‹ La société française pendant le Consulat (volume 2)Chapitre 20 sur 53 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

SoMUAiRB. — Engouement de mondo des salons pour la gravure, à la fin du xtiii* siècle ; cet engouement nuit à cet art plutôt que de lui servir. — Copia et Barthélémy Roger. — Boucher-Dcsnoyers ; Tardieu ; Bervic ; d'autres graveurs.

A la fin du xvii* siècle, au commencement du xviii*, la gravure était arrivée à sa perfection. Ainsi que Nanteuil, les Drevet, le fils surtout, avaient laissé des œuvres inoubliables : le portrait en pied de Bossuet, ceux du cardinal Dubois et d'Adrienne Lecouvreur. Ce fut ensuite Laurent Cars, digne héritier des procédés de Gérard Audran, et encore Larmessin, Lebas, Lépicié, Aveline, Duflos, Dupuis, chez qui on remarquait une heureuse association du burin et de la pointe ; Levasseur et Flipart, les reproducteurs des œuvres de Greuze ; puis Saint-Aubin * et Ficquet •, deux portraitistes, le dernier dont la

1. Des portraits de Sai nt-Aubin on cite crux de F<fnelon, Hclvétius, Le Kain, Greuze, Condorcet, Necker. Sa vie s'ëcoula de 1736 à 1807.

2. Delaborde, en son (Uude sur la gravure, parle de lui, en ces ternies : « Toujours à court d'argent, toujours poursuivi par ses créanciers, ils

finissaient par Tinstaller chez ciuc pour l'achèvement de quelques planches. C'est ainsi qu'il passa près de doux mois dans la maison deSaint-Cyr et qu'il grava, au sein même de la communauté, le portrait de M** de Maintenon d'après Mîgnard. Ce portrait intégralement payé depuis longtemps n'avançait pas, et pour en voir la fin la supérieure, à bout de sollicitations et de reproches, crut devoir s'adresser à l'évoque métropolitain. Elle obtint de lui, la permission de faire venir l'artiste dans la maison qu'elle dirigeait et de l'y garder jusqu'à l'entier accomplissement de sa tâche ; mais les choses, n'en allèrent ni mieux, ni plus vite. Ficquet, ennuyé de sa réclusion, donnait

célébrité fut accrue par son aventure à la maison de Saint-Cyr où il gravait le portrait de M"'de Maintenon.

A cette époque, et surtout depuis que l'emploi de Teau-forte était devenu d'un usage courant, l'art de la gravure s'était répandu dans la haute société. Le régent avait commencé des vignettes, pour une édition de la pastorale de Longus, et lorsque M"* de Pompadour voulut aussi, de ses mains mignonnes, manier le burin et la pointe, les grands seigneurs de la Cour ne manquèrent pas de l'imiter, comme le duc de Chevreuse, le marquis de Coigny, le comte deCaylus,et les belles dames également, la duchesse de Luynes, M"* d'Epinay, M"* Reboul qui devait épouser le peintre Vien;des financiers mêmes, Wattelet, et bien d'autres.

Mais cet engouement, loin d'être utile à cet art, ne fit que l'affaiblir et décourager les vrais et les grands artistes. Le public confondit bientôt ce qui était agréable sous la pointe d'un amateur, avec ce qui était beau, produit par le burin d un professionnel ; si bien qu'au commencement du siècle, sous le Consulat, si les graveurs étaient nombreux, bien peu s'étaient placés hors de pair. Copia et Barthélémy Roger, cependant, s'étaient fait remarquer

pour abréger le temps et ne touchait pas le burin. Un jour, il fit appeler la supérieure et lui déclara que, dût-il rester éternellement à Saint-Cyr, il ne travaillerait pas dans la solitude où on le laissait ; qu'il lui fallait des dis* tractions et, à défaut d'autres, celle de la conversation des relig^ieuses ; qu'en un mot, il ne terminerait le portrait que si quelques-unes de celles-ci venaient, chaque jour, lui tenir compagpuie. On accepta ces conditions. Pour surcroît d'encouragement, des pensionnaires se joignirent aux religieuses et vinrent faire de la musique dans la chambre du graveur. Enfln,la planche, tant attendue, allait être livrée, lorsque Ficquet, mécontent de son ouvrage, le détruisit et ne voulut consentir à le recommencer que sur la promesse d'une mise en liberté immédiate et d'une somme d'ai^nt plus forte que la somme déjà reçue. Moyennant cet accommodement, les religieuses de Saiut-Cyr arrivèrent è posséder, enfin, l'image de leur bienfaitrice ; et le petit portrait de M"« de Maintenon — le chef-d'œuvre peut-être de Ficquet, — les dédommagea des bizarres exigences qu'elles avaient subies. >

en reproduisant les œuvres de Prud'hon ; ensuite, Boucher-Desnoyers, Tardieu, Bervic, chez qui on retrouvait la pratique des grandes traditions du xvir siècle. Sous leur outil, la correction du dessin s*alliait à l'interprétation intelligente, éclatante, savante, de Tœuvre du peintre. Boucher-Desnoyers avait gravé la Belle Jardinière, d'après Raphaël, et la Vierge aux Rochers, d'après Léonard ; Tardieu, fils et petil-fils de graveur, s'était révélé par une grande précision dans le trait du burin, par une fermeté d'exécution, qui avaient disparu depuis que les amateurs s'étaient intéressés à cet art difficile ; Bervic, enfin, était devenu célèbre depuis sa reproduction du tableau de Regnault, VEducation d'Achille et celle de VEnlevement de Déjanire^ d'après le Guide. Cette œuvre, du reste, lui valut, en 1810, le prix décennal accordé à la meilleure gravure, publiée en France, de 1800 à 1810.

Bervic grava aussi le portrait de Louis XVI, dû à un peintre de petit mérite, Callet; et, ce qui arrive au graveur, dont l'art est supérieur à celui du peintre, l'œuvre de Bervic, d'une grande beauté, donne au modèle un relief qui est absent dans le portrait initial. Delaborde en son étude sur la gravure, s'arrête sur ce portrait. « L'estampe, écrit-il, se recommande par la fermeté et la richesse de l'aspect, par un faire aisé, exempt d'ostentation. Les dentelles, le satin, le velours, tous les accessoires sont traités avec une largeur qui n'exclut pas la finesse, et le ton de l'ensemble est harmonieusement lumineux. Cependant, on discerne déjà, dans quelques parties, une certaine recherche de la façon, et l'on pressent que cela pourra dégénérer en préoccupation excessive de € la belle taille », pour aboutir à l'abus du procédé. » C'est ce qui arriva, en effet. Bervic ne

songea plus guère qu'à faire montre de dextérité, et il finit par exécuter, dans son Laocoon, le plus connu peut-être de ses ouvrages, des tours de force du burin, qui, jusqu'à un certain point, peuvent surprendre, mais qu'il faut se garder d'admirer sans réserve. Le soin, avec lequel le graveur s'est efforcé d'imiter le grain du marbre, par la minutie des travaux, ressemble fort à une puérilité, et, bien qu'il ne fallût pas, sans doute, graver un groupe de statues comme des figures peintes sur la toile, il était plus important, plus nécessaire, à tous égards, de reproduire le caractère et le style de Toeuvre originale que de simuler la matière d'où le sculpteur l'avait tirée. D'ailleurs, en s'appliquant à interpréter son modèle, en ce sens, Bervic a dépassé le but. Par la multiplicité des détails, par l'abus des demiteintes, destinées à soutenir les moindres saLQies, à rendre les moindres accidents du modèle, il a privé l'aspect général d'éclat et d'unité. 11 y avait loin de cette méthode à celle des anciens maîtres, et Bervic vécut assez pour se repentir. « J*ai méconnu le bien, disait-il dans sa vieillesse. Si je recommençais ma vie je ne ferais rien de ce que j'ai fait. »

David, alors tout puissant en peinture, n'eut qu'une médiocre influence sur les graveurs. De ses œuvres, il ne sortit jamais que des estampes très molles et très fades, dues aux burins de Morel et de Massard. Et, d'ailleurs, les qualités du talent de David ne pouvaient rejaillir d'une façon heureuse sur la gravure. Son dessin était sec, sa couleur sans éclat ; l'expression de ses personnages sans relief. Et néanmoins, la gravure, avec un accent plus énergique des demi-teintes, aurait dû produire une estampe de ses tableaux aussi belle que les tableaux mêmes. Aucun graveur n'y réussit.

On peut inscrire maintenant les noms des graveurs qui eurent quelque notoriété pendant le Consulat. Audoin (1768-1822) qui grava plusieurs sujets pour la collection du muséum ; Bertaux-Duplessis, Fauteur des figures insérées, dans Touvrage de M*" de Choiseul, sur ses voyages en Grèce et en Ita^ lie ; Anselin (1756-1823), qui grava le portrait de M"* de Pompadour, d'après Boucher ; Blot (1754) la Promesse de Mariage^ le Verrou, d'après Fragonard, et Marins Sextus, d'après Guérin ; Boissieu, (1736-1810) dont l'œuvre est considérable, 107 gravures, tant à Teau-forte qu'au burin, d'après Rembrandt : Bouillard (1744-1806), dont on peut citer la Sainte Famille^ d'après Carrache, Philippe II et sa maîtresse, V Amour tendant son arc, Vénus qui se peigne ; Bourgeois, qui grava plusieurs têtes d'expression de Greuze ; V Attention, la Peur de V orage, une grande vignette représentant Paul et Virginie, les portraits réunis de Radet, Desfontaines et Barré, et une suite de portraits d'avocats, pour une collection éditée par Tardieu ; Bovinet, qui exposa en 1804, la Famille de Darius, d'après Lebrun ; Debucourt, très connu par ses gravures en couleur, le Jardin, la Galerie de bois du Palais-Royal, la Promenade aux Tuileries, VEscalade, pièces assez médiocres au point de vue de l'art ; Chamoin (1768) un atlas de la géographie ancienne ; Choflfard (1730-1809) des vignettes et culs-de-lampe pour les « Contes de La Fontaine » et « l'Histoire de la maison de Bourbon >, ensuite les planches d'Herculanum pour le voyage pittoresque de l'abbé de Saint-Non ; Coissy (1761-1809), la Bataille de MarengOy par le baron Lejeune ; Caquerat, le tableau de David, Junius Brutus prononçant la condamnation de ses fils;Delvaux (1748-1822) la Pêche mira-

culeuse, d'après Rubens, les Adieux de Héro et Léandre, d'après Harriett et deux sujets sur Héloïse et Âbélard ; Fosseyeux, le portrait en pied de Fernand Coriez pour la Galerie d'Espagne^ exposé en 1800 ; Gatine^ des Femmes du pays de Caux, en costume ; Godefroy, en 1798, un portrait de Bonaparte, d'après Gérard, ensuite une allégorie à la gloire de Bonaparte, d'après un dessin de Chaudet, en 1799, le portrait de M"* Barbier-Walbonne d'après Gérard , en 1800, Véducation de Carlin, d'après M"* Chaudet, en 1804, Ossian, d'après Gérard, et la Mort d'Hippolyte, d'après Carie Vernet ; Langlois, des paysages et des monuments gothiques ; Laurent, plusieurs sujets, tirés de la « Vie de saint Bruno », par Lesueur ; Lemire, toutes les gravures pour les « Contes de La Fontaine», édition des fermiers généraux ; Marchand qui grava, en manière noire, un tableau sur le Concordat ; Marillier (1740-1808) les 252 figures de la « Bible » de Defer, les 200 figures des œuvres de Dorât ; Moreau (1741-1816) dont on a les gravures pour le mariage de Louis XVI ; Perdoux (1759) qui contribua à la gravure des planches sur les chasses du roi, et à celle des grandes planches. Vues d'Italie^ dessinées par Bajotti, pour faire suite aux plans de campagne d'Italie, au dépôt de la Guerre (1805-1812) ; Pérée (1769) des planches dans l'ouvrage sur les Monuments français inédits, pour servir à l'histoire des arts et costumes ; Ponce, six portraits faisant suite à la collection des € Français illustres », une scène de Mithridate, l'Aveugle guéri, d'après Lesueur, le Mariage de la Vierge d'après Van Loo, et enfin, en 1806, Marengo d'après Carie Vernet.

Page 1