David
il fut tué en duel^ laissant à sa femme son fils^ qui n'avait pas dix ans. L'enfant étudiait les belles-lettres au collège des « Quatre-Nations ». Mais, un jour, sa mère, une parente de Boucher, — le peintre si longtemps à la mode, — Tenvoya porter une letrtre au vieil artiste, et Técolier, ébloui par les toiles suspendues aux murs de l'atelier, se sentit, soudain, attiré vers la peinture et voulut être placé en apprentissage chez celui qui l'avait fasciné . Il n'y resta que quelques mois. La vogue abandonnait Boucher; les goûts du siècle se tournaient contre lui. Le maître envoya donc son petit neveu chez Vien, dont Tart avait une tendance toute différente de la sienne.
Le rêve du jeune David, comme celui de tous les élèves, était d'obtenir le prix de Rome. Il surgissait en lui des désirs de révolte contre l'enseignement alors distribué, et à Rome seulement, pensait-il, ses aspirations trouveraient leur issue. Il concourut une première fois et échoua ; une deuxième fois, il échoua de nouveau ; une troisième fois, il échoua encore. Le désespoir troubla son esprit. Il s'enferma dans la petite chambre qu'il occupait au Louvre, chez Sedaine, et il résolut de se laisser mourir de faim. Sedaine ne le vit point de plusieurs jours. Inquiet, il alla frapper à sa porte. Il fut obligé de frapper plusieurs fois pour se la faire ouvrir et il aperçut le malheureux garçon, les traits décomposés, se soutenant à peine, en proie au chagrin le plus profond. Lorsqu'il apprit la raison de cet état, il réconforta son petit ami, l'encouragea, en lui donnant l'espoir d'un prochain triomphe. Et David reprit ses études.
En ce temps-là. M"* Guimard, la célèbre danseuse de l'Opéra, se faisait construire une demeure somptueuse, chaussée d'Àntin. Fragonard en avait
commencé la décoratioa, mais il rompit bientôt avec la danseuse, et elle appela le jeune David qu'elle connaissait pour continuer Tœuvre du peintre. David était pauvre. Le nécessaire lui manquait souvent. Il reçut avec joie cette aubaine inespérée. Il put achever l'œuvre de Fragonard,etau concours du grand prix de peinture, il l'emporta, enfin, sur ses rivaux et resta vainqueur.
A Rome, au centre des plus beaux musées de l'Europe, il fit un choix parmi les grands maîtres qui lui devaient servir de modèles *. Le monde des arts était impressionné des récentes découvertes des savants, des travaux de Mengs et de Winckelmann. On admirait les statues, les bas-reliefs, sortis, tout frémissants de vie, des fouilles entreprises. David, qu'un instinct de réforme poussait vers les beautés simples de l'antiquité, les étudia, y trouva la confirmation de son idéal et devint, dès lors, un sectateur fervent de l'art antique. Il copia, il dessina les bas-reliefs, il emplit ses regards des lignes si pures de leurs contours ; il refit l'éducation de ses yeux et de sa main. Son dessin en acquit une irréprochable noblesse. Les formes, que traçait son pinceau, possédaient une élégance que, depuis un siècle, on ne connaissait plus. Rien de factice, rien d'imaginé en elles. Ses personnages, calqués sur la nature, comme ceux des bas-reliefs, se développaient en une attitude qui donnait à leur beauté un épanouissement
1. Gazette des Beaux- Arts, t. VII, on lit : « Les talents les plus mâles ne se produisent pas, en gënéral, d'une venue et leur physionomie ne s'accuse guère que dans Tâge mûr. Aussi David, dans sa jeunesse, a été séduit par l'art de Boucher. Il a pu dire avant son départ pour Rome : •« L'antiquo ne me séduira pas ; l'antique manque d'action, ne remue point. M. Delescliize nous le montre à Parme devant le Corrège : « J'étais aveugle », s'écrie-t-il. Arrivé à Rome, ses yeux s'ouvrent ; sa vocation se révèle, et il commence à comprendre l'antique. Les œuvres de la période romaine sont celles qui l'attirent le plus. »
radieux. Ce qu'avaient trouvé, par leurs efforts, les grands artistes de la Grèce, il tâchait de le reproduire comme ils l'avaient créé, sans y rien changer, sans y rieu reprendre. Pour lui, c'était la beauté absolue. Et puis, il était lié d'amitié avec Ganova, qui cherchait, en sculpture, les réformes que David voulait en peinture. Us avaient les mêmes admirations de Tantique dont la synthèse leur paraissait très élevée et très noble, et ils s'encourageaient l'un l'autre à une révolution qui leur semblait urgente. Tant qu'il fut élève, David ne rompit point brusquement avec les principes de l'école. Il se bornait à modifier son dessin, d'après sa nouvelle esthétique. On le constate dans la magnifique copie de la Cène de Valentin, dans son tableau de la Peste, envoyé au lazaret de Marseille. Ses camarades, cependant, n'osaient louer son travail. Le leur ressemblait si peu à celui de David 1 Mais un jeune sculpteur, Giraud^ qui était à Rome, pour le moulage des beaux modèles réunis au Vatican, rompit le silence et se fit approuver, en disant bien haut ; « Voilà qui est très beau. Messieurs; pourquoi ne pas le reconnaître ? >
A son retour, à Paris, en 1780, David obtint des commandes de l'Etat S le Serment des Horaces, ensuite Junius Brutus recevant les corps de ses fils qu'il a condamnés à mort. Avant de composer les Horaces, il refit le voyage de Rome, afin d'y copier des Romains et d'avoir \à fac-similé des armes, celui du costume des combattants et le plan des édifices à placer dans son œuvre *. G'était une nouveauté. La
i. Ce fut à ceite époque qu'il épousa Mlle Pécoul, la fille de l'architecte, entrepreacurdes bâtiments du roi.
2. Le Serment de» Horace$, que possède le Louvre, fut exécuté à Rome,
belle société s'engoua du tableau et se prêta aux changements que les élégantes et les jeunes gens adoptèrent, la chevelure flottante et sans poudre, les chaussures sans talons, les étofies collantes sur le corps, les meubles carrés et lourds, au lieu des meubles arrondis et légers que Ton fabriquait depuis la Régence.
Ce tableau des Horaces^ l'intendant des Beaux- Arts, d'Angivillers, ne l'approuva point, tout à son concept de la peinture, alors dominante ; et puis il le trouvait trop grand. Critiques étroites et mesquines ! David répondit : « Eh bien ! Monsieur, prenez des ciseaux et raccourcissez-le. » Certes, elle devait être, pour l'intendant, œuvre incorrecte, cette toile, dont le dessin des personnages était calqué sur la nature, en toutes ses parties ; cette toile où la forme des mains, des pieds, des jambes, celle du torse, l'efiort des muscles, le port de la tête, le mouvement des bras, étaient pris sur le vif. La convention académique en était écartée. L'œuvre n'était qu'une représentation fidèle de la vérité, qu'une étude attentive de la réalité. Et de même de Brutus *.
David devint ainsi le chef d'une école nouvelle. Il conquit bientôt des adhérents. La jeunesse se joignit à lui, accueillant sa doctrine et son style, ne cherchant, dans la peinture, qu'un motif d'honorer
dans l'espace de quinze mois. Quand il fut terminé, en août 1785, David le ûi exposer dans son atelier où une foule immense vint Tadmirer. Le Pape avait demande qu'on lui fit porter le tableau au Vatican. Mais David ne put accéder à ce désir, l'ordre de le transporter à Paris étant arrivé.
1. t Dans le Brutus, David s'applique à serrer, d'aussi près que possible* la vérité historique, et ce souci d'exactitude archéologique, alors dans toute sa nouveauté, eut le plus grand succès. On se répétait avec admiration que la tète de Brutus était fidèlement copiée, d'après un buste antique du Capi* tôle, la statue de Rome et le bas-re.ief de Romulus et de Rémus sur les monuments originaux. On étudiait, avec curiosité, les costumes et le mobilier. Il en avait emprunté les éléments et l'ornementation à des vases étrusques. » (André Michel. École françaite de David à Delacroix»)
DAVID — SON OEUVRE 8l
l'amour de la patrie, le culte de la liberté, le respect de la beauté corporelle. Le génie de David, façonné sur l'exemple des œuvres, issues de la Grèce antique, est alors devenu païen, comme le fait remarquer Charles Blanc. Il n'a rien de la poésie de l'art chrétien, de la douceur, de la mélancolie religieuses. 11 exalte tout ce qui est humain ; il ne comprend pas le divin. Et le peintre se récuse lorsque le maréchal de Noailles lui demande un Christ. Les sujets de sainteté n'ébranlent en lui aucune fibre. Son enthousiasme, son inspiration, ne s'éveillent qu'à la glorification des mâles vertus sociales; son talent ne resplendit qu'en peignant le sacrifice de l'individu pour la collectivité dont se compose la patrie.
Sur la demande de M. de Trudaine, il entreprit la Mort de Socrate, lorsque le philosophe discourt sur l'immortalité de l'âme, entouré de ses disciples, au moment où l'esclave lui apporte la coupe pleine de ciguë, le breuvage mortel. Les critiques ont blâmé le ton de la peinture, trop léchée et trop pâle, dans ce grand drame historique. Mais presque tous se sont accordés sur la magnificence de la composition, sur ce noble style qui rend la scène si impressionnante. Socrate parlait, à l'entrée de l'esclave. Criton et Platon, ses deux disciples aimés, sont affaissés sur eux-mêmes par le chagrin ; et l'on voit disparaître, par une porte sombre, la famille du philosophe, après les adieux. Socrate continue de parler. Il ne boira la ciguë qu'après avoir terminé son discours, quand il aura prouvé sa tranquillité devant la mort et sa confiance dans la vie future. Il ne montre aucune jactance. Il demeure impassible, s'exprimant avec l'éloquence de celui qui n'a plus
rien à craindre ici-bas*. M. de Trudaine, amplement satisfait de cette œuvre glorieuse, ne voulut s^en séparer à aucun prix. Il refusa toutes les offres.
Les grandes scènes de la Révolution, où David joua un rôle si important, donnèrent à son talent des sursauts d'émotion que Ton ne trouve point dans ses œuvres précédentes. Le Serment du Jeu de paume ^,V Assassinat de Lepelletier de Saint^Fargeau et celui de Marat remuèrent jusqu'au fond sonàme. Il n'est plus, alors, le peintre solennel d'un drame transmis par l'histoire, qui n'a frappé que sa pensée. Il est le peintre qui a vu, qui a ressenti le choc de ces faits considérables, qui a vécu dans la foule et en a subi l'affolement et la colère. Mieux encore, en Marat, il est atteint dans son affection ; il en était l'ami : et son tableau où il le représente en sa
1. Cela rappelle, dit Charles Blanc, le beau vers de la tragédie de Leniicrre, où il est dit, en parlant de la mort :
Caton se la donna ; Socrate l'attendit.
David l'avait peint tenant la coupe que lui offrait resclave en pleurs : « Non. non, lui dit André Chénier, Socrate ne la saisira que lorsqu'il aura fini de parler. »
2. Le Serment du Jeu de paume n'existe qu'en dessins qui sont en cartons au Louvre. Chaque flgure est dessinée en académie nue pour être ensuite recouverte du costume moderne. On distingue les têtes de Mirabeau, de Barnave, de Dubois-Crancé et du P. Gérard.
A ce sujet M"* de Genlis écrit dans ses mémoires (T. ÏV, p. 102). « Je voyais plusieurs artistes parmi lesquels était David. Je n'ai point à me justifler d'avoir reçu ce dernier. Alors, il se bornait à être le premier peintre de l'Europe. Il n'était pas député et je le connaissais depuis six ou sept ans. Cependant, près d'un an avant mon départ de France, nous eûmes ensemble quelques discussions qui nous brouillèrent, et je cessai totalement de le voir. Louis XVI étant encore sur le trône, David fit une esquisse du serment du Jeu de Paume, et par une inspiration non divine, mais infernale, il y représente le château de Versailles frappé de la foudre. Je lui demandai raison de cette composition. Il répondit que cela signifiait la destruction du despotisme. Je lui représentai que cela paraissait signifier la destruction de la famille royale. Nous eûmes, à ce sujet, une querelle très vive. Quelque temps après, je me moquai devant lui de la pompe de Voltaire, qui était, en effet, la chose la plus inepte et la plus complètement ridicule qu'on ait vue à Paris, avant la fête de /a Raison. David avait composé le char de triomphe du cadavre de Voltaire. Il trouva mes critiques fort impertinentes, et, de ce moment, cessa de venir chez moi. »
baignoire, mourant de la blessure du poignard, contient la répercussion de sa propre douleur. Les traits du mort, le ton du coloris, tout cela sort d^un pinceau qui suit l'impulsion vengeresse de la main; et cette œuvre saisissante restera immortelle.
Et, enfin, David, si passionné de liberté \ ne pensait-il pas, en composant la mort de Marat, qu'elle annonçait la chute de Tère républicaine? Le coup était terrible contre les Jacobins, ses coreligionnaires. La tyrannie exercée au nom de l'égalité, cette tyrannie, qui leur semblait légitime, aux Jacobins haineux, n'allait-elle pas expirer, et ce rêve de régénération sociale dont se berçaient les hommes.
l. Arnault. Souvenim d'un Sexagénaire. T. I, p. 268, cite cette anecdote très caractc^ristiquc, Arnault faisait visite à David pour avoir les dessins des costumes de sa pièce Marias à Minturne».
• Arrivé à la porte de David, je sonne, on ouvre. C'était lui. Je le salue. Il me rend affectueusement ma politesse, mais tout à coup cette expression, de bienveillance disparait. Je vois sa physionomie qui, par elle-même, n'était rien moins que gracieuse, devenir pins rébarbative, à mesure que je lui (expose le but de ma visite ; et lorsque enûn, j'en viedsà l'article du Métier de Pénélope : « Je n'ai pas de dessins pour vous, je n'ai pas de dessins pour quelqu'un qui porte ce que vous portez là », me répondit-il de l'accent le plus brusque et fronçant ses terribles sourcils, tout en me frappant sur le ventre. Cotte boutade me force à m'examiner moi-même. Je m'aperçois que mon gilet est semé de fleurs de lys, ainsi que ma cravate, et que ce signe non équivoque de mon opinion fourmille jusque sur mes gants. « M. David, lui répliquai-je en riant, nous ne rougissons pas de ces marques-là, dans notre parti ; nous aimons même à les montrer, tandis que dans le vôtre les gens qui les portent, et il y en a plus d'un, se gardent bien de s'en vanter et pour cause », ajoutai-jc en lui frappant sur l'épaule. »
La passion politique de David était si ardente qu'il ne craignit point, durant ta Révolution, de prostituer son grand talent à composer d'ignobles caricatures, sur l'ordre du Comité de salut public. « Témoin, dit Wallon, dans son Histoire de la Terreur^ celle qui représente une armée de cruches, conduite par Georges, mais lui-même par Milord Dindon : (Pilt). L'artillerie se compos<^ de seringues ; le reste y répond. Et ces grossièretés n'étaient pas le produit spontané de quelqu'une de ces imaginations déréglées, comme il s'en trouve à toute époque : elles étaient commandées par le Comité de salut public, elles étaient exécutées par le grand peintre David ! Exemple qui montre jusqu'à quel point certains entraînements politiques peuvent déshonorer le génie et avilir le plus noble talent : l'auteur du Serment du Jeu de Paume, se ravalant au rôle de caricaturiste le plus abject ! Son nom n'est pas au bas de la sale imago que j'ai citée, mais la preuve en est dans ics actes du Comité de salut public.
alors maîtres du pouvoir, n'allait-il pas s'évanouir, ne laissant après lui que des ruines? Qui voudrait prétendre que ces craintes ne Tagitaient pas, tandis que, devant son chevalet, il traçait sur la toile les traits défigurés de son ami ? La répubUque était alors son idole. 11 la comprenait triomphante, puissante, magnifique, donnant à l'humanité une grandeur nouvelle. Il la voulait comme celles de la Grèce. Pour les fêtes décrétées en l'honneur de la liberté, il avait tracé un programme majestueux et solennel, avec des chœurs de jeunes gens et de jeunes filles, de la musique partout et des bûchers immenses, projetant au ciel leurs flammes, en signe d'allégresse. Délaissant la peinture, il s'était li^Té tout entier à son rôle politique, et on ne le vit transformé, reprenant son influence d'artiste, qu'au temps du Consulat.
Au coup d'Etat de Thermidor, il avait été emprisonné au Luxembourg et, durant son incarcération, il avait préparé, en pensée, son grand tableau des Sabines, Dès qu'il fut achevé, aux derniers mois de Tan IX, l'œuvre provoqua un grand émoi parmi les artistes. Presque tous critiquèrent la séquestration du tableau dans l'atelier du peintre, où Ton n'était admis qu'en payant un droit d'entrée ^ Ils igno-