‹ La société française pendant le Consulat (volume 2)Chapitre 43 sur 53 · Grétry · texte numérisé non relu

Grétry

3. « Il est l'auteur, dit Lavoix, d'un Essai sur la miif igue, c'est plutôt sur

Bouilly, aux derniers jours de la monarchie et sous le Consulat, Fun des fournisseurs des poèmes d'opéra-<^omique, devint le collaborateur de Grétry, après une présentation de M"* Dugazon, l'amie du compositeur, qui lui attribuait ses plus grands succès. En ses Récapitulations, Bouilly nous fait le récit de cette première entrevue. Il arrivait ému, dit-il, parce qu'il était jeune et que Grétry touchait à la vieillesse. Il se figurait, — et il n'en donne point la raison, — que le vieillard, célèbre par de nombreux triomphes, allait montrer beaucoup d'orgueil, et peut-être du dédain, pour un petit auteur comme lui. Il fut donc très surpris de recevoir un accueil aimable, avec une simplicité et une bonté qui le charmèrent. Dans son enthousiasme, il devient l}Tique et compare Grétry à un « Anacréon rajeuni, ou bien à un Orphée ayant pris une nouvelle forme, pour enchanter les mortels par les sons ravissants de sa lyre. > Quant à M— Dugazon, elle aborda le vieux musicien en lui donnant le nom de « bon père ». Ainsi, ajoute Bouilly, le nomment les artistes en relations avec lui. Grétry consentit à compo-

ma musique où il révèle les petits secrets de sa composition. C'est un petit monument à son génie. >»

= De M''* Ducrcst : Mémoires sur Jost^phine^ t. I,p. 315. Sur Monstgny et Grétry : « Aussitôt que Monsigny entendit les compositions de Grétry, il quitta la carrière qu'il av-ait ouverte d'une manière brillante. Sa simplicité était extrême, et il nous dit que, persuadé qu'il serait écrasé par Grétry, il arait préféré se retirer. Quoique rivaux, ils ont toujours été bien ensemble.Dans les derniers temps de leur vie, ils se rencontrèrent souvent et s'abordèrent toujours de la même manière. — - Bonjour seigneur, disait Grétry. — Que la paix soit avec vous, répondait Monsigny — Ne fait pas du chant qui veut, seigneur. — Qui le sait mieux que moi ? — Les deux nestors de la musique se serraient cordialement la main et se séparaient j usqu'à la première entrevue qui se passait exactement de même Lorsque Moosigny

se maria, il épousa une jeune personne d'une dévotion extrême. Pendant qu'il était allé à Villers-Cotterets faire son service chez le duc d'Orléans, dont il était maître d'hôtel, sa jeune compagne jeta au feu trois oavrages entièrement terminés, afin que son mari n'eût plus aucune relation avec le théâtre. Peut-être eussent-ils été supérieurs aux premiers qu'il avait fait jouer. »

ser la musique de Pierre le Grand, le premier ouvrage du jeune auteur. Bouilly nous en détaille l'idée inspiratrice et la vogue. »

€ Ce n'était point, écrit-il à cette époque heureuse et profitable à notre scène lyrique^ ce n'était point par des efforts d'orchestre et des modulations bruyan* tes qu'on obtenait le suffrage des spectateurs ; c'était par l'expression de la vérité, par des chants faciles, qui se gravent aisément dans la mémoire ; c'était surtout par une peinture fidèle destemps, des mœurs et des personnages qu'on voulait représenter ;c*était enfin, ce qu'entendait si bien mon illustre collaborateur. Dès l'admirable ouverture de Pierre le Grand, l'enthousiasme régnait dans toute la salle. Elle peignait si fidèlement un grand chantier de constructions où l'on travaillait au premier vaisseau de la Russie, construit par les mains de son empereur I Elle exprimait, tour à tour, au lever de la toile, le mouvement, l'agitation et en môme tejnps l'ordre des nombreux ouvriers : les coups de marteau, le bruit des haches, de la scie ; on se croyait sur les bords de la mer ; on respirait l'odeur du goudron ; on assistait à la préparation des cordages. Bientôt M"' Dugazon, dans le rôle de la veuve d'un soldat livonien, se livrant à tout l'amour que lui inspirait le tsar, qu'elle croyait être un simple charpentier, se montra digne d'un des plus grands potentats de l'Europe, et fit briller dans son rôle, le plus important de la pièce, cette âme de feu, cette grâce irrésistible et ce naturel si parfait, qui l'avaient portée au plus haut degré de la célébrité. »

Dans un autre passage de ses Mémoires, Bouilly rapporte un mot de Grétry sous l'Empire, un mot qui décèle la fatuité du vieillard et son manque de tact. A la représentation de Zémire et Azor, Napo-

léon écoutait, ravi, quelques-uns des motifs de Touvrage, et au trio du tableau magique il manifesta tout son plaisir : « C'est divin, c'est parfait, disaitil ; j'aime beaucoup cette musique-là. » Et Grétry de répondre : « Vous n'êtes pas dégoûté. » L'anecdote est-elle vraie ? On peut en douter, en se rappelant avec quelle rigueur Napoléon, devenu empereur, exigeait que les règles de Fétiquette fussent observées à son égard. Mais on n'était plus sous ' l'Empire quand Bouilly écrivait, et l'auteur, à l'échine souple, flagornait les Bourbons.

Martini ne doit pas être oublié, ni quelques autres encore, avant d'arriver à ceux dont l'art divin brilla aux temps consulaires ; Martini (1741-1816), à cause de sa romance immortelle :

Plaisir d'amour ne dure qu^an moment !

Après lui, Mengozzi (1758-1800) ; puis Bruni, (1759-1823) et Dezède * (1740-1792), connu par l'agréable Biaise et Babet (1783);Jadin (1768-1853); Sohé (1755-1812), par le Diable à quatre; Gaveaux, par son chef-d'œuvre, M. Deschalumeaux ]l)e\ienne (1759-1803), par les Visitandines, jouées en 1792 ; enfin Dalayrac (1753-1809), à qui on emprunta l'air:

1. En la biographie universelle de Didot se trouvent sur ce compositeur, quelques renseignements intéressants. « Le lieu de sa naissance était ignoré, dit l'auteur de l'article. Les uns veulent qu'il soit né à Lyon ; les autres, qu'il soit Allemand. Dès son enfance, il fut confié aux soins d'un abbé, qui réleva. De bonne heure, il fut envoyé à Paris où il apprit la composition musicale. A sa majorité, sa pension fut doublée. Il voulut connaître ceux qui la lui servaient. Le notaire l'avertit que ses démarches lui feraient perdre cette pension. Il passa outre et perdit sa pension. Il ne découvrit jamais le mystère de sa naissance. Il obtint de Monvel le poème du petit opéra de Julie, in 2. Il a donné successivement lei Trois Fermiers, 1777 ; le Por. leur de chaise», 1778 ; Blai»e et Babel, 1783 ; les Deux Pages, etc. Dezède fut surnommé VOrpMe des Champs. Le genre pastoral dans lequel il n'eut ni imitateurs, ni rivaux, est, en effet, le caractère distinctif du talent de ce compositeur. Ses mélodies sont gracieuses, naïves. Son harmonie est assez pure et son orchestre soigné pour le temps où il vivait. »

Veillons au salut de VEmpire, tiré de son opéra Renaud cTAstj joué ea 1787. Dalayrac est également Tauteur à* Adolphe et Clara, joué en 1799; de Maison à vendre^ en 1800; de Picaros et Diego ^ en 1803; à*Une Heure de mariage, en 1804,

Après ceux-là, parut bientôt une autre génération de compositeurs ; et d'abord Cherubini, qui, aux premières années du siècle, avait quarante ans. Il était né à Florence, en 1760, d'un père musicien, accompagnateur en un théâtre. Comme tousles grands artistes, le jeune homme manifesta, de bonne heure, de remarquables facilités pour l'art musical: à seize ans, il composait une messe solennelle. Le grand-duc Léopold, frappé des dispositions merveilleuses du petit Cherubini pour la musique, l'adressa au professeur Sarti,à Bologne. A vingt ansj'élève produisit son premier ouvrage, Quinto Fabio, peu goûté des connaisseurs. Quelques années plus tard, en 1785, il était à Londres, occupant la place de compositeur pour le théâtre royal, et il y donna Finta principessa, puis // Marchese di Tulipano, opéra de Paësiello, où il avait intercalé de grands morceaux de sa propre musique. Viotti, le célèbre violoniste, vivait à Londres, en ce temps-là; les deux compositeurs, se lièrent d'amitié. Lorsque Viotti revint à Paris, il décida Cherubini à l'y suivre, et le violoniste présenta le jeune compositeur aux hommes, alors en vue, parmi les gens de lettres. Marinontel lui livra un ! poème d'opéra en trois actes, Démophon^ qui passa

inaperçu. L'auteur commençait à se décourager lorsque Léonard, le coiffeur de la reine, obtint le privilège d'un théâtre italien. Cherubini s'associa Viotti

pour exploiter ce privilège, et ils mandèrent d'Italie une troupe de chanteurs, de beaucoup plus habiles que tous ceux, déjà venus en France. Ce théâtre italien éveilla tout de suite un intérêt sympathique dans la bonne société.

Les troubles de la Révolution n'arrêtèrent point le travail de Gherubini. En 1801, il fit jouer Lodoiska, dont l'ouverture d'une harmonie savante, suscita, dans le monde musical, une profonde impression. II était alors chargé d'une nombreuse familie;sagêne était grande. Son traitement fort modique d'inspecteur des études au Conservatoire lui était insuffisant. Que pouvait lui donner de plus le gouvernement du Directoire? Il travaillait sans cesse, il travaillait beaucoup sur des poèmes insignifiants. Bouilly heureusement lui céda le poème àen Deux Journées (1800), qu'il venait d'achever sur un sujet attendrissant. Gherubini l'encadra d'une musique impressionnante. Ge fut un succès, qui se traduisit par deux cents représentations, presque ininterrompues.

Sous le Gonsulat, le talent était impuissant contre l'antipathie de Bonaparte, qui s'obstinait à laisser dans l'oubli ceux qui ne lui plaisaient pas. Gherubini était un de ceux-là. Il lui manquait le caractère mielleux et louangeur, si agréable à l'impérieux général; et sa musique était trop savante : Bonaparte ne la comprenait pas. Enfin, un jour de solennité, au Conservatoire, où l'on devait exécuter une marche militaire dePaësiello, destinée à la garde consulaire, Gherubini fut assez mal inspiré pour faire entendre une cantate et une marche funèbre, qu'il avait écrites lors des funérailles du général Hoche. Maladresse que Bonaparte ne pardonna point. Que lui importaient les honneurs rendus à un autre qu'à lui! Avant de se retirer, il s'entretint avec Gherubini, et il eut

de garde de parler des morceaux pour lesquels il n'était pas veau, taudis qu'il se répandait en éloges et en admiration sur la musique de Paësiello, y ajoutant le nom de Zingarelli, Cherubini ne put réprimer son étonnement. — « Oh! répondit-il au Premier Consul, pour Paësiello, passe encore ; mais Zingarelli! »

Dès ce moment, son éloignement pour Cherubini fut invincible, raconte Fétis dans une étude sur le célèbre compositeur. Après le 3 nivôse, à la réception de tous les corps constitués, le Conservatoire se présenta aux Tuileries. Bonaparte dit : < Je ne vois pas M. Cherubini. » L'artiste fut obligé de se montrer, et Bonaparte ne lui dit pas un mot. Quelques jours après, Cherubini fut invité à dîner. Après le repas, Bonaparte, marchant à grands pas dans le salon, entama avec Cherubini, qui le suivait du mieux qu'il pouvait, une conversation sur la musique, dans laquelle il passait alternativement de la langue italienne à la française. Le Premier Consul revint encore sur sa préférence pour la musique de Paësiello et de Zingarelli. Poussé à bout par le grand artiste, il s'écria tout à coup : « Je vous dis que j'aime beaucoup la musique de Paësiello. Elle est douce et tranquille. Vous avez beaucoup de talent. Mais vos accompagnements sont trop forts. — Citoyen consul, je me suis conformé au goût des Français. — Votre musique fait trop de bruit. Parlez-moi de celle de Paësiello. C'est celle-là qui me berce doucement. — «( J'entends, dit le compositeur, vous aimez la musique qui ne vous empêche pas de songer aux affaires de l'Etat. » Cette réponse spirituelle, il ne la lui pardonna jamais.

Il lutta, quelque temps encore, contre cette animosité du Premier Consul, ûi jouer Élis a ou le mont

Saint'Bernard, opéra dans lequel se trouve le choeur des moiaes cherchant les voyageurs égarés dans la montagne, d'une si puissante réalité qu'à l'entendre on grelottait, disait-on ; ensuite, i4nacréon, deux actes, joués en 1803, peu estimés, mais dont Touverture est considérée comme Tu ne des pages les plus belles de la musique; enfin, un ballet, Achille à Scyros, avec une scène de bacchanales très intéressante, mais insuffisante à faire pardonner les incartades du héros grec, déguisé en femme. Achille ne peut être grotesque.

Cherubini se détacha de Paris et accueillit les ofires venues de Vienne. Il s'établit en Allemagne où il fit représenter au théâtre de la Cour plusieurs de ses ouvrages, parmi lesquels un opéra no u veau, JFanisA». Lors de la guerre avec la France, Vienne tombée au pouvoir des Français, l'empereur Napoléon, apprenant la présence de Cherubini dans la capitale de l'Autriche, le fit mander et lui donna la direction des concerts qu'il commanda d'organiser. Néanmoins, ce ne fut qu'en 1 809 que le grand musicien reparut en France, avec son opéra Pimnialione, une de ses dernières œuvres écrites pour le théâtre. Il se livrait, alors, à l'étude de la botanique et à la musique religieuse, si bien qu'un jour Auber, son élève et son ami, l'ayant emmené au château du prince de Chimay passer quelques jours de vacances, Cherubini ne put refuser d'écrire une messe qui devait être exécutée dans la chapelle du château. Ce fut une surprise, qui se changea bientôt en enthousiasme chez ceux qui l'entendirent. Les beautés sévères du chant, renforcées de toute la puissance de l'instrumentation, donnaient à cette composition un caractère de solennité religieuse qui émotionnait l'âme, comme si elle eût été au milieu d'un concert d'êtres séraphiques.

Cette exécution eut, dans le monde, un grand retentissement, qui ne fit qu'accroître la célébrité, déjà incontestée, du compositeur.

< Des critiques et des biographes, écrit Fétis en son étude, ont dit que la musique de Cherubini manquait de mélodie. Us ont même contesté à l'artiste le génie nécessaire pour en inventer. Erreur évidente. N'y eût-il que le duo de Topera à^Épicure, que la grande scène de Pimmalioiie chantée par Crescentini, que le délicieux air des AbencerrageSy que celui d'Anacréon chez lui : « Jeune fille aux regards doux », et que le chœur si suave de Blan-' che de Provence, û serait prouvé que Cherubini était doué de la faculté d'imaginer des mélodies plus neuves de forme, peut-être, que beaucoup d'autre musique considérée, comme essentiellement mélodieuse. La mélodie abonde dans les Deux Journées; mais telle est la richesse de l'harmonie qui l'accompagne, tel était l'éclat du coloris de l'instrumentation à l'époque où parut cet ouvrage, telle était surtout alors l'insuffisance des lumières du public, pour apprécier les combinaisons de toutes ces beautés, que le mérite de la mélodie ne fut pas apprécié à sa juste valeur, >

Sous sa direction, l'école du Conservatoire prospéra; il mourut en 1842, à quatre-vingt-deux ans*.

M éhul ne cessa de briller pendant le Consulat par ses productions musicales. Né à Givet, il vint à

1. Lavoix, en son Histoire de lu manque, a écrit sur lui : « Cherubini. ftme noble et fine. Jamais il ne fit concession au goût changeant du public. Pour lui l'art était Tart lui-même et, pendant soixante ans, il resta inébranlable en SCS convictions. Il ne lui a manqué que de bons poèmes pour avoir plus de vogue à la scène. Les Deux Journ^eê, qu'il écrivit pour Bottilly. eurent deux cents représentations successives. Ses compositions religieuses sont son plus beau titre de gloire. Il faut citer sa messe de Requiem et la messe solenaelle écrite pour le sacre de Charles X. »

Paris dès Tâge de quinze ans, et ne le quitta plus. Il arrivait très imparfaitement instruit en musique par deux organistes de collégiale, ses premiers professeurs, qui avaient signalé à son père ses heureuses dispositions. Le père l'adressa au fameux claveciniste Edelmann, qui se chargea de lui apprendre les règles de la composition. C'était en 1778, l'époque de la rivalité furieuse entre gluckistes et piccinnistes. Méhul, admirateur de Gluck, parvint à s'immiscer dans la société de l'immortel compositeur * ; il accepta ses conseils, et, en ses grands morceaux d'harmonie, le jeune débutant sut les appliquer. En 1782, à un concert spirituel, il soumit au public sa première composition, une ode à J.-B. Rousseau, mise en musique. Il avait dix-neuf ans. L'opéra qu'il écrivit ensuite, Alonzo et Cora^ restant en détresse, il se tourna vers l'opéra-comique. Hoffmann qu'il connaissait lui livra les cinq actes à'Euphrosine et Coradin, où les spectateurs admirèrent le duo de la jalousie devenu classique *.Deux ans après, en 1792, il donna Stratonice, un acte très apprécié qui mit sa personne en évidence.

A ce moment de sa vie sa verve semble épuisée. Ses ouvrages se suivent sans éclat. Les troubles

1. Il vivait très pauvre à Paris, et voulant entendre Topera de Gluck> Jphigénie en Tauride^ il se faufila un matin au-dessous de la scène et y resta tout le jour pour n'en sortir que le soir, au moment de la représentation.

2. Voici ce qu'en a écrit Grétry {Essai sur la. musique^ t. II, p. 53) : « On était loin de s'attendre à des effets terribles, surtout de l'orchestre de rOpéra-Comique. Méhul l'a tout à coup triplé par son harmonie vigoureuse et surtout propre à la situation. Je ne balance point à le dire : le duo d'Euphrosine est peut-être le plus beau morceau d'effet qui existe. Je n'excepte pas même les plus beaux morceaux de Gluck. Ce duo est dramatique. C'est ainsi que Coradin Airieux doit chanter ; c'est ainsi qu'une femme dédaignée et d'un grand caractère doit s'exprimer. Sa mélodie en premier ressort n'était point ici de saison. Ce duo vous agite pendant toute sa durée. L'explosion qui est à la fin semble ouvrir le crâne des auditeurs avec la voûte du théâtre. Dans ce chef-d'œuvre, Méhul est Gluck à trente ans. Après avoir entendu ce morceau dont le premier mérite, à mon gré, est d'être vigou-

politiques influaient peut-être sur son esprit. L'inspiration gracieuse, Télé vation des pensées et du style lui faisaient défaut, au milieu du déchaînement des passions, qui bouleversaient la société. Doria, Horathis Codés, la Caverne, Mélidor et Phrosine n'eurent point le retentissement de ses premières oeuvres. Et puis Adrien, le grand opéra d'Hofimann, dont il avait composé la musique, et célèbre par son ouverture, fut interdit, afin d'enlever aux Parisiens le spectacle delà pompe fastueuse d'un erape^» reur, déroulé sur la scène.

Il était cependant l'auteur du chant enflammé du Départ, dont Joseph de Chénier venait de composer les strophes, pour revivifier sa popularité, très atteinte, depuis la mort de son frère. C'était chez Sarrette,au Conservatoire, en 1794; Chénier demandait à Méhul un air applicable aux paroles. Le compositeur prit du papier, un crayon, et sur un coin de la cheminée, pendant qu'autour de lui les assistants causaient, Û piqua les notes de ce chant célè-

rcux, sans prétention et sans effort pour r<>tre, je destinai de bon gré à mon ami Méhul l'épigraphe que Diderot avait jadis placée sous mon portrait :

Irritât^ mulcet, falsis lerroribuê implet Ut magnus.,.

Il semble efTectÎTement que c'était pour l'auteur du duo à'Euphro»ine qu'Horace fit ces vers. »

Bouilly, de son côté (t. III, p. 3), a écrit sur Méhul dans ses Récapituia-< iions : « Un jeune élève de Gluck, nommé Méhul, jusqu'alors connu seulement par quelques compositions de piano, mais qui portait, sur sa figure expressive, l'empreinte du génie et des grandes passions, offrit, sur la scène de rOpéra-Comique, son premier ouvrage ayant pour Utre, Euphrosine et Coradin, ou le T^ran corrigé. Cette composition avait produit la sensation la plus forte et la plus universellement éprouvée. Science, grâce, esprit, fraicheur, énergie, tout s'y trouvait réuni. Les échos de la renommée ne cessaient de répéter, chaque jour, les éloges de ce chef-d'œuvre, qui, selon les gens de l'art, devait faire époque dans l'école française en ajoutant la richesse de l'harmonie à la vérité de l'expression dramatique. L'ouverture se fait entendre, et le public applaudit, avec transport, des motifs gracieux, élégants ; puis, tout à coup, des modulations graves, harmonieuses, et d'un effet entraînant. »

bre qui entraîna les brigades répubbcaines à la victoire, avec autant d'élan que la Marseillaise,

Son nom jaillit de la pénombre qui Tentourait et devint populaire, en 1799, après la représentation d* Ariodant. L'œuyre était pleine de morceaux d'harmonie expressive, très énergique et d'un style élégant. Les chanteurs, Elleviou et Martin, y étaient acclamés chaque soir. Le jeune artiste dut alors se débattre contre la jalousie et Tenvie. Ceux qui constataient ses progrès lui objectaient son incapacité de faire œuvre légère, gracieuse et spirituelle. Pour les confondre, Méhul donna Ylrato, en 1802, sans divulguer son nom. L'agréable partition fut portée aux nues. C'était divin ; c'était charmant. Lorsque son nom fut connu, les louanges cessèrent, et les envieux commencèrent à signaler, en cette œuvre si goûtée, des défauts inaperçus d'abord, disaientils. Méhul s'obstina, voulut désarmer cette basse jalousie, publia les œuvres les plus diverses, romandces, cantates, féeries, ballets héroïques et comiques, comme la Dansomanie, Il ignorait que l'envie ne s'éteint jamais, et que le succès, loin de la diminuer, l'aiguise et l'exaspère.

Il en était malade. Sa nervosité extrême avait développé son irritabilité et toute critique lui était odieuse. Mais, à cette sensibilité profonde, il devait ses plus tendres mélodies et les tableaux enchanteurs dont toutes ses œuvres étaient pourvues. Ses inspirations, activées par les palpitations de son âme soumise à la douleur ou à la joie, donnaient à tous ses chants un caractère de vérité, impressionnant pour l'auditeur. On éprouvait les émotions de l'artiste. Il vous tenaillait le cœur, ou bien il vous berçait de ses plus doux accents. Et c'était bien ce qu'il voulait, en plaçant sur son piano devant lui.

lorsqu'il composait, une tête de mort dont la vue achevait d'exciter l'affolement de ses nerfs. Cette inclination vers la tristesse le rendait mélancolique. S'il y trouvait la source féconde de son talent, elle influait aussi sur sa santé. Ces épreuves répétées de sensations douloureuses ne faisaient qu'augmenter son malaise. Sa poitrine était atteinte ; il en devait mourir. Il avait, d'ailleurs, l'ambition d'être toujours en progrès. Il tendait, outre mesure, le ressort de ses grandes facultés. Désirant la gloire, il la poursuivait avec ardeur. Dans son opéra, Joseph, en 1807, il atteignit, enfin, le sommet de l'art musical. Chaque page est un chef-d'œuvre. Il y a dépeint ce que d'autres n'auraient su peindre, et suivant un mot de Pline, à l'égard d'Apelles, que lui applique Quatremère de Quincy, il y a exprimé Yinexprima" ble. Alexandre Duval lui avait confié les paroles de cet admirable opéra, où l'on remarque des romances, d'une suavité et d'une tendresse adorables : celle qui débute ainsi : Champs paternels^ Hébron, douce vallée ; celle de Benjamin : A peine au sortir de r enfance; et le chœur des Israélites, au lever du jour, et le final magnifique du troisième acte 1 Chefs-d'œuvre, répètent les contemporains, et leur jugement n'a pas été désavoué par la postérité.

Bonaparte désirait faire de Méhul son maître de chapelle. Il refusa, désignant Cherubini comme plus digne que lui d'occuper ce poste envié : € Ne me parlez pas de cet homme-là >, répliqua Bonaparte ; et ce fut Lesueur qu'il nomma.

Sa maladie empirant, il descendit en Provence, à Hyères, afin d'y respirer un air plus doux qu'à Paris. Mais, loin de ses amis, il souffrit davantage. Son isolement causait son malheur. Et, triste, il l'écrivait : € Pour un peu de soleil, je vous ai quittés.

Cependant, l'air qui me convient le mieux est celui que je respire au milieu de vous. » Le mal s'aggrava. Il mourut à Tâge de cinquante-quatre ans, en 1817. Il avait épousé la fille du D' Gastaldi, qui lui survécut pendant quarante ans.

Bouilly, un contemporain du célèbre compositeur, a écrit sur lui dans ses Récapitulations :

< Méhul fut, en France, le peintre des grandes passions, dont il aimait à se distraire par les compositions les plus fraîches, les plus variées. L'/ra/o, Une Folie, les Aveugles de Tolède, le Jeune Sage et le Vieux Fou, ne tardèrent pas à amener le plus gracieux sourire sur les traits des nombreux spectateurs, qu'avaient comprimés, par de vives et profondes émotions, Euphrosine et Coradin^ Stratonice^ Ariodant... Après Grétry, c'était lui qui sentait le mieux une situation dramatique ; qui s'identifiait le mieux avec l'auteur d'un poème, et qui savait apporter, dans une pareille association, tout le charme d'un fidèle collaborateur, tous les épanchements de la plus sûre, de la plus séduisante amitié. »

Lesueur n'a pas laissé, dans l'histoire de la musique, le renom de Méhul. Il eut, cependant, un jour de célébrité, après la représentation des Bardes, à l'Opéra, en 1804. Bonaparte, on le sait, avait, pour la poésie d'Ossian, une prédilection très marquée. Les peintres Girodet et Gérard s'étaient efforcés de reproduire, sur la toile, les rêves héroïques de Fingai ; les compositeurs de musique voulurent faire retentir la scène française de l'écho des harpes de Selma, dans les grottes de l'Ecosse. Lesueur com-

posa les BardeSy et par la puissance de son instrumentation, par Ténergie de ses graves harmonies, par les mélodies sévères et pures du chant de ses héros, il réussit à donner aux auditeurs la sensation de la poésie de ces temps fabuleux, qui plaisaient à l'imagination toujours ardente de Bonaparte.

Lesueur avait Fâge de Méhul ; mais il mourut vingt ans après lui. Lorsque TOpéra reçut les Bar^ des, il était maître de chapelle aux Tuileries, et depuis vingt ans déjà il avait obtenu, au concours, la place de maître de musique à Notre-Dame. Cette situation l'engageait à composer de la musique religieuse, à laquelle on reprochait de n'être point assez grave, ni assez sainte. Elle était belle, toutefois, et la foule accourait à Téglise pour jouir de la puissante harmonie des accords, dont la hauteur des voûtes doublait la sonorité. La cathédrale était devenue un théâtre. On l'appelait l'Opéra des Gueux.

Plantade fut également un compositeur distingué, sous le Consulat. Il était né à Paris, en 1764, et à sept ans il entrait dans la musique des pages de Louis XV. Dupont lui avait donné des leçons de violoncelle dont il jouait savamment, et il se cantonna dans la romance. En 1790, à vingt-six ans, la première qu'il publia, le fit connaître tout de suite. On répétait partout :

Te bien aimer, ô ma chère Zélie I

Lorsque M"* Campan se fixa comme maîtresse de

pension à Saint-Geimaîn, Plantade fut choisi par

elle comme professeur de musique, et Hortense de

Beauhamais fut sa première élève. Elle se souvint

de lui plus tard, et souvent il corrigeait les compo-

236 LA SOCIÉTÉ FRANÇAtSE PENDANT LE CONSULAT

sitions musicales avec lesquelles la jeune femme cherchait à oublier ses chagrins domestiques. Louis Bonaparte nommé roi de Hollande, Plantade devint son maître de chapelle.

Kreutzer doit être classé au rang des exécutants célèbres, plutôt qu'au rang des compositeurs. Il avait trente-quatre ans, au commencement du Consulat, et il était connu dans le monde comme un violoniste très fort, dont le talent approchait de celui de Viotti, l'inimitable artiste. Il était né à Versailles où son père faisait partie de la chapelle du roi. A treize ans, son jeu brillant sur le violon lui avait déjà fait une réputation, qui ne fît que croître avec le temps.

Au Théâtre Italien, premier violon, en 1790, il fit la connaissance de Desforges qui lui offrit le poème de Jeanne (ÏArc à Orléans. Il mit les trois actes en musique, et Topera se fit applaudir. Ce fut ensuite Paul et Virginie ; puis Lodoïska qu'il donna au théâtre Favart, pendant que le théâtre Feydeau jouait une Lodoïska de Cherubini. Celui-ci possédait la science musicale qui manquait à Kreutzer. Et cependant, au théâtre Feydeau, la musique ne provoquait pas tout le plaisir causé par celle du théâtre Favart, dont les mélodies, au rythme très simple, étaient faciles à exécuter et faciles à retenir. On a de Kreutzer, encore, Charlotte et Wer^ ther, le Franc-Breton, la Journée de Marathon^ le Siège de Lille ^ le Petit Page ou la Prison cTÉtat. Le départ de Rode pour la Russie, en 1801, laissa vacante la place de premier violon à l'Opéra, et Kreutzer l'y remplaça. Sous la Restauration, en 1821, il se cassa un bras, et dut abandonner le violon. Le chagrin de cet accident mina sa santé.

Pour se distraire, il voyagea en Suisse, et ne pouvant se consoler il mourut à Genève.

Sa fortune, due à son talent, était importante et lui permettait de grandes générosités, en faveur de ses camarades malheureux. Il les exagérait souvent, et sa femme, pour les restreindre, ne lui remettait, chaque mois, que la somme utile à ses libéralités *.

Kreutzer ne pouvait faire oublier Viotti. L'Italien, son aîné de treize ans, arrivé du Piémont à Paris, éclipsait tous ceux qui, avant lui, s'étaient distingués sur le violon. D'une habileté, d'une souplesse, d'une virtuosité extraordinaires, il semblait s'unir à son instrument, l'incorporer en soi, lui communiquer son âme, sa passion, son enthousiasme d'artiste, conquérant ainsi tous les auditeurs par la prestigieuse exécution de sa musique. Il mena une vie fort accidentée ; suivit à Londres son professeur Pugnani, pour y donner des concerts, se sépara de lui amicalement, organisa d'autres concerts en son propre nom et, malgré ses triomphes répétés, il consentit à quitter l'Angleterre pour diriger l'orchestre entretenu par le prince de Soubise. Il abandonna le prince et vint à Paris s'associer avec Cherubini, et avec lui exploiter le privilège d'un théâtre italien, auquel ils attachèrent une troupe de chanteurs célèbres. La Révolution désorganisa cette entreprise. Viotti retourna en Angleterre. Mais, sur le bruit répandu qu'il n'était, à Londres, qu'un agent secret de la République française, il s'empressa de se réfugier en Hol-

1. La Biographie de Didot en cite un exemple : « Un soir, dit son biographe, après avoir joué dans un concert, au bénéflce de son vieux et pauvre camarade La Houssaye, il s'aperçut que la recette avait été peu fructueuse. Il y ajouta, de sa bourse, une forte somme qu'il remit au caissier, en lui recommandant le silence. »

lande. — Paris, cependant, le fascinait toigours. En 1802, 8*y trouvant de nouveau, il consentit à la prière de ses amis^ de Garât, de Cherubini^ de Rode^ à se faire entendre en un concert. Il obtint les mêmes applaudissements qu'autrefois. Son talent était resté le même *•

Rode était beaucoup plus jeune ; plus jeune que Viotti de vingt et un ans, que Kreutzer de douze ans, ce qui ne l'empêcha pas de conquérir à Paris, sur le violon, une célébrité, sans cesse accrue. II venait de Bordeaux où il était né en 1774, et, en 1800, il se trouvait premier violon de l'Opéra. Mais la belle Grassini *, dont il était devenu l'amant, l'entraina en Russie avec elle. Il reçut de l'empereur Alexandre le meilleur accueil, devint premier violon de sa musique, quitta la Russie pour résider à Berlin, et, toujours célèbre et toujours admiré, reprit le chemin de Bordeaux, afin d'y jouir en paix de la fortune, que lui avait procurée son talent.

Ce fut l'époque où se fit connaître un jeune compositeur, fils de l'un des directeurs de l'Opéra, Mouton-Berton, né en 1767, et qui a laissé, au répertoire de rOpéra-Gomique, Montana et Stéphanie jjoaé en 1799 ; le Délire, la même année, et Aline reine de Golcondej en 1803.

1. Il était né en 1753, ù Fontanr^tt, dans le Piémonto, et il mourut en Angleterre à Brighton, en 1824. Son père était maréchal ferrant et jouait du cor. Cf. fat lui qui donna les premières leçons de musique à son flls. Le jeune musicien fut protégé par le prince de la Cisterna qui, remarquant ses dispositions musicales, le confia au célèbre Pugnani.

i. Arnault, Souvenir» d'un sexagénaire, t. lU, p. 192.

Sur M"« Grassini : « Cette cantatrice qui n'avait pas alors vingt ans, unissait à un contralto magnifique la figure la plus suave, la taille la plus noble et la plus élégante. Jamais créature aussi ravissante ne s'était ofTerte sur la scène. Ce quelle représentait, elle l'était ; c'était Didon, c'était Armide, c'était Juliette. A la voir, les passions les plus romanesques paraissaient naturelles, et les fictions devenaient des réalités. »

Plus jeune que lui de dix ans, Nicolo Isouard était né en 1775, à Malte, où son père possédait une maison de commerce. Le père voulut faire de son fils un commerçant ; mais ce fut en vain qu'il se montra sévère, et employa la sévérité la plus rigide, pour l'y forcer, le jeune Nicolo résista et suivi son penchant pour la musique. En Italie, où il était allé se perfectionner, ses premières compositions, données à Florence et à Livourne, échouèrent. Il suivit alors le général Vaubois à Paris où il se fit accueillir avec intérêt, par Kreutzer, qui l'associa à Tun de ses ouvrages, le Petit Page. Le jeune Maltais était, au surplus, fin, insinuant et fréquentait assidûment la société des hommes de lettres, dont il recevait des livrets d'opéra. C'est ainsi qu'il fit représenter Flaminim à Corinthe, en 1801 ; Michel-Ange, en 1802 ; le Médecin turc, en 1803 ; et l'Intrigue aux fenêtres y en 1805. Les circonstances lui étaient favorables. Cherubini, depuis les Deux Journées, avait ralenti ses compositions pour le théâtre, et il devait s'exiler en Allemagne ; Méhul, malgré son grand talent, n'avait point encore conquis l'enthousiasme du public, peu habitué aux sonorités bruyantes de ses œuvres ; Nicolo, en ce temps-là, se trouvait donc sans rivaux redoutables, avec Berton, avec Catel S dont la Sémiramis, en 1802, avait succombé sous les attaques de ceux qui lui reprochaient les réformes introduites au Conservatoire par Sarrette, dont il était Tami. Spontini ne devait briller que

1. Catel était né à Laigle, d.ins l'Orne, en 1773. Vena à Paris, il y fut protégé par Sacchini et par Gossec, dont il était le meilleur élève et Gosscc devenu chef de musique de la garde nationale au début de la République, (^atel fut chef-adjoint; ce qui le porta & composer, pour les régiments français, un grand nombre de marches et de pas redoublés. Il était professeur d'harmonie au Conservatoire, et en 1802 il publia un Traité d'harmonie, son plus grand mérite devant la postérité.

Lavoix, dans son Histoire de la muêique, a écrit sur Nicolo : « Musicien

plus tard, après quelques essais malheureux, lorsque de Jouy lui eut remis le livret de la Vestale^ en 1807, Restait Boieldieu ; mais ce rival, après avoir écrit les partitions de Zoraine et Zulnar^ de Béni owski, du Kalifede Bagdad eiàe Ma tante Aurore^ avait quitté la France pour la Russie, fuyant les chagrins domestiques dont sa vie était attristée.

Arnault (en ses Mémoires d'un sexagénaire, t. IV) donne les détails suivants sur un compositeur qui iit également parler de lui, pendant le Consulat : « Fontenelle, écrit-il, était un compositeur qui n'était pas sans mérite. Il a donné à TOpéra une Héctibe, ouvrage sévère et dans le système de Gluck dont il était sectateur enthousiaste. Il a donné aussi, au même théâtre, une Médée. Le premier de ces deux opéras, seul, a obtenu du succès. Le second, quoique moins bien accueilli que le premier, n'était pas dénué de mérite, Fontenelle était un homme de mœurs fort simples, et d'un esprit vraiment philanthropique. Il est mort, comme il avait vécu, en philosophe, désignant, pour ses héritiers, ses domestiques et les pauvres de Ville-d'Avray, commune sur laquelle était la petite maison qu'il avait choisie pour retraite. »

Le cardinal de La Rochefoucauld, archevêque de

de second ordre, mais il est Tauteur de mélodies qui peuvent prendre place à côlé des plus belles. L'une, de Joconde (1814) :

Dans un délire extrême,

dont le refrain est si connu :

Mais on revient toujours A ses premiers amours*

« L'autre, de Jeannoi et Colin (1814) :

Oh ! pour moi quelle peine extrême !

« Le grand Weber a placé Nicolo à côté de Boieldieu... »

Rouen, avait comme secrétaire, en 1775, le père d'un jeune garçon qui devait être un compositeur illustre. Ce fut dans la rue aux Ours, où sa mère exploitait un magasin de modes, que le jeune Boieldieu vint au monde. Vif et spirituel, les voisins le nommaient, entre eux, le petit BoieL L'enfant montra, de bonne heure, une prédilection très vive pour la musique, et son père le confia d'abord à l'organiste de la cathédrale ; puis il Tenvoya prendre les leçons d'un maître du nom de Broche, qui harcela son élève de réprimandes ; si bien que le jeune garçon, à quinze ans, avec un joli talent sur le piano ek quelques francs dans sa poche, disparut de la maison paternelle, se dirigeante pied vers Paris où il avait résolu de vivre, comme il pourrait.

Les scènes farouches de la Révolution épouvantèrent l'enfant. Il revint à Rouen dans sa famiUe. Durant ses loisirs, il composa des romances et fréquenta le grand théâtre de la ville, surtout les jours où l'on jouait des opéras de Grétry, son auteur préféré. Dans une ville de province, chacun se connaît. Personne n'ignorait le talent précoce du petit Boiel. Un poète de la ville lui proposa de mettre en musique un poème en trois actes, son œuvre, la Fille coupable. Le jeune compositeur s'empressa d'accepter, orna de musique le poème, le fit jouer au théâtre où l'ouvrage fut longuement applaudi. Cet événement le mit en goût pour continuer, et il regagna Paris. Mais la grande ville ne montra point l'enthousiasme des Rouennais pour la musique du petit Boiel. Les directeurs refusèrent la pièce, ek, tout déconfit, plus pauvre que jamais, cherchant des leçons à donner introuvables, et des directeurs bienveillants, plus rares encore que des élèves, il se fit accordeur de pianos, afin de subsister.

A ce titre, on le voyait souvent chez le grand fabricant de ce temps-là, Erard, où il rencontrait des chanteurs, comme Garât, et des hommes de lettres. Garât, charmé par Tesprit et l'air avenant du jeune homme, voulut bien chanter, dans les salons, les romances que composait Boieldieu. Quelquesunes étaient à la mode ; SHl est vrai que (THre deux! ou toi que j'aime! Ressource précaire et d'ailleurs infime. Une romance n'était payée que douze francs à Tauteur, sans autre droit pour lui.

Cependant Fiévée, de son joli roman, la Dot de Suzette^ avait tiré un petit acte, fort agréable. Boieldieu Tencadra d'airs charmants, que chantait, avec une grâce touchante, M"* de Saint-Aubin ; et cette collaboration, à Paris, valut au débutant un peu de considération, de la part des auteurs de poèmes. En 1798, il obtint les trois actes de l'opéra-comique Zoraine et Zulnar, qui décidèrent de sa réputation. Son œuvre reçut da public le meilleur accueil, qu'elle devait à de gracieux détails, à un sentiment très juste de la scène, à de délicates mélodies, très appréciées des dilettanti. Sa renommée commençait et Alexandre Duval s'entendit avec lui pour Beniowski qui réussit également. Boieldieu entreprit alors le Kalife de Bagdad, dont le retentissement mérité se prolongea longtemps. Il était, depuis deux ans, professeur de piano au Conservatoire et, pendant ses leçons, il conmiuniquait à ses élèves l'esquisse de ses compositions, les indiquant sur le piano. Groupés autour de lui, ses élèves, charmés, formaient des chœurs, avec un enthousiasme qui le rendit confiant dans la représentation au théâtre. La pièce fut, en effet, plus de cent fois donnée sur la scène.

Boieldieu ne commençait une nouvelle œuvre qu'avec appréhension. Les triomphes des grands

artistes^ sincères avec eux-mêmes, affaiblissent souvent leurs facultés au lieu de les fortifier. Ne voulant point déchoir, la crainte paralyse leurs efforts. Néanmoins Boieldieu, sévère à son égard, se remettait au travail, toujours ardent, toujours noblement épris d'idéal, désirant créer une œuvre supérieure à la précédente. C'est en cette disposition d'esprit qu'il acheva Ma tante Aurore, un de ses ouvrages le plus remarquables, où la pureté des mélodies, Télégance de l'instrumentation, les motifs ingénieux donnaient à cette partition une haute valeur. Désormais, Boieldieu ne fut pas seulement, pour tout le monde, un auteur distingué ; il fut encore un compositeur célèbre.

Peu de temps après, en 1803, sa réputation, les agréments de sa personne, son esprit, Tempressement de la bonne compagnie à rechercher sa société, éveillèrent le caprice d'une danseuse de TOpéra, Clotilde. Boieldieu l'épousa. Il comprit bientôt la faute commise, en contractant cette union. Il fut malheureux et, comme beaucoup d'autres qui, avant lui, s'étaient expatriés, se débarrassant ainsi des tristesses d'un mauvais ménage, il suivit Rode en Russie, où le tsar Alexandre lui conféra le titre de maître de chapelle, et, pour le retenir, lui alloua un traitement considérable, à la condition que le grand artiste fournirait, par an, la musique de trois opéras dont les poèmes lui seraient apportés. En Russie, les livrets d'opéras étaient rares. Boieldieu se résigna à mettre en musique des poèmes peu intéressants à la scène. Cette difficulté de travailler sur des sujets agréables et fertiles en beaux airs, enfin la rigueur de la température, finirent par le décourager. Il revint à Paris, en 1811.

Il n'y retrouva plus la situation d'autrefois. Ses

rivaux les plus redoutables, Cherubini, Lesueur, Méhul, n'étaient pas plus féconds. Ils ne produisaient une œuvre nouvelle qu'à de longs intervalles. Seulement, en son absence, un jeune compositeur, Nicolo, avait accaparé toutes les bonnes volontés, toute la bienveillance des directeurs de théâtre, et sa facilité de composition inspirait à Boieldieu un sentiment d'infériorité, à l'égard de ce nouveau rival. Nicolo, de son côté, redoutait ce concurrent tout à coup surgi, dont il appréciait l'importance et le talent . De sorte qu'entre eux une rivalité jalouse naquit tout de suite et elle s'envenima jusqu'à la haine *. Us devinrent deux ennemis. Nicolo lutta vaillamment, trouva deux fois d'heureuses inspirations et créa la Joconde puis Jeannot et Colin ; Boieldieu fit un chefd'œuvre, quelques années avant de mourir, après Jean de Paris, la Dame blanche, qui a immortalisé son nom.

i. Féiis, un des élèves de Boieldieu, a laissé sur celle rivalilé des détails intéressants. « Nicolo, dit-il, était doué d'une facilité d'inspiration à laquelle il s'abandonnait sans réserve. Alors on peut constater des négligences en ses ouvrages. Si l'un tombait, il était, sans tarder, remplacé par un autre. Et néanmoins, il s'y trouvait souvent des beautés réelles, appropriées avec une rare sagacité aux convenances de la scène et à l'intérêt dramatique. La plupart de ces morceaux, même ceux où l'on aurait désiré plus d'élégance et de bon goût, brillent d'un sentiment de verve et d'expansion qui réussit presque toujours dans la musique de théâtre... Boieldieu préparait un seul opéra, pendant que Nicolo en produisait quatre, parce qu'il était diflGcile, pour lui-même. Souvent il écrivait trois airs pour le môme morceau. Boieldieu obéissait malgré lui, en polissant ses ouvrages, aux conditions naturelles de son talent, il était doué du goût le plus exquis. Rien ne sent la gêne ni la stérilité dans ses compositions. Tout y semble fait d'abondance... L'effet ordinaire des grands succès, obtenus par Boieldieu, était de lui inspirer pour l'avenir la crainte de ne pas se soutenir à la même hauteur. De là, de longs intervalles entre ses productions... Atteint de phtisie laryngée, à la fin de sa vie, il partit pour le Midi et alla jusqu'à Bordeaux. Mais, le mal empirant, il voulut revenir à sa maison de campagne de Jarcy, près Grosbois, où il avait autrefois passé d'heureux jours. Sa famille éplorée l'y ramena mourant, et il s'éteignit, en 1834, dans les bras de ses amis. Après la mort de Clotilde, en 1826, il avait épousé la sœur de M'^* Philis, qui avait joué plusieurs rôles de ses opéras, à Paris et en Russie. »

LA MUSIQUE 2i5

Le Consulat fut donc pour la musique une époque brillante. Gluck, et après lui Piccinni, avaient donné aux dilettanti le goût des harmonies savantes, des mélodies gracieuses et légères. Les chanteurs, sous leur direction, avaient rejeté leurs voix lourdes et pâteuses, pour prendre le ton dégagé, l'allure vive et animée des Italiens. Gluck, obéissant aux règles de Haydn, qui était son modèle, avait dépouillé ses compositions musicales des formes scolastiques et s'était rapproché de la nature. Nos compositeurs avaient suivi son exemple. Jamais nos théâtres de chant n'avaient reçu* les œuvres de tant d'auteurs célèbres, et, s'ils n'étaient pas tous d'origine française, la France était du moins leur seconde patrie. Après Piccinni, on avait accueilli, avec bienveillance, Sacchini et Paësiello etCherubini et Spontini; Méhul, Lesueur, Boieldieu étaient venus ensuite, rivalisant de grâce, de science et d'élégance, avec leurs émules étrangers.

Jadis, enfin, la musique religieuse étaient laissée aux organistes des cathédrales. Elle semblait indigne de l'attention et de l'admiration de la bonne compagnie. Les morceaux que la foi religieuse avait inspirés à Pergolèse, à Haydn, à Paësiello, étaient peu connus en France. Les grands concerts pendant le Consulat, les théâtres même les étudièrent et les firent entendre à la société nouvelle. Au moment où Bonaparte restaurait les pratiques de la religion catholique, les âmes pieuses, attendries par les persécutions qui les avaient opprimées, y trouvèrent un réconfort qu'elles goûtèrent avec charme. Par une réaction qui se manifeste toujours dans les

mœurs, il y eut une admiration d'autant plus forte pour ces belles et graves harmonies qu'elles avaient été plus abandonnées. On pensa, comme Paësiello, « que la musique religieuse était la première de toutes dans Téchelle de Tart, et que la musique n'était dans son véritable élément qu'en s'élevant aux régions de la Divinité ». Et cette admiration et cet essor vers les choses divines ne gênant point la politique de Bonaparte, il ne pouvait que s'y associer lui-même et les favoriser.

Les beaux-arts, on peut le dire justement, participaient à la renaissance de la France '.

1. Maurice, Du théâtre et de la littérature, t. I", p. 31, écrivait sur les musiciens :

« A en juger par les œuvres sérieuses qu'ils ont produites, on ne croirait pas de quel esprit de véritable gaminerie ont été animés quelques-uns des artistes formés pendant la Révolution. En maintes circonstances, ce n'étaient autres que des enfants échappés à la férule du maître d'école. Les musiciens, surtout, se distinguaient par des escapades, d'une gaieté tellement buUsonnière qu'eux-mêmes en ont rougi plus tard. C'était chez Berton que se tenait le plus souvent le quartier général de toutes ces folies. A minuit, à une heure du matin, quand il était couché, endormi, Boieldieu, Plantade, Dalvimare, Devienne, Délia Maria, Stiebelt, arrivaient carillonnant pour réveiller la mère Fricoteau^ comme ils appelaient M"** Berton, et demandaient à souper, ni plus ni moins que dans une auberge. Vainement on leur répondait qu'il n'y avait rien. Ils cherchaient, ouvraient le buffet, les armoires, et, s'ils trouvaient une bouteille présentable, le reste d'an plat du jour, ou des haricots de la veille, c'en était assez. On mettait le couvert, on s'attablait. L'amphitryon et sa femme étaient invités au banquet, et, là, riant, chantant, écrivant, ils essayaient au piano les airs^ les motifs que leur envoyait la succulence de Vambigu et les claires ftimées de l'abondance. Ils se quittaient au point du jour, emportant, celui-ci l'idée d'une romance, celui-là la pensée d'un trio, eniln quelque ébauche qui prophétisait un chef-d'œuvre. »

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