‹ La société française pendant le Consulat (volume 2)Chapitre 14 sur 53 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

SoMiiAiiiB. ^ i i. ^ David, à Rome, enthousiaste des œuvres d'art découvertes dans les ruines de Pœstum et d'Herculanum. — Bonaparte le laisse régenter le monde des artistes ; il y est absolu. — David, en son art, répondait aux idées de son temps ; mais, avant lui, les artistes célèbres s'étaient également conformés aux mœurs et aux idées de leur époque : tels, les peintres Boucher et Fragonard, le pastelliste Latour, le statuaire Glodion. » Vien, précurseur do David. — Vien, directeur de l'académie de Rome, comme successeur de Natoire. — Il emmène, avec lui, David, lauréat du concours. — Refioraison du paganisme à Paris. « Les erreurs de l'école de David. — Fête en l'honneur de Vien, en brumaire, an IX ; le vieillard revient aux pastorales.

Si la littérature et le théâtre subirent, pendant le Consulat, les caprices de Bonaparte^ les arts libéraux restèrent affranchis de sa sujétion. L'idéal, que poursuivaient alors les artistes, n'était pas contraire à la politique exclusive du grand général. La peinture, la sculpture, l'architecture, la musique, ne tendaient qu'à l'exaltation de nos gloires nationales, et Bonaparte, ardent patriote, laissa le champ libre

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à ceux qui maniaient le pinceau du peint] ciseau du statuaire.

Mais, parmi eux, un tyran s'était éta impérieux et plus fort que s'il eût commi armées. Louis David, l'ancien conventionn de Robespierre et de Marat, avait proscrit Oorissait avant lui, A ses yeux, il n'y avait que l'antique. A Rome, où l'avait cont triomphe au concours du grand prix, Da> accepté l'engouement des érudits pour les leuses découvertes, poursuivies à Pœstumt culanum. 11 avait étudié, en même temps médailles, les chefs-d'œuvre de la sculptu mes de l'amoncellement des ruines de i villes enfouies ; et il s'était laissé prendre i plicité de la pose, à la pureté des lignes, à sion énergique des caractères que lui montr restes séculaires. Rentré en France, il ne v l'imitation de toutes les choses qu'il avait admirées, plein d'indifférence pour les ouvi ses devanciers, les artistes du siècle qui ail Il possédait un grand talent. Il sut donc ira volonté et sa loi, et il n'y eut désormais i dans les arts, que la reproduction des grai mes de l'antiquité, tels que les avaient co poètes. Homère et Plutarque devinrent le 1 des artistes soumis à ses idées.

Pourtant, l'art qu'avait favorisé l'éléganti du ïviii' siècle, ces jolis riens, si colorés, si si gracieux, étaient-ils si méprisables? L'es qui avait eu ses preneurs durant un sièc] elle si vile, et fallait -il la condamner? I condamnait. Ses élèves exagérèrent la repu leur maître pour les toiles de Van Loo, poi de Boucher, de Greuze, de Fragonard. De c

employait son pinceau à une œuvre ne rappelant point les beautés de l'antique^ ils disaient qu'il vari' loutaity et vanlouter ce n'était plus dessiner, mais barbouiller une toile La foule donnait dans ce travers. Les œuvres de Boucher et de Fragonard, jadis cotées si haut, se vendaient à un prix dérisoire ; 5 francs pour quelques-unes. Et Greuze, qui avait été riche, languissait dans la misère^ travaillant pour vivre, à plus de quatre-vingts ans, heureux quand il pouvait obtenir une commande.

Bonaparte laissait David régenter le monde des artistes. Il approuvait, lui, de nature italienne, et qui avait fait de César son modèle, Tartiste qui n'avait d'admiration que pour les grands Romains de la république ; qui avait peint Brutus recevant les corps de ses fils, mis à mort par son ordre, et le Serment des Horaces, et les Sabines. Il comprenait mieux le monde romain que celui de la monarchie disparue. Louis XV et Louis XVI, monarques annihilés par les femmes, ne lui inspiraient aucune vénération. A l'esprit qui avait régné à Versailles, parmi les grands seigneurs de l'ancien régime, il était tout à fait étranger, et il ne pouvait que souscrire aux critiques de David, contre les artistes, hier encore célèbres.

Oh ! sans doute, David savait composer un tableau. Il y apportait un grand style, une noblesse avérée. La pensée, qui le guidait,était haute et souvent tragique. On ne voyait point, en ses compositions, les roses et les colombes de Boucher, ni les amours joufflus de Fragonard que Diderot appelait une « fricassée d'anges. > Il était de son temps où la Révolution avait bouleversé toutes les existences.

Mais ses devanciers avaient été de leur temps

aussi, et ils avaient plu à la société régnante, qui valait bien celle du temps présent. Leurs œuvres avaient reproduit l'image des mœurs qu'ils avaient eues sous les yeux. Elles étaient un témoignage de cette époque ; sans grandeur peut-être, vicieuse et corrompue, mais non dépourvue de beauté, de gr&ce et de séduction. C'était le temps où la bonne compagnie ne trouvait de charme que dans les causeries légères et spirituelles ; le temps où elle était vêtue de soie et de velours ; où les femmes vivaient séparées de leur mari ; où les enfants étaient abandonnés aux soins de valets ; où l'amour n'était qu'une distraction de l'esprit et non un élan de l'âme. On ne prenait rien au sérieux ; la vie se passait en badinages; et à tout ce monde, capricieux et futile, il fallait des artistes, comme Boucher ' ou Fragonard, des statuaires comme Clodion. Alors

1. Boucher le Urguait de pdadre uru modèle, de fermer les jeui derant la nature ; cl tes couleurs souveat odraicnt des Ions qui n'exiitaieDl pas. Diderot le prit souvent b partie k cet égara, trouvant que le peintre ■'éloignait trop de la vérité. Au sujet de Bon lablcau le SomnieU dt lEnftai JétuM, on rapporte cette anecdote... • Hais la couleur, disait Diderot T Poui la couleur, ordonnez à Totre chioiisle de tous Caire une dâlonalion ou plu. tôt dénagration de mine par le nitrc, et voua laicrrci telle qu'elle eal dam le Ublcau de Boucher ; c'est celle d'un bel émail de Liniogei. Si *oai ditei au peintre : — Hais, H. Bouclier, où avei-Toua pris cei Ions de ctialeur f II Toui répondra : — Dans ma tète : — .Mail ils lont Taux : ~ Cela K peut, mail je ne me suis pas soucié d'être Trai. Je puinsun érénemenlfabu' launavccun pinceau romanoaquc. — Que saïci-Tom? — La lumière di Paradis est peut-être comme ccla.ATei-voui jamais été risilé la nuit par dei anges 7 — Non. — Ni moi non plus, et Toil* pourquoi je m'essaye comou ii me plaît, dans une chose qui a a point de modèle en nature. — M. Bou cher, vous n'êtes pas bon philosophe, si vous ignorci qu'en quelque lieu iji moode que voua alliei cl qu'on vous parle de Dieu, ce soit autre chose qui

— Théophile Gaulicrl.tf u».^ rfo Loavre) sur Boucher : • Vrai lempéramen de peintre, d'une iavealion inépuisable, d'une facilité prodigieuse, et d'uni

llchéee... son pinceau est prêt t tout... Longtemps, il fui l'idole d'un aiêcli qui préférait Is joli au beau, le ragoût au style, et l'esprit t tout. L'idoli

- ' -■ ■ m de Boucher, comme celui de Van Loo, fut longtemps uni

iteliers classiques. Hais maintenant on comprend tout o linfdu HuBée du Lourrc) eal une déli cieuse peinture. •

on vit Latour, de la poussière subtile de ses pastels, reproduire la jolie frimousse de la Pompadour ; Carie Van Loo peindre le Festin de Balthazar, la Jeune Orientale à sa toilette^ et Timmortelle Clairon dans son rôle de Médée ; Boucher, passer sa vie dans les coulisses de l'Opéra et placer devant son chevalet les grandes danseuses de Tépoque ; Fragonard décorer, pour la Dubarry, le pavillon qu'elle avait fait construire à Luciennes, laissant échapper ensuite de sa palette des Fontaines (fa^ mour et des Amants surpris, et V Escarpolette^ et Guignol^ et le Pacha turc^ et ses sépias si affriolantes, le Verrou, le Lever des ouvrières, Danaè\ le Songe, la Leçon de danse, le Sacrifice de la RosCy où « de petits génies, nous dit André Michel, évoqués dans une traînée de lumière, poussent la défaillante jeune fille, plus qu'à demi pâmée, vers l'autel où va s'accomplir le sacrifice symbolique, où l'amour, armé d une torche, l'attend en souriant. > Greuze, enfin, en ses compositions, ne manquait pas de placer une lueur de sentiment, fort à la mode, en ce temps-là : ainsi le Miroir briséy la Cruche cassée ; et en ses peintures les plus bourgeoises, où il affectait d'être chaste, il savait découvrir malicieusement un coin de poitrine, en abaissant le fichu jeté sur les seins de son héroïne. Moins sensuel, Joseph Vernet enfantait ses marines, admirablement belles, ses tempêtes sur la haute mer, ses ciels envahis de nuages dont l'échafaudage donnait la sensation du « fracas de l'ouragan. » L'aîné des Lagrenée façonnait, aux personnages de ses petites toiles, des mains d'une précision et d'un modelé inimitables. Doyen, un élève de Van Loo, achevait, pour Saint-Roch, la Peste des Ardents ; Jean-Baptiste Pierre, un élève de Natoire, était chargé par

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l'abbé Marduel, curé de cette paroisse, des peintures murales à la coupole delà chapelle de la Vierge; Casanova, pour la grande Catherine de Russie, composait les batailles livrées par Potemkin, le favori de cette tzariae ; Leprince inventait l'aquatinte ; Lépicié dessinait sur ses toiles des animaux toujours admirés ; Loutherbourg et Lantara, leurs paysages si frais et si animés.

Non, certes, il n'y avait rien de commun entre l'œuvre de David et celle de tous ces artistes distingués. Un abîme les séparait. Mais prétendre qu'elles étaient sans beauté était l'injustice d'un despote, aveuglé par trop de confiance en soi et l'adulation déjeunes artistes épris de ses théories.

David n'était pas l'initiateur de cette réaction contre les œuvres du xvin' siècle. Vien, son professeur, avait commencé, le premier, la lutte qui devait aboutir au triomphe de la nature sur le convenu. A Rome, lauréat du concours, en 1744, Vien obéit à son instinct qui le portait vers l'étude du modèle vivant. Son pinceau devint l'interprète de la vérité et non le fidèle imitateur des tableaux suspendus aux Musées. Il sut choisir, d'ailleurs, pour ses longues visites aux grands maîtres, ceux dont il appréciait les qualités répondant à son propre talent, Raphaël, le Carrache, le Dominiquin, Michel-Ange. Ses camarades disaient de lui qu'il savait regarder et bien voir, et reproduire ce qu'il avait vu '.

De retour à Paris, ferme en ses goûts et en ses

niBquGmeiil et li exactement qu'il cd Ht un petit chct-d'œ

coavictions, il fut étonné du délaissement de ses oeuvres. L'Académie rejeta sa candidature, n'admettant point les tendances de son art. Natoire lui disait : « Ce que vous faites là est vraiment trop facile ; vous copiez la nature. » Observation qui marque bien le caractère de la peinture à cette époque. Le beau n'était plus ce qui était vrai, mais ce qui était conforme aux règles établies.

Vien réussit, à la fin, à se faire élire à l'Académie et à devenir pensionnaire du Louvre. Il reçut, alors, pour l'Église Saint-Roch, la commande d'un tableau représentant la Prédication de saint Denis. Achevé, on le considéra comme une des œuvres les plus belles de l'époque.

Le maître ouvrit une école. David s'y fit inscrire comme élève. Par une coïncidence heureuse, le professeur fut nommé directeur de l'Académie de Rome, à la place de Natoire, Tannée que l'élève remporta le grand prix. Ils partirent ensemble. C'était, en 1775, le temps où Winckelmann et Raphaël Mengs, après leurs découvertes dans les fouilles souterraines de la grande ville, préconisaient la beauté des bas-reliefs et des statues, tirés de la poussière des siècles.

Vien et David agréèrent la leçon des savants, et David aussitôt entreprit le Serment des Horaces, où, pour la première fois, un peintre brisait avec la routine contemporaine, où l'attitude des personnages, belle de simplicité et d'énergie, rappelait celle des héros de l'antiquité. Ce fut à Rome, chez les connaisseurs, une explosion d'éloges. David y devint célèbre. Vien se sentit plus fort, et, désormais certain de la victoire, il se rangea du côté de son jeune élève *.

1 . Diderot avait depuis longtemps reconnu les mérites de Vien. Après Tcx-

A ce moment, dans les arts,gern son du paganisme. La révolution, • cuite catholique, acceptait les rite posés par David. On vit, dans Paris nés ; et la jeunesse artiste, toujours le passé au présent, adopta les gr tantes des Romains, les bras et comme si le ciel de France dar rayons de chaleur qu'en Italie.

A leur tour, les réformateurs toi errements, par eux si décriés. 1 d'après l'antique, ils négligeaient 1 passion, l'expression, la physionomi tout, si séduisante chez les peintre Les sectateurs de David ne voulu très modèles que les bas-reliefs nou verts, et les statues dépouillées fangeuse. Pour peindre un volupti statue de Bacchus;pour un vainqu< Ion ; pour un athlète, celle de Thé de moule à la beauté de toutes les aux tilles prudes; Junon, aux matro tait pas qu'il pût exister plusieur; nature fût diverse; que les descend fussent diiférents de ceux des hahi De même que l'on avait écrit des t les règles des philosophes grecs, i de lieu et de temps, on composa des l'image que livraient les fouilles vieille terre d'Italie, L'art antique dernc.

niquin. De belles liles. au deasin dos draperies bien jcltfes, des e tournicnté. rien de recbcrclië, ni le plus t>eau repos. •

Mais ceux, à qui David avait inculqué ses principes, n'avaient ni son imagination^ ni son talent ; et Ton ne produisit plus que des œuvres glacées où la vie était absente. On admira quand même les tableaux peints avec une rigidité toujours pareille dans les personnages, et Ton ne vit plus que des Romains de la République, dussent-ils représenter des Troyens ou des Grecs. Il n'y eut désormais qu'un seul moule accepté, et sur le visage la même grimace, comme on le disait alors, pour exprimer la passion dont la physionomie était empreinte. La loi de David était respectée de tous les jeunes artistes, de ceux mêmes qui suivaient les leçons des autres peintres de l'époque, Regnault et Vincent. Les SabineSy ce grand tableau académique, concentrait Tadmiration de la société de Paris. La toile ne fut pas exposée au Salon. Elle fut retenue dans l'atelier du maître où les visiteurs payaient un droit d'entrée. Quelque extraordinaire que semblât cette dérogation aux coutumes, on n'en fit rien paraître. La personnalité de David, son talent, sa prépondérance sur les artistes, n'étaient plus discutés. Il triomphait partout, il s'imposait ; on ne pouvait oublier qu'il avait été l'un des plus influents conventionnels au Comité de salut public, et ce souvenir le grandissait devant ceux qu'il avait fait trembler. Enfin, il était devenu lun des familiers de Bonaparte, qui le recevait aux Tuileries et à la Malmaison, à l'heure de son déjeuner, au moment où d'autres personnages distingués y étaient admis, des littérateurs, des savants, tous les hommes considérables. Le premier consul, avec ses aides de camp, avait même fait visite à l'atelier de l'artiste pour y voir les Sabines, Et c'étaient, ces visites de David aux Tuileries et celles de Bonaparte à l'atelier du

peintre, des marques de préféreiice,des distm< que le public savait apprécier. On couvrait d cards et de malédictions le nom des peïnti siècle précédent, sans excepter celui de Wi l'auteur de V Embarquement pour Cythère ; immortel artiste, aussi bien que Boucher, ( et Fragonard, était accusé de la décadence de 1 française. On disait décadence ; on ne parlait vec un dédain accentué de toutes leurs jolies si amoureusement conçues. Ils étaient les pe. galeux de l'époque. Leurs œuvres, ajouti n'avaient rien de commun avec l'art, avec le art de David, avec les sujets cherchés dans des héros fabuleux de la Grèce ou de l'Italie. Alors, sous l'impulsion des novateurs, poui rer.en Vien.le précurseur de ces retours deli ture à une esthétique plus noble, tous les s furent conviés, au mois de brumaire an IX, fête qui devait être un hommage rendu à la '. carrière du vieillard. Le grand homme avait d quatre-vingts ans ; il venait d'être créé se par Bonaparte ; et par une ironie du destin, que, sous son nom, on célébrait les grandes de l'histoire évoquées dans les plus belles ( de David, l'octogénaire revenait aux bergeri pastorales anacréontiques, imitées de Watt de Boucher, et il s'occupait à peindre des filles cueillant des fleurs et poursuivies p amours, ou bien encore des nymphes travers; paysages de l'âge d'or '.

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