PRÉFACE XXI
l'élude deTantique^dont les plus magnifiques sujets venaient d'être découverts dans les fouilles d'Herculanum. Et si grande était chez Pigalle cette dévotion à la nature vivante, que, résolu à faire le portrait de Voltaire, il le représenta dans sa nudité, malgré Tâge du philosophe, avec son corps décharné, osseux et ridé. Bouchardon également se livrait à Tétude de Tantique, et il avait fait d'Homère sa lecture accoutumée. Houdon, respectueux de la vérité, traduisait, sur le marbre, la vie même de son modèle, et il n'a laissé que des chefsd'œuvre.
Victor Cousin donne un exemple de la légèreté, ou de l'ignorance^ en fait d'art, des hommes de ce temps-là. « A Paris, près du Luxembourg, ditil, les Condé avaient leur hôtel, magnifique et sévère, d'un aspect militaire, comme il convenait à la demeure d'une famille de guerriers^ et audedans d'une splendeur presque royale. Sous ces hautes voûtes avaient été quelque temps suspendus les drapeaux espagnols, conquis à Rocroy ; dans ces vastes salons, s'était rassemblée l'élite de la plus grande société qui fut jamais. Ces beaux jardins avaient vu se promener Corneille et M"' de Sévigné, Molière, Bossuet, Boileau, Racine, dans la compagnie du grand Condé. L'oratoire était peint de la main de Lesueur. Il était aisé de
réparer et de conserver la noble habitation. A la fin du xviii' siècle, un descendant de Condé l'a vendue à une bande noire, pour aller faire bâtir cet hôtel, sans caractère et sans goût, qu'on appelle le Palais-Bourbon. >
Cette anarchie dans les arts, ce goût du mauvais et du pire, correspondaient exactement à l'anarchie manifestée dans la société, à ce triomphe de la violence, du vice, des passions, par quoi la France fut opprimée durant plusieurs années. S'il n'y avait plus de direction souveraine dans l'État, il n'y en avait pas davantage dans les arts. Il ne restait que des survivants isolés de l'architecture, de la sculpture, de la peinture d'autrefois, trop vieux pour enseigner les nouveaux venus, trop faibles pour réagir. On restaurait, on ne créait plus. Ceux qui avaient été des artistes puissants, heureux et riches, ne vivaient que de travaux faits pour le commerce, indignes de leur passe. Les uns dessinaient des médailles révolutionnaires, les autres ornaient de gravures les cartes civiques ou des papiers de l'administration. Celait ou l'absurde, ou le vulgaire.
A ce moment-là surgit David. Le monde des artistes, dérouté, décapité de ses vieilles gloires, composé de jeunes gens ardents, imbus des idées
PRÉFACE XXin
nouvelles que la Révolution avait fait éclore dans toutes les ftmes, ce monde-là était prêt à suivre un maître qui lui montrerait une beauté alors inconnue, la beauté immuable de l'antique, qui n'était que la beauté de la nature même. Et voilà pourquoi David devint le chef de FÉcoie qui domina les arts jusqu'à Géricault ^
J'ai joint à ce volume le tableau d'un monde qui tint une grande place dans la société du Consulat ; société sensuelle qui pouvait satisfaire ses passions parce qu'elle était riche : je veux parler des gourmands. Ceux qui répondaient à leurs désirs^ qui savaient, par leur art, donner plus de saveur aux mets servis sur les tables, étaient des
1. Voici comment Émcric David a point l'anarciiie qui régnait dans les arts & la fin du xvm* sièclo : « Personne n'ignore combien le goût s'était corrompu sous le règne de Louis XV, tant dans In sculpture que dans la peinture. Plus de vérité, do simplicité, de naturel ; des sentiments outrés, des attitudes maniérées, des formes tout à la fois sèches et sans nerf, des draperies pesantes et rocailleases ; la recherche prise pour de la grâce, la raideur pour de l'ënergfie. Voilà, de perfectionnement! en perfectionnement, quel était enfin le êublimc de l'art. La théorie n'était guère moins vicieuse que la pratique. L'imitation du vrai passait pour le travail des hommes sans génie. Si, quelquefois encore, on jetait les yeux sur le modèle vivant, ou sur quelques-uns des chefs-d'œuvre de la (Irèce, il était convenu qu'il ne fallait pas s'y conformer. La nature paraissait pauvre ; l'antique, froid et
sans caractère. Nulle analyst; du beau ; peu d<^ connaissances anatomiques.
L'imagination et le goût devaient y supplétM-. Il fallait tout créer, môme
les formes. L'esprit le plus pesant affectait de la fougue, de l'impatience, de
l'enthousiasinc. »
XXIV PBÉFACE
artistes aussi. Carême a écrit des volumes, a laissé des mémoires, et il n'est pas au-dessous du magistrat de cassation qui porte le nom de Brillât- Savarin. Ce sont les pages qui composent le deuxième livre de cette cinquième série.