Né à Paris (1774) : mort ù Rome
procèdent les ouvrages distingués, mais non les grands artistes. Aucun de ses tableaux ne possède la verve, ^originalité, Péclat de ceux des grands maîtres, quoique la vogue les ait consacrés, à leur nouveauté. La critique est presque unanime à reconnaître, aujourd'hui, que Guérin ne fut ni dessinateur, ni coloriste ; mais il sut choisir ses sujets, grouper ses personnages, adapter leur attitude au rôle qu'il leur imposait. La correction et l'élégance furent ses principales qualités. Ses thèmes sont simples; les scènes qu'ils représentent, très claires et presque toujours tragiques, ou passionnées. Le lieu n'en est point vaste, et rétréci jusqu'à l'espace absolument nécessaire. On sent qu'il craint la défaillance de sa pensée, ou de sa main. Devant chacune de ses toiles, on se pourrait croire en un théâtre où des comédiens jouent une pièce attachante. Ses contemporains, au surplus, l'accusent de n'avoir étudié l'expression des visages, que sur les acteurs qu'il venait entendre au théâtre. S'il fut célèbre, sous le Consulat, il le dut moins à un grand talent qu'aux passions du moment, ou aux épreuves subies par les victimes de la politique jacobine, dont son pinceau retraçait l'image.
En 1799, lorsque les émigrés, revenus en France, trouvaient leur foyer désert, leur famille décimée, leur fortune anéantie, il expose un tableau où ceux qui s'étaient exilés par force, nobles et grands propriétaires royalistes, découvrirent une allusion à leur misérable aventure. Guérin suppose un Romain, un proscrit de Sylla, Marcus Sextus, personnage imaginaire, rentré à Rome, et dans sa maison, au lieu d'ouvrir les bras à sa femme et à sa fille dont il a été séparé pendant des années, il arrive devant une couche funèbre où glt le corps d'une morte, sa
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femme, prè^ de sa fille écrasée par le désespoir, au pied du lit. Ce Romaiaue rappelait-il pas l'émigré, erraut^ pauvre et désemparé, en sa patrie retrouvée? Il n*y a plus de joie pour lui, plus de bonheur. Pendant son absente, la haine et la rage des sectaires avaient détruit tout ce qui, jadis, constituait sa vie heureuse. Personne ne s'y trompa. La foule assiégea le tableau, exposé au salon, et manifesta hautement son admiration. On avait oublié le crime des royalistes. On ne se souvenait que de leurs souffrances et de leur malheur. Les salons de la bonne compagnie s'ouvrirent au jeune peintre. On lui fit fête. Les grandes dames voulurent le connaître et le reçurent à dîner. Les théâtres suivirent Tengouement général, lui accordèrent l'entrée gratuite de leur salle, et les émules de Guérin décidèrent de couronner le tableau, d'une palme que l'un d'eux, Henne- <juin, l'auteur d'0re5^^, accrocha au fronton du cadre. M— Bourdic-Viot, enfin, dans son enthousiasme, inscrivit sous la toile^ le quatrain suivant :
Au pied de ce sombre tableau, L'envie a déposé ses armes.
La critique éteint son flambeau ; Le sentiment verse des larmes.
Et, alors, à son entrée dans une salle de spectacle, les applaudissements éclataient aussitôt et ne cessaient qu'au lever du rideau, pour recommencer, dans les couloirs du théâtre, pendant les entr'actes. El il n'avait que vingt-cinq ans I
Tous ces honneurs l'enivrèrent ; il goûtait, sans trop de répulsion, cet empressement mondain. Il répondit aux invitations. On se le montra dans les salons. Il put se croire un grand homme. Et on le
vit chercher de nouveaux succès dans le choix d'un sujet.qui plairait encore àlafoule.Uy réussit,en peignant PAérfre accusant Hippolyte devant Thésée. Scène scabreuse^ plus émouvante que celle des tragédies grecques, que celle de la tragédie de Racine. Le peintre avait placé le fils en face de Thésée, son père, en face de Phèdre, Tépouse criminelle ; et cette femme raccuse,lui Hippolyte, d'un crime abominable dont il doit se justifier; et s'il démontre son innocence, il déshonorera son père, car il précisera les gestes, il répétera les paroles coupables de l'épouse incestueuse. Ce que le poète, par décence, ne pouvait mettre dans la bouche des acteurs, le peintre le faisait sentir sur les traits de leur physionomie ; et le courroux de Phèdre, et sa passion déçue, et la douleur résignée de Thésée, et la retenue respectueuse d'Hippolyte. Leur attitude parlait pour eux. Il semblait que l'on entendit les paroles qui devaient s'échapper de leurs lèvres. On devenait témoin de l'émoi de ces personnages, de la douleur, de la haine, qui bouleversaient leur âme. Et puis, en ces temps où la foi conjugale avait été si souvent lésée dans le foyer privé d'un mari en exil, d'un mari fixé à l'armée, ce tableau rappelait toutes les chroniques scandaleuses de l'époque. Il s'oflfrait, comme un récit plus attachant qu'un autre.
Cette œuvre d'à-propos souleva donc l'enthousiasme du public autant que le proscrit de Sylla. Roger, dans une pièce en vers, d'un acte, jouée au Théâtre-Français, y voulut intercaler cette tirade :
Me voici de retour ! Oh I quelle foule immense I Tout Paris, au Salon, s'est réuni, je pense.
Surprise avec raison, j'interroge ; on me dit : Que le jeune Guérin, Guérin dont le Proscrit
Du plus rare talent semblait TefTort suprême, Dans un nouveau tableau s'est surpassé lui-même. J*entre, et vois tout le monde interdit, étonné, Fixé sur un seul point, d'un seul côté tourné. Chacun cherche un tableau ; personne ne le quitte. C'est Phèdre ; c'est Thésée et le noble Hippolyte, Dit-on de toutes parts. J'en approche un moment ; Quel effet, quel prestige, et quel enchantement ! J'ai cru, je l'avouerai, voir leurs bouches muettes Prononcer les beaux vers du plus grand des poètes, Et par l'illusion de ce tableau divin Entendre encore Racine, en admirant Guérin.
Il n'avait pas voulu être peiatre. Sa famille avait dû le pousser dans cette voie, et il avait suivi cette carrière avec application, avec zèle, sans qu*une heure d'inspiration géniale sonnât pour lui. Il ne fut jamais médiocre^ mais jamais non plus supérieur. Un de ses historiens a dit de lui, qu'il ne devait être placé qu'au degré où finit le talent. Il remporta cependant le prix de Rome et il dut attendre que TAcadé mie de France, supprimée par la Convention, fût rétablie en Italie, pour aller y séjourner le temps réglementaire. Guérin fut un peintre sage, observant les règles apprises dans les écoles. Il savait s'en servir, ou plutôt les exploiter au profit de sa renommée, parce qu'il était judicieux, instruit, inspiré par ses lectures et ses observations, faites dans le monde et au théâtre *.
1- La biographie de Didot parle de lui en termes bicnTeillants : « Causeur spiritaeK dit son biographe, connaisseur en musique, bon chanteur, Pierre Guérin fut recherché du monde dont il aimait les distractions et se plaisait surtout dans un petit cercle d'amis, particulièrement dans la famille des Didot. Le jour de la fête de Pierre Didot, Pierre Guérin lui offrit un charnuunt petit tableau, représentant le génie de ramitié s appuyant sur deux pierres, l'une grande, l'autre petite, par allusion à la taille des deux amis. Mais les longues soirées et les distractions de la société nuisaient à ses travaux, comme eUes ruinaient sa santé, qui fut toujours chancelante. Sa taille était petite et sa constitution plus qucdéilcatc. Sa physionomie d'une extrême
Delacroix^ qui avait passé dans son atelier^ écrivait de son ancien maître, en raillant sa doctrine : « Nos maîtres, pour donner de Tidéal à une tête d*Egyptien, la rapprochaient du profil d'Ântinoûs. Ils disaient : « Nous avons fait notre possible, mais € si ce n'est pas plus beau encore, grâce à notre 4c correction, il faut s'en prendre à cette nature barons que, à ce nez épaté, à ces lèvres épaisses, qui sont € des choses intolérables à voir... » Ces diables de nez crochus, de nez retroussés que fabrique la nature les mettaient au désespoir ^ >
C'était un besoin, si ancré en Guérin, de se rapprocher de Tantique, dans toutes ses œuvres, que les portraits, issus de son pinceau, ne donnent point la physionomie exacte du modèle, mais un visage arrangé, et combiné avec la beauté grecque *. On a, de lui, le portrait d'une dame, en costume campanien, exprès choisi, afin de modifier, à son gré, l'expression de la figure, et de Tentourer d'accessoires tirés de Tantique. On peut le remarquer, enfin, dans son tableau de Didon narrant à Enée ses déceptions cTamante. Les broderies de la robe, les bijoux, les tentures, les incrustations du pavé, les enroulements de la balustrade de la terrasse où se passe la scène, tous ces détails sont empruntés à
finesse a été bien reproduite dans le portrait en pied, peint par Robert Lefcbvre et dans le buste en marbre, sculpté par Dumont. Son talent semble s'être ressenti de son organisation physique. En général, il préfère les scènes sentimentales aux actions passionnées. Guérin lisait beaucoup. Il était parvenu aussi à bien écrire lui-même. Sa correspondance était pleine de naturel et d'agrément. Guérin n'avait que des collatéraux éloignés. Il légua presque toute sa petite fortune à trois cousines qui vivaient. Tune d'un travail stérile, les autres de l'enseignement des arts. Une petite réserve servit à doter deux filleuls de Guérin. et un artiste à qui il laissait 700 francs de rente, comme un hommage à la vertu, au talent, au malheur. »
1. Il eut pour élèves des peintres qui ne lui ressemblent nullement ; Géricault, Delaroche, Delacroix, SchefTer.
2. C'est ainsi qu'il peignit Henri de La Rochejaquelein, en véritable statue d'Apollon, enserrée tant bien que mal dans les habits d'un Vendéen.
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romementation grecque. Et c'est pourquoi on a pu dire que si Guérin n'était pas l'élève de David, il était assurément digne de l'être ^ Il mourut à Rome en 1836.
§ 5. — Prud'hon
A Cluny, vivait, en 1758, un maçon très pauvre qui avait douze enfants. Il lui en naquit un treizième, ce fut Pierre-Paul Prud'hon, Un moine de Tabbaye se chargea de son éducation, parce qu'il reconnaissait en lui un caractère doux et tendre, une âme sensible dont souffrit, toute sa vie, le malheureux artiste. Prud'hon démontra bientôt de rares aptitudes pour le dessin, qui furent encouragées et soutenues par les moines. Grâce à eux, l'intéressant enfant fut envoyé à Dijon, à l'académie de peinture que dirigeait alors François Devosges, et bientôt Pierre-Paul dépassa tous ses émules. Mais Paris l'attirait, espérant qu'un séjour dans la grande ville donnerait plus d'essor à son talent, et il écrivit son désir à M. de Joursanvault, amateur éclairé des arts, grand propriétaire de sa province, devenu son protecteur.
Il lui indiquait la nature des études qu'il ferait à Paris *.
€ J'y dessinerai beaucoup, écrivait-il, 1* d'après l'antique pour prendre de belles formes, avec l'ana-
i. Un de ses historiens a dit de lai : « Son caractère était digne de son talent : froid au premier abord ; mais il avait de la sennbilité. Suivant l'état de sa santé, qui était précaire, il était gai ou mélancolique. Sa conversation était substantielle et piquante. Il écrivait facilement et d'une manière agréable. Enfin, par sa modestie sincère et la douceur de ses mœurs, il s'était fait de nombreux amis. On a fait de ses tableaux de charmantes copies pour la manufacture de Sèvres. •