BOUFFLERS
Pour bien, j'ai des moutons, quelques chèvres, un bouc;
Kn c'iê l'cvenlail, on hiver la pincette
Sont mes armes; je fuis le faste et la disette,
Et crains i)eu la potence, et le pal, et le knouc.
J'ai pour meubles un lit, une table et trois chaises;
Sur aucune jamais ne s'assit un escroc;
Je dine avec du pain, de la crème et des fraises,
Et je suis sans simarre, et sans casque, et sans froc.
Une autre fois, le jeune comte d'Albon ayant célébré la marquise, frappée comme Homère par Apollon jaloux, mais le dieu pour réparer sa faute, lui donne comme secrétaires
Les Muses, les Grâces légères, El pour guide le Goût,
de risle se chargea de répondre au nom de madame du Deffand, et, tout en rappelant avec grâce que le dieu jaloux se repentit et lui céda ses droits en France, il demande galamment au jeune poète :
Mais ce guide dont Apollon Assura ses pas et sa gloire, N'est-ce pas vous, jeune d'Albon?
Vos vers me le feraient bien croire.
Madame du Deffand remercia le chevalier, mais se garda bien de montrer les vers à M. d'Albon, car ils lui tourneraient la tête et il n'a que trop de penchant à devenir auteur. Le croirait -on? Il a, sans la consulter, fait insérer ses vers partout, dans
UN CLIENT DE l'aNCIEN RÉGIME. 169
le Mercure, dans le Journal des Dames *, avec la lettre qu'elle lui répondit : elle ne se tient pas d'indignation, car elle déteste le bel esprit. Le déteste-t-elle tant que cela? N'est-ce pas une certaine forme, l'abus du bel esprit qui lui déplaît, et rhistoire même de ses amitiés ne protesterait-elle pas contre une telle affirmation admise sans réserve ? Ce qu'il faut reconnaître d'ailleurs, c'est qu'elle a la vigueur, la sobriété et l'énergie des bons écrivains, qu'elle bannit de son style le jargon, le galimatias amphigourique et sentimental, et qu'on peut la ranger parmi nos classiques, tout près de madame de Sévigné.
Introduit par elle auprès de Voltaire, de l'Isle passe quinze jours à Ferney et devient un favori. Le patriarche n'a jamais vu homme plus nécessaire à la société que ce dragon-peintre, sijoufflu, si gai, dont les bontés en prose, en vers et en doublescroches, font la consolation de sa vie. En effet, le chevalier sait regarder et écouter : la ville ne lui cache pas les maisons, les arbres ne lui dissimulent
1. Dans une lettre à Riocour, de l'Isle rapporte l'incident et donne connaissance à son parent d'un logogriphe de la marquise; le mot est noblesse.
Quoique je forme un corps, je ne suis qu'une idée; Plus ma beauté vieillit, plus elle est décidée. Il faut, pour me trouver, ignorer d'où je viens; Je liens tout de celui qui réduit tout à rien.
i70 LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AVANT ET APRÈS 1789.
point la forêt. « Nous sommes tous de Tlsle à Ferney, écrit Voltaire. Quand vous serez dans ce vaste tourbillon, vos lettres me tiendront lieu de tous les plaisirs qu'on cherche dans le fracas du monde. Je verrai mieux ses sottises par vos yeux que par les miens qui sont très affaiblis par mes quatre-vingts ans. Écrivez-moi de Paris el je renonce à Paris. » (On pressait beaucoup Voltaire de venir hadauder à Paris.) Un instant même, il se flatte que de Tlsle a fait sa paix avec Chanteloup^ et son remercîment a bien de la grâce. « 4 juillet :/774. — Si j'avais le malheur d'être roi, monsieur, j'aurais assurément le bonheur de vous prendre pour mon premier ministre, car vous êtes le seul qui me diriez la vérité. La plupart des personnes qui me font l'honneur de m'écrire ne me mandent que des bagatelles, ou des bruits populaires, ou des contradictions. Mais n'étant qu'un particulier, très particulier et dans un état assez triste, je vous ai la plus grande obligation d'avoir bien voulu, en preux chevalier, rompre une lance en ma faveur dans le château enchanté d'où vous venez. J'ai été affligé, tourmenté, accablé pendant trois ans ou environ, de la détestable idée qu'on avait conçue de ma prétendue inconstance, moi qui me pique d*être le plus constant des hommes. Vous me soulagez d'un poids insupportable. Je n'ai
UN CLIENT DE l'aNCIEN RÉGIME. 17i
point de termes pour marquer ma reconnaissance. Si jamais on vous dit que j'ai été inconstant pour vous, n'en croyez rien; mes plus belles heures sont celles où je reçois de vos lettres. — Le vieux MALADE. y> Malade imaginaire ou diplomatique, Voltaire exploite ses souffrances, il en fait de l'esprit, il en fait un moyen d'attirer ses amis, d'écarter les ennuyeux. (N'écrit-il pas à l'un de ceux-ci, qu'il est mort?) « Ne pourriez-vous venir me donner l'extrême- onction en passant? mande-t-il à de risle, qui ne saurait mieux s'adresser que chez lui, s'il a envie de voir des ombres, comme faisait le capitaine de dragons Ulysse. » Ce qui n'empêche nullement cette ombre de souper longtemps et de bon appétit, de se coucher tard et lever de grand matin, de se promener beaucoup, de composer des ouvrages, de dicter pour son capitaine des réflexions aimables ou malicieuses sur les parlements, Beaumarchais, la Du Barry, Louis XVI, Maurepas (le premier homme du monde pour les parades), Joseph II, les jésuites, Voisenon, etc. A des compliments de son correspondant, il répond qu'il ne se reconnaît que deux qualités : s'exprimer clairement, ne point courir après l'esprit, que Catherine II lui écrivait naguère qu'il y avait sans doute en France deux lî^ngages, le sien et celui des beaux esprits, qu'elle il'entendait rien à ce dernier. Il
avait aussi la vanité de croire que Dieu Tavait fait pour être avocat : et en vérité il plaida avec quelque succès, devant le tribunal de rhumanité, la cause des Sirven, des La Barre, des Lally-Tollendal. Mais oubliait-il ses prétentions à la diplomatie, et sa déconvenue auprès de Frédéric II, si finement contée par M. le duc de Broglie *, ne forme-t-elle pas un des morceaux les plus agréables de l'histoire ironique du xviii° siècle?
Le dragon-peintre envoyait très régulièrement à Voltaire ses poésies au fur et à mesure de leur éclosion : les Rois, les Perroquets, V Apologie de saint Nicolas « qui devrait être chantée dans toutes les églises », V Oranger, V Aventure de Tours, etc. ; nouvelle source d'éloges qui font penser aux félicitations de Victor Hugo à ces innombrables poètes qui lui dédiaient leurs vers pendant son exil de Guernesey.