‹ La société française avant et après 1789Chapitre 15 sur 29 · APOLOGIE DE SAINT->'ICOL A S · texte numérisé non relu

APOLOGIE DE SAINT->'ICOL A S

Denis, patron de France, Qui fit tant de fracas.

Ne vaut pour la naissance Pas mieux que Nicolas ; Et pour son tour de force, Que la légende d'or De constater s'efforce, Ma foi, je doute encor...

\ . Le Secret du Roi, F?'édéric II et Louis XV, Frédéric II et Marie 'Thérèse, Maurice de Saxe et le Marquis d'Argenson^ 8 volumes Calmann Lévy.

De saint Pierre lui-môme, Puisqu'il faut parler net, Le triple diadème Couvre mal le filet.

Charmés de sa fortune, Sous lui nous nous rangeons; Mais, soit dit sans rancune, Il vendit des goujons...

Courez à ses oracles.

Aux pays de Nancy, Voulez-vous des miracles?

Écoutez-celui-ci :

Le peuple de Lorraine, Qui l'a pris pour parrain, Le long de la semaine Vit sans avoir du pain...

Pareil morceau, flairant légèrement le scepticisme politique, avec un ragoût anti-religieux, avait de quoi charmer Voltaire qui, ne voulant pas être en reste, s'empresse de servir à Fauteur une légende. Pendant sa vie, saint Nicolas ressuscitait les matelots qui mouraient en mer. Après sa mort, son portrait devint la possession d'un Vandale qui croyait aux saints plutôt qu'à Dieu, et qui, allant en voyage, pria le portrait de lui garder son argent. Mais à peine fut-il parti, des voleurs envahirent sa maison et s'emparèrent du magot : à son retour, le Vandale battit l'image et la jeta dans la rivière. Saint Nicolas descendit du paradis, repêcha

son portrait, le rapporta à l'hérétique avec son

argent : « Apprenez, lui dit-il, à ne plus battre les saints *. »

Nous n'avons pas les lettres du chevalier au châtelain de Ferney : deux seulement ont été retrouvées, et j'en citerai quelques passages; du moins permettent-ils d'apprécier le style et la qualité des comphments. Ce qui frappe dans cette correspondance, c'est la diversité du ton, selon le personnage auquel s'adresse l'auteur: les lettres à Voltaire diffèrent sensiblement de celles qu'il écrit au prince de Ligne, au comte de Riocour; les premières plus substantielles et précises, mieux raisonnées, les secondes tout imprégnées de grâce légère, d'une allure badine et frivole, tandis que les lettres au cousin, parfois assez ternes, respirent un certain charme fait d'intimité, d'affec-

i. V Apologie de saint Nicolas fut composée à Chanteloup en 1773. De l'Isle était un des principaux faiseurs de Giioiseul contre la Du Barry et le ministère; il écrivit à plusieurs reprises des couplets pour son prolecteur, ceux-ci, entre autres, le jour de saint Etienne :

AIR rfe Joconde,

D'Etienne comment voulez-vous Qu'on célèbre la gloire?

La mort, sous un tas de cailloux, Finit sa courte histoire.

Mais s'il veut se donner un nom Plus brillant qu'aucun autre, Qu'il vous prenne pour son patron Au lieu d'être le vôtre.

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tion confiante, de détails de famille, auxquels se mêlent, comme par mégarde, les observations d un homme qui voit le spectacle dans la coulisse.

Le 17 mars 1774, de llsle écrit à Voltaire :

« L'Académie des sciences est très effarouchée. Vous savez, monsieur, qu'elle a, comme toutes les sociétés Httéraires, le droit d'élire librement chacun de ses membres, et la cour, sans égard pour ce droit qui n'a, dit-on, jamais reçu d'atteinte, a nommé hier de sa pleine autorité un académicien qui est, je crois, le fils du chirurgien Morand et chirurgien lui-même. Une députation de seize membres de l'Académie, à la tête de laquelle est le chevalier de Lorenci, doit se rendre aujourd'hui chez M. le duc de La Vrilhère * pour faire des remontrances; on présume qu'elles seront mal reçues. J'ai pris, pour l'amour de vous, des informations exactes sur la requête des Verron... — La voie d'appel en revision et en cassation d'arrêt est interdite à Beaumarchais. On lui a prescrit un silence absolu, tout le monde le plaint, mais il deviendra indifférent ; aucun intérêt ne se soutient à Paris et celui qu'on accorde aux malheureux y

1. Le duc de La Vrillière s*élait d'abord appelé Phelippeaux, nom de sa famille, puis Saint-Florentin, ce qui lui valut celte épitaphe :

Ci-gît, malgré son rang, un homme fort commun, Ayant porté trois noms et n'en laissant aucun.

dure moins que tout autre. La comédie du Barbier est entre les mains de Préville qui ne la lit pas aussi bien que l'auteur, mais de façon pourtant à faire grand plaisir; je l'ai entendue hier et je persiste à croire qu'elle est une des plus gaies que nous ayons au théâtre. — L'épître à Ninon cause parmi nous de grands débats, on ne peut croire qu'elle soit d'un jeune étranger, mais on ne devine pas non plus quel Français en est l'auteur. M. le comte de Schouvalof est assuré, dit-il, que Tépître vient de son neveu, votre neveu d'Argental l'assure aussi, personne ne se rend à leurs assurances; pour moi, je dis qu'un Russe a fait ces vers-là tout comme j'ai fait Y Iliade. — Madame du Deffand m'a très expressément chargé de vous dire qu'elle vous aime de tout son cœur, quoique vous la traitiez avec une rigueur extrême; la dernière lettre que vous lui avez écrite est du 15 décembre; elle demande si votre arrangement est de ne lui écrire que par quartier; sa mauvaise humeur est tout à fait plaisante, elle en était remplie avant-hier parce qu'elle avait passé la nuit dans une longue insomnie et que son invalide avait, dit-elle, avalé tout ce qu'il lui lisait, car vous savez qu'elle a pour lecteur un ^deil invalide qui se rend au chevet de son lit dès quatre heures du matin... »

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Entretenir Voltaire de procès, de madame du Deffand, de l'Académie des sciences qu'il appelait Y Académie des choses^ en opposition à VAcademie des paroles^ TAcadémie française, ce corps littéraire, où, dit-il, on reçoit des grands seigneurs, des prélats, des financiers... et quelquefois des gens de lettres, — quoi de mieux conçu pour charmer son immortelle curiosité? Aussi bien, en 1774, Beaumarchais condamné au blâme, c'està-dire à la dégradation civique, par le parlement Maupeou, s'est vengé d'avance en faisant appel à l'opinion publique: il a pour lui les jeunes gens les femmes, les magistrats de lancien parlement : Voltaire, Walpole, Bernardin de Saint-Pierre; les Allemands s'enflamment pour ses plaidoyers, une jeune fille donne à Goethe l'idée de transformer en drame l'épisode de Glavijo. Par arrêt de la cour, ses Mémoires sont supprimés (mais déjà ils courent Paris, la France, l'Europe); défense aux avocats d'en jamais signer de semblables. Pour cet article, remarque de l'Isle, il sera de facile exécution, car je ne pense pas qu'on leur en présente d'aussi plaisants que ceux-là.

De Voltaire au prince de Ligne S il n'y a pas loin, la distance du génie de la clarté au génie de

î. Le Prince de Ligne et ses contemporains^ in-18; Câlmann Lévy, 1890.

lagri\ce,clu philosophe courtisan au courtisan moralise : réunis déjà par tant d'affinités, ils trouvent un nouvel aimant dansleur sympathie pour deTIsle, que le prince proclame le dieu du couplet et du style éphtolaire, qu*il aima beaucoup et ne quitta point pendant sa dernière maladie. « Il aurait dû être le mari de madame de Sévigné... Il n'a jamais fait un mauvais vers, ni écrit une lettre qui ne fût piquante et remplie de goût. Il n'en avait ni de ton, ni de tact; dans la société il était humoriste et familier...; chez la duchesse de Polignac... la crainte de passer pour un subalterne le rendait maussade, et l'envie de passer pour un homme de cour insupportable. » Avec deux épaulettes, et sans avoir besoin du roi, le prince le fit colonel lorsqu'il l'emmena en Allemagne, en Russie ; de m$me il le baptisa chevalier ^ afin de le distinguer à l'étranger de fabbé son homonyme, et le titre lui resta. Ses incartades dans la société russe ne laissaient pas de tourmenter l'ami de Catherine IL Ne s'avise-t-il pas de demander un jour devant vingt personnes si, à l'exemple des janissaires, les Preobraschinski ne seraient pas capables de mettre la couronne de la tsarine sur la tête de son fils? Avant de plaire

1. 11 l'était de fait, son père est qualifié tel dans les pièces qu'il dut fournir pour la réception de son fils & l'école des cadets-gentilshommes.

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au prince Henri de Prusse, il passa auprès de lui pour un menteur, oc Voilà, dit le prince, une chanson du chevalier de Boufflers (le Pigeon) que je reçois de Paris. — C'est de moi, s'écrie de l'Isle. — Non, monsieur, » repart le prince. — A la fm Ligne réussit à lui faire rendre justice. — La science du monde repose avant tout sur le sentiment de la nuance, sentiment très subtil, presque indéfinissable, fruit de la nature autant que de l'éducation, qui manquera toujours à certaines personnes, eussent-elles l'avantage de vivre dans la société la plus policée. Un tact consommé, fait de dons spontanés que perfectionne l'expérience, l'art de rendre à chacun, aux supérieurs, aux égaux, aux femmes, les égards qui leur sont dus, une conversation proportionnée au caractère, à l'esprit de ceux qu'on a devant soi, des silences variés qui, non moins que la parole, blâment ou admirent, nient ou acquiescent, ne sont-ce pas les bases fondamentales de cette science de la nuance qui, elle aussi, a sa tactique, sa stratégie, ses inspirations divines, apaise les amours-propres blessés, allume, entretient le feu céleste de l'amité, gagne des batailles morales; science trop dédaignée aujourd'hui, très respectée, très répandue jadis? Un seul mot, une action indifférente suffisent à dénoncer son absence; un sourire, un geste révè-

lent Tadepte à l'iiiitié. On peut avoir de l'esprit, du talent, du génie même, et ne rien comprendre aux nuances ; elles sont les filles du goût, les compagnes de Télégance, les consolatrices des délicats. Muses fidèles de la civilisation, gardiennes des rites sociaux, elles enseignent une sorte de langue sacrée, interdite aux profanes, au bétail philistin, doublent la puissance de séduction, parent de leurs suaves reflets tous les sentiments et Tamour luimême, comme dans certaines journées d'automne, le soleil couchant enrichit de beautés nouvelles les forêts et la mer, la plaine et la montagne.

Le récit d'une visite du prince de Ligne à Frédéric IT vient à Tappui de ces observations, « L'heure de la présentation sonna. Le roi me reçut avec un charme inexprimable. La froideur miUtaire d'un quartier-général se changea en un accueil doux et bienveillant. Il me dit qu'il ne me croyait pas un fils aussi grand. — Il est même marié, sire, depuis un an. — Oserais-je vous demander avec qui? — (Il avait souvent cette expression, et aussi : si vous me permettez d'avoir l'honneur de vous dire.) Avec une Polonaise, une Massalska. — Gomment! une Massalska? Savezvous ce que sa grand'mère a fait? — Non, sire, lui dit Charles — Elle mit le feu aux canons du siège de Dantzick, elle tira et fit tirer, et se défendit

lorsque son parti, qui avait perdu la tête, ne songeait qu'à se rendre. — C'est que les femmes, dis-je alors, sont indéfinissables; fortes et faibles tour à tour, indiscrètes, dissimulées, elles sont capables de tout. — Sans doute, observa de Tlsle, fâché de ce qu'on ne lui avait encore rien dit, et avec une familiarité qui ne devait pas réussir, voyez... — Le roi l'interrompit. Je citai quelques traits à l'appui de mon opinion comme celui de la femme Hachette au siège de Beauvais. Le roi fit un petit tour à Rome et à Sparte ; il aimait à s'y promener. Après une demi-seconde de silence, pour faire plaisir à de risle, je dis au roi que M. de Voltaire était mort dans ses bras. Gela fit que le roi lui adressa quelques questions, il répondit un peu trop longuement, et s'en alla... »

De risle manque du sentiment de la nuance, le prince de Ligne l'a au plus haut degré, et à cause de cette qualité même il demeurait l'interlocuteur préféré des rois et des impératrices.

Mais quoi! les amis du chevalier pardonnent

fort aisément son péché mignon, et lui-même, à

ce reproche, eût sans doute répondu gaillardement,

en vrai dragon, ce qu'il dit dans une lettre : Je

m'en bats Vœil. Et puis, n'a-t-il pas les qualités

essentielles? Bon, sensible, reconnaissant, empressé

il plaire, de l'esprit, de la gaîté à revendre; il

soigne ses amis, les accompagne aux eaux, garde M. le duc d'Angoulême qui a été inoculé, et madame de Polignac accouche dans ses bras. Oui, vous avez bien lu, et n'est-ce pas un assez joli trait de dévodment? Aussi devient-il le condiment indis* pensable de toute fête, de tout séjour à la campagne, et ses lettres au prince de Ligne sont pleines d'allées et venues , lettres pimpantes et sémillantes, qu'on dirait écrites avec une plume de vifargent, parfois trop folâtres, où circulent avec un air de rire et de danse, les personnages et les événements, les vivants et même les mourants : la reine, qui lit les lettres du prince et joue la comédie à Trianon, le baron de Breteuil *, Necker avec son compte rendu, les nouvelles de la guerre d'Amérique, le comte et la comtesse du Nord, leur réception à Paris, les jardins de Mareuil, la société Polignac, etc. « Pardieu! que j'en suis piqué! Une lettre de quatre pages, galonnée de tous les côtés! Et vous ne l'avez pas reçue? Il n'est pourtant pas possible qu'on l'ait arrêtée, retenue, confisquée à la poste; car je ne disais rien contre la religion, que je trouve trop ennuyeuse pour en

1. Né en 1733, mort en 1807. A son lit de mort, le baron de Breteuil ayant demandé son petit-fils, on lui répondit qu'il prenait une leçon de musique. « Faites-le venir,» ordonnat-il. Après l'avoir embrassé, il lui dit : « Mon enfant, il vaut mieux apprendre à mourir qu'à jouer du violon »•

parler; ni contre le gouvernement, dont la douceur et la liberté ne me laissent aucune plainte à faire; ni contre les moeurs, que je -voudrais voir universellement pures, afin d'être comme tout le monde, les miennes l'étant forcément devenues; ni contre qui que ce soit; pas même contre ce vieux maréchal de Richelieu, de qui je vous contais, historiquement et sans nul venin, la noire méchanceté, lorsque, pour nuire à M. le duc de Choiseul, il a privé toute la bonne compagnie de Paris d'un spectacle extraordinaire dont elle allait jouir dans la nouvelle salle de la Comédie italienne; dernier coup de griffe que ce vieux tigre, à peine respirant, a su détacher encore. Je vous parlais de nos petits inoculés, du bonheur de leurs mères, de celui surtout de madame de Sabran, qui veut aujourd'hui faire inoculer jusqu'à M. Tévêque de Laon, tant elle trouve que l'inoculation, qui lui donnait tant de craintes, est une chose douce, simple, excellente... Il est impossible d'être plus aimables et plus heureux que nous l'avons été pendant les trois semaines qui viennent de s'écouler. Je comptais en recommencer trois autres à Passy, comme gardien de la bichette (mademoiselle de Guiche) inoculée depuis samedi dernier, mais le chirurgien Desotaux croit que le venin ne prendra pas... Savez-vous que notre comte Panin

est mort subitement, à la fin d'une partie de whist, en buvant un verre d'eau? Les mauvaises langues disent que c'est encore un tour de la bonne Malouschka (Catherine II) ; vous en croirez ce que vous voudrez... M. le comte d'Artois a fixé son voyage à Rocroy en juillet, et c'est de là qu'il ira vous voir. J'espère que Dieu nous fera la grâce d'y saluer tendrement mon cher prince. (De l'Isle était depuis 1775 gentilhomme servant de la comtesse d'Artois.) Madame de Coigny l'embrasse. »

Le chevalier ne manquait pas de motifs d'antipathie contre le Vieux tigre, un des fauteurs de la disgrâce de Choiseul : et puis celui-ci ne plaisait guùre à la reine qui se moquait de ses formules complimenteuses et de ses grandes manières du temps du roi-soleil. Singulière physionomie que celle de ce Richelieu, irritante et captivante à la fois, type d'homme à bonnes fortunes et mari trompé, aimé par des princesses, par trois géné-

1. De risie rapporte quelque part une série de réparties rapides comme les parades de deux bons tireurs, échangées entre un ambassadeur anglais et Frédéric [I. L'ambassadeur était venu lui apprendre la prise de MinorquQ par le duc de Richelieu, ajoutant qu'avec l'aide de Dieu, il espérait que l'Angleterre bientôt réparerait cet échec. • Dieu, observe le roi de son ton le plus sarcastique, je ne vous connaissais pas cet allié-là! — C'est pourtant, riposte le diplomate, faisant allusion aux subsides anglais que recevait Frédéric, c'est pourtant le seul qui ne nous coûte rien. — Aussi vous en donne-t-il pour votre argent. »

rations de grandes dames et de bourgeoises, aussi dénué de scrupules à la guerre que dans la vie politique ou privée, grand protagoniste de la morale du succès et du plaisir, ayant de tout dans son dossier, du bon, du médiocre et du mauvais. Admis tout jeune dans la société intime de madame de Maintenon, pris en goût par Louis XIV qui lui donne des marques d'une faveur très enviée, bientôt célèbre par sa galanterie, l'ingéniosité de sa bravoure et son esprit, orgueilleux au fond et dominateur, mais insinuant et souple quand son intérêt le commande, passant d'une intrigue de cour à la guerre d'Allemagne, à cette fameuse convention de Closter-Seven qui le fit accuser de corruption, s'arrachant des bras d'une jolie femme ' pour voler à la conquête de Mahon et du fort Saint-Philippe, diplomate par occasion, faisant servir Tamour à la politique et, par exemple, séduisant à Vienne la maîtresse du prince Eugène qui lui livre un secret d'État, assez superstitieux pour

1. Dans un bal masqué donné en l'honneur de Richelieu, à l'Hôtel de l'Intendance de Bordeaux, un domino qui l'avait assez longtemps intrigué, fut pressé de se nommer et répondit par ces vers :

Tu voudrais connaître mes traits Et les sentiments de mon âme?

Si je te crains, je suis Anglais; Si je t'aime, je suis Français; Si je t'adore, je suis femme.

croire aux magiciens, aux astrologues, sfiaicrifier un cheval blanc à la lune, et refuser de faire sa cour au fils aîné du roi parce qu'il savait que cet enfant ne régnerait point, lié étroitement avec Voltaire, protecteur des lettres et des arts, tantôt ami tantôt ennemi des favorites, et conseiller intime de Louis XV, auquel il répondit avec une spirituelle hardiesse, comme celui-ci, après un sermon de l'évêque de Sénez contre les scandales de la cour, remarquait que le prédicateur jetait des pierres dans le jardin du maréchal : « Sire, n'en serait-il pas tombé quelques-unes dans le parc de Votre Majesté? »

C'est un homme auquel la fortune sourit presque constamment : populaire dans son gouvernement de Guienne, à Bordeaux, où il déploie un faste inouï, et donne des fêtes où la comtesse d'Egmont, sa fille, « qui a toutes ses grâces sans avoir aucun de ses vices », fait les honneurs avec un charme incomparable, idole du public pendant de longues années, déçu d'ailleurs dans son ambition de devenir premier ministre, général plus brillant qu'habile, aimé de ses troupes qui le surnomment

1. Sur la comtesse d'Egmont, lire l'excellent travail de la comtesse d'Armaillé, in-18; Perrin, 1890. — Duc de Lévis. Souvenirs et Portraits* — Mémoires de Bachaumont. — Mémoires du maréchal de Richelieu^ par Soulavie. — Vie privée du maréchal de Richelieu, Paris, Buisson, 1791.

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le Père la Rapine, en souvenir de ses exactions, sachant à merveille employer le ressort de Thonneur sur l'esprit du soldat : ainsi, à Minorque, il fait mettre à Tordre du jour que les ivrognes (très nombreux au camp) ne monteront point à Tassant; tous aussitôt deviennent des modèles de tempérance. Il avait pris en grippe sa première femme Marie Anne de Noailles, et fut mis à la Bastille pour sa conduite mauvaise ou insuffisante envers elle;on la lui amenait une fois par semaine, et, selon la chaleur ou la froideur de Taccueil, le gouverneur adoucissait, aggravait le régime du prisonnier. Et plus tard, le vieux maréchal, avec la plus étonnante désinvolture, racontait lui-même ses infortunes conjugales, son observation si comique lorsqu'il surprit la duchesse en tête à tête fort vif avec son écuyer : <( Songez, madame, à rembarras où vous vous seriez trouvée si tout autre que moi fût entré ! » Cet autre mot, presque grandiose à force de cynisme, quand, devenu veuf, et voulant épouser mademoiselle Elisabeth de Lorraine (mais la chose était encore secrète), cet écuyer, espérant sans doute qu'il avait oublié, vint le supplier de le reprendre à son service : « D'où savez- vous donc que je me remarie? »

Mademoiselle de Lorraine, cette figure idéale de tendresse et de pitié, avait produit sur lui la plus

vive impression : il lui demeura fidèle pendant plusieurs mois, et ne cessa de Taimer tout en la trompant le plus discrètement du monde. (Grave problème sur lequel les hommes et les femmes resteront sans doute en éternel désaccord.) Elle mourut d'une maladie de poitrine, après six ans de mariage, répondant délicieusement à son mari qui s'informait si elle était contente de son confesseur, le Père Ségaud : « Assurément, car il ne m'a pas défendu de vous aimer. » Et soit qu'il fût encouragé par le souvenir de cette créature exquise, soit qu'il se crût au-dessus des lois de la nature et qu'il eût rayé de sa destinée le mot vieillesse, il n'hésitait pas, malgré ses quatre-vingt quatre ans, à tenter une troisième aventure, se remariait et semblait commencer une nouvelle vie. Et il terminait sa carrière à quatre vingt-douze ans, enl788, à la veille de cette catastrophe que l'éclat, la contagion de ses vices hâtaient, achevaient de rendre inévitable *•

i. Les femmes avaient pu le rendre sceptique sur les femmes, mais il était d'un naturel passionné et plus porté qu'on ne pense aux entreprises romanesques. On parlait de lui dans un cercle, et beaucoup d'affirmer qu'il n'a pas de cœur, qu'il n'est qu'un roué de la pire espèce. « Vous le traitez bien durement, proteste la marquise de Saint-Pierre; moi, je connais une femme pour laquelle il a fait trois cents lieues à cheval. » Là-dessus, elle entame le récit de l'aventure à la troisième personne, puis, gagnée par la chaleur de la narration, elle ajoute : « Il arrive à son hôtel, entre au salon, la prend dans ses bras, remporte dans la chambre... et nous y sommes restés trois jours. »

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Princes et rois, si vous savez l'histoire *,

Vous avez tous présent à la mémoire

Ce grand combat, ce spectacle fameux,

Près d'Actium, lorsque Ton vit sur l'onde

Flotter l'empire et le destin du monde.

Ce fut, je pense, en sept cent vingt et deux.

Vous savez tous comment l'habile Octave,

Toujours heureux, sans être jamais brave,

Eut la victoire et ne combattit point;

Comment Antoine, épris jusqu'au délire

D'une beauté perfide au dernier point,

Laissa pour elle et la gloire et l'empire.

Mais savez-vous quand, du combat d'Épire

Rome avilie attendait un tyran,

Ce que faisait dans Rome un courtisan?

Vous l'ignorez, et je vais vous le dire.

Il instruisait douze de ces oiseaux

Au pourpoint vert, dont la langue indiscrète,

Comme nos sols, tant bien que mal répète

Les mots épars qu'on jette en leurs cerveaux.

Six pour Antoine, et l'autre moitié contre,

Forment des vœux par le flatteur dictés.

Octave arrive; on vole à sa rencontre,

Et jusqu'aux cieux ses exploits sont portés.

Dès qu'il paraît, suivi de ses phalanges,

Des Antonins les six cous sont tordus.

Le reste dit : « Vivat Octavius! »

Princes et rois, fiez-vous aux louanges!

De risle envoyait ces vers à son cousin le comte de Riocour, premier président de la chambre des

1. Avis aux Princes, ou les Perroquets, conte historique, écrit par de l'isle en 1174. « Voltaire, dans ce genre, n'a rien fait de mieux, » observait madame du Deffand, et madame de Choiseul partage son avis, bien que la fin lui semble, à elle aussi, un peu écourtée.

comptes de Lorraine et Barrois, avec lequel il entretint une correspondance qui dura plus de vingt ans. Elle commence en 1762 et se termine en 1784, à la mort du chevalier, mort occasionnée par une fièvre maligne qu'il contracta à Saint-* Thierry, résidence d'été de l'archevêque de Reims. Elle est entièrement inédite et ne comprend pas moins de cent vingt-trois lettres. Les deux cou-* sins s'aimaient tendrement, et si le président n'appartient pas à la classe des magistrats qui traduisent Horace ou riment des couplets badins, il ne semble nullement indifférent aux choses de l'esprit, mais au contraire fait fête aux poésies du capitaine. On s'entretient beaucoup des santés et des enfants du comte, de procès, de parlements; on se recommande mutuellement des protégés, des affaires, et de l'Isle n'est pas fâché de montrer que la reine l'écoute avec bienveillance; il fait auprès de son amie, madame Berlin, les commissions de la cousine et il en rend compte fort joliment^ raconte ses impressions de voyages, de garnison^ et, à ce propos, rappelant l'histoire du Juif errant^ il feint de craindre d*être un jour la matière du tome deuxième, explique pourquoi il a le cœur garçonnier, pourquoi il aime le plaisir et refusera toujours de sacrifier l'inclination au préjugé qu'on appelle devoir. On trouve de tout dans ces lettres^

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et je n'entreprendrai pas de mettre de l'ordre dans cet aimable chaos; ce serait l'histoire tout entière de l'époque. Contentons-nous d'imiter de l'Isle, qui butine çà et là, fait son miel de toute fleur, donne l'impression de la minute, consacrant trois lignes à un événement de premier ordre, trois pages à un fait ordinaire ou minuscule, parlant à ses parents la langue de leur esprit et de son cœur. Un jour, par exemple, il adresse à la fille de Riocour, la jeune Bébelle, ce billet : ce Vous m'avez écrit, ma belle petite cousine, une jolie lettre qui m'a été renvoyée de Paris et que j'ai reçue ce matin; elle contient un remercîment. C'est, en vérité, porter l'attention trop loin que de remercier les gens du plaisir qu'ils ont eu; c'en est un grand pour moi que de servir Bébelle, et toutes les fois que je me serai conformé bien soigneusement à ses ordres, il me restera encore le regret de ne les avoir pas devinés. Je voudrais, par exemple, deviner ceux que votre maman doit me donner, mais je sais d'avance que ce qu'elle me dira de faire pour vous sera fait sur-le-champ, à moins que ce ne soit de la fausse monnaie; car, dans ce cas-là, je vous demanderais un peu de temps pour me préparer, n'ayant, je l'avoue, acquis nulle connaissance sur cet important objet, comme on a pu le voir pendant la plus grande partie de ma vie, où je n'avais pas

assez de monnaie pour donner à penser que je la fisse moi-même... Remerciez bien pour moi mon jeune cousin de la peine qu'il prend de me chercher un asile; si c'est lui qui le trouve, comme ce sera sûrement vous qui l'embellirez, je vous en devrai à tous deux la découverte et le charme.., » Le chevalier avait prié ses parents de lui décou\Tir une petite propriété où il comptait finir ses jours : il voulait que cet asile fût leur maison de campagne jusqu'à ce qu'ill'habitût tout à fait; elle ne le serait pas moins alors, seulement il en deviendrait le concierge et le jardinier. Et l'aimable homme offrait d'assurer une somme de trente mille francs à cette chère Bébelle pour faciliter au besoin son mariage.

Une autre fois *, il feint d'exciter la jalousie delà cousine à propos de certaine coquette de haut parage, madame de Neuvri, mais il laisse entendre à merveille que c'est lui-même, non le président Pierre de Jouy * qui s'occupe d'elle, et sa malice est volontairement cousue de fil blanc : « Aïe! aïe! aïe! ma pauvre cousine, j'ai bien peur que tout ceci ne tourne mal pour vous; il est bien vrai que

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