêques ne se borne pas à ces cérémonies, où leur personne, mitre en tête, crosse en main et le geste bénissant, apparaît si majestueuse aux foules agenouillées. Les visites pastorales prennent une part notable de leur temps. Ce sont des visites nécessaires et consciencieuses, dont il est tenu des registres qui nous édifient.
L’évêque va en pèlerinage, il va en croisade. Les centres de pèlerinage sont nombreux : tels, parmi les plus illustres, Saint-Martin de Tours, Saint-Benoîtsur-Loire, Notre-Dame du Puy, Saint-Sernin de Toulouse, Saint-Jacques de Compostelle. Le culte des saints a battu son plein au ixe et au Xe siècle : on recherche alors partout des reliques, on les dérobe au besoin. Chaque église s’évertue à faire remonter son patron aussi près que possible du Christ. Ainsi naît la légende de l’apostolicité des églises, dont la critique moderne a ou tant de mal à dissiper l’illusion
Mais le pèlerinage par excellence a été celui du Saint- Sépulcre. L’intolérance musulmane oblige, au xie siècle, les pèlerins à s’organiser en troupes armées : du pèlerinage en masse, dérive la croisade, qui suscite un enthousiasme délirant et remue la société féodale jusque dans ses profondeurs.
Seigneur- féodal en même temps que pasteur, l’évêque du moyen âge doit consacrer aux soucis profanes une part de son énergie. Conflits de juridiction, luttes contre les puissances hostiles qui cherchent à rogner quelque chose des biens ou des droits de l’église, mettent le prélat en perpétuelle alerte. Nombreux sont les procès qui surgissent. Évêques et monastères ont souvent maille à partir. Les rapports avec le Saint-Siège ne sont pas toujours faciles; il faut se rendre ad limina, et les démêlés avec la curie sont un autre aspect de l’âpre lutte pour la vie qui s’impose à toutes les classes de la société féodale.
La vie urbaine. — Les villes de l’époque féodale ont trois origines possibles : les unes remontent à l’antiquité, les autres ont été formées à l’époque carolingienne, les dernières, enfin, sont de date récente. La plupart des grandes villes françaises sont d’origine romaine ou pré-romaine : Paris, héritière de Lutèce; Lyon et Marseille; Nîmes, Toulouse, Bordeaux. Parmi les villes les plus brillantes de l’époque romaine, il en est qui ne subsistent que bien diminuées : Narbonne, Arles, Sens, Autun. Les restes de l’art antique n’y sont parfois que plus apparents.
Les invasions et les troubles des IXe et Xe siècles ont déterminé la création ou la croissance de refuges qui deviennent des villes, comme Montpellier ou Perpignan. Souvent, ces agglomérations se cristallisent autour d’un centre de résistance défensive ou de protection