‹ La société française pendant le consulat (volume 3)Chapitre 101 sur 144 · DE GENLIS · texte numérisé non relu

DE GENLIS

bienveillante et de retenir ceux qui rapprochent. Elle efface sa personnalité en un sourire engageant. Elle se montre, au total, comme ceux dont la vie fut toujours dépendante des autres : il faut qu'ils séduisent tout le monde.

De bonne heure, en effet, elle entra chez le duc d'Orléans, — Philippe-Egalité, plus tard, — pour y faire l'éducation de ses enfants. Le roi, Louis- Philippe, alors duc de Chartres, fut l'élève de M"'* de Genlis, jusqu'à l'âge de dix-sept ans, ainsi que sa sœur Adélaïde et ses deux frères'; et cette charge d'institutrice de princes la contraignait à être aimable et agréable, même si son caractère s'y fût opposé. Mais elle l'était naturellement. Ceux qui la virent à son retour d'émigration et vécurent dans sa société, M"" de Chastenay et M'"' du Crest, insistent sur le charme goûté près d'elle. Heçue, autrefois, à la Cour de Versailles, familière des plus grands seigneurs, elle contait une foule d'anecdotes personnelles, elle dépeignait, avec esprit, ses aventures loin de France, elle évoquait tous les souvenirs tirés de ses lectures ; et comme elle avait lu,

1. Dans les lettres inédites, publiées par M. de Lescure sur les petits événements de la Cour de Versailles, avant 1789, l'une d'elles donne la raison de cette faveur.

« Cet arrangement est attribué aux intrigues de la comtesse de Genlis, qui a l'ambition de dominer seule chez M. le Duc et que la chronique dit avoir été fort galante et avoir eu l'art de faire revivre d'anciens droits sur le cœur ou les sens d'un prince qu'on prétend qu'elle a eu quelque temps autrefois. Les railleurs se sont mis, à ce propos, à rhabiller de vieilles anecdotes oubliées, et l'on a fait le couplet suivant, presqu'aussi mauvais que méchant sur l'air de Raymonde :

En cessant d'être galante, Quittant une douce erreur, Genlis n'est plus gouvernante.

Mais Genlis est gouverneur.

De cette femme charmante Plaignez le triste destin.

C'est si sot d'être pédante; C'est si doux d'être catin. »

jadis, une quantité fort grande de volumes, récits de voyages et mémoires, cette formidable moisson de faits curieux et instructifs, classés en son cerveau, lui servait à intéresser tous ceux qui la venaient voir et la fréquentaient ^

Institutrice, elle l'était par goût, aimant à enseigner aux autres l'acquis de ses études. Au château de Saint-Aubin, dans le Morvan, où elle vécut sa jeunesse avec ses parents, elle attirait les petits paysans pour leur apprendre à lire. Cette école ne lui suffisant point, elle voulut écrire et déroba aux offices le grand cahier des dépenses do cuisine où elle délaya ses pensées ; et elle lisait tous les livres dont elle pouvait s'emparer, même Clélie, ce ridicule roman de M'"" de Scudéry, si peu fait pour une jeune enfant. C'est là, sans doute, qu'elle puisa cette propension au romanesque dont son existence

\. M"" Vigée-Lebrun, dans sps Portroitx ù la plume, fait l'élofie des convf-isatiiins de M""^ de Genlis :

« Lorsqu'elle causait, dit-elle, son langage avait un certain abandon, et sur ])lusieurs points une certaine franchise qui manquait souvent à ses écrits. Elle racontait d'une rnanière ravissante et pouvait raconter beaucoup, car nul. je crois, n'avait vu, soit à la cour, soit à la ville, plus de personnes et plus de choses qu'elle n'en avait vues. Ses moindres discours avaient un charme dont il est difficile de donner l'idée. Ses expressions avaient tant de grâce, le choix de tous ses mots était de si bon goût, qu'on aurait voulu pouvoir écrire tout ce qu'elle disait. Au retour de mes voyages, elle vint, un matin, chez moi, et comme elle m'avait annoncé sa visite, j'en avertis plusieurs personnes de ma connaissance. dont quelquesunes n'aimaient point M""" de Genlis. A i)einc eut-elle causé, pendant une demi-heure, qu'amis et ennemis, tous furent ravis et comme enchantés par sa conversation si brillante. M°" de Genlis n'a jamais dû être ]U'écisément jolie. Elle était assez grande et très bien faite. Elle avait beaucoup de physionomie. Son regard et son sourire étaient très fins. Je pense que sa figure aurait pris difficilement l'exjn'ession de la bonté, mais elle i)renait toute autre expression avec une amabilité prodigieuse. »

M"» du Crest. en ses Mémoires, t. I, ]!. 13'2, dit à son tour : « Le mot nimnhle semble avoir été fait pour peindre la conversation de M°>' de (icnlis. Douée d'une mémoire extraordinaire, ayant lu des milliers de volumes, dont elle n'a rien oublié, ses citations sont précises. Le grand monde et la Cour où elle a vécu lui ont laissé dans la tète une foule d'anecdotes qu'elle conte mieux que personne et sans la moindre prétention. •>

fut traversée. Toute petite tille, elle avait l'empli lin rôle «d'Amour », dans une comédie, au château de son père, et on ne lui lit quitter qu'à grand'peine les oripeaux dont on l'avait parée. Elle se les rappelle encore, en écrivant ses Mémoires. « Je n'oublierai jamais, dit-elle, que, dans le prologue, mon habit « d'Amour » était couleur de rose, recouvert de dentelles de point, parsemé de petites fleurs artificielles de toutes couleurs. 11 ne me venait que jusqu'aux genoux. J'avais des petites bottines, couleur de paille et argent, mes longs cheveux abattus et des ailes bleues. '> Plus âgée, elle joua, en travesti, dans une pièce du poète La Chaussée, et jusqu'à son départ du Morvan, elle voulut porter ce vêtement de garçonnet dont elle s'était engouée.

A cette inclination pour le clinquant, elle joignait un immense désir de s'instruire. Au village où elle était née, ahn de connaître le métier des habitants, elle entrait chez le vannier, chez le tisseserand, chez le potier, les interrogeant sur les difcultés de leur travail. F*uis, elle dessinait, ou bien jouait de tous les instruments à sa disposition, harpe, clavecin, viole, musette, mandoline, si bien qu'à son arrivée à Paris, lors d'un revers de fortune de sa famille, elle s'y montra comme un petit prodige, que son joli visage et son regard profond rendaient inoubliable.

Elle avait plus de quarante ans, lorsque l'émigration des princes l'entraîna à leur suite, à l'étranger. De bonne heure elle s'était mariée au comte de Sillery, mort durant la révolution, sur l'échafaud des Girondins; et, veuve, elle fut libre d'aller où bon lui seniblnit. Sortie de France, elle

se réfugia en Allemagne. Diverses aventures nuisirent alors à sa réputation, et dès sa rentrée à Paris, ses détracteurs ne manquèrent pas de les divulguer. Elle s'en consola facilement, même de la perte de sa fortune, et du château et des biens de son mari, ravagés par les paysans jacobins, dépecés en lots et vendus au profit de l'Etat. Elle accepta moins facilement la résistance de M°"de Montesson, sa tante, à ses réclamations. Elle voulait d'elle la restitution d'un héritage, qui aurait dû lui échoir. M""^ de Montesson, s'en étant emparée, ne voulut point s'en dessaisir, ce qui causa, entre les deux femmes, une brouillerie qui dura jusqu'à la mort de la tante. M'"" de Genlis se trouva donc dépourvue de tout, et pour vivre elle entreprit d'écrire des romans, ayant à sa charge sa filleule Stéphanie Alyon, une jeune étrangère Helmina que l'on disait sa fille, et ramenée d'Allemagne, son neveu César du Crest, enfin Casimir, la preuve vivante de sa faute. Impulsion irrésistible d'écrivassière ! Elle aurait inventé l'écritoire, dit Sainte-Beuve, si l'écritoire n'eût pas existé. Il lui fallait des plumes, de l'encre, afin de jeter à tous les vents ses rêves, ses affabulations romanesques, ses adaptations au temps présent de l'histoire du passé, voulant que l'on parlât d'elle et qu'elle fût louée.

Installée à Versailles, elle y menait une existence fort à l'étroit, avec ses protégés, sans autres ressources que les produits de sa plume. Heureusement elle avait connu Fiévée, pendant l'émigration, et Fiévée, alors en correspondance avec Bonaparte et l'ami de Chaptal, le ministre, obtint pour elle un logement à l'Arsenal', qui lui fut oc-

1. C'était celui ((u'occupait, avant d'être sénateur, le citoyen Grégoire. {Mercure de Frnnce, an X.)

A l'arsenal, chez m'"" de GENLIS 295

troyé gratuitement. Faveur qui l'aurait compromise, si on ne lui eût donné une autre apparence que celle de l'aumône. En échange, Bonaparte lui demanda, tous les mois, une lettre qu'elle devait lui adresser directement, y inscrivant ses observalions sur la religion, sur les mœurs, sur la littérature, le théâtre, les arts, sur les réformes à opérer dans l'éducation de la jeunesse, sur tous les sujets, enfin, qui lui sembleraient instants et d'importance. Elle n'y manqua jamais'. Elle reproduit, en ses Mémoires, de nombreux extraits des lettres envoyées au Premier Consul, observations de moraliste et de philosophe. Et comme elle se complaît dans tout ce qui sort de sa plume, elle ajoute : « J'ai su, par M. de Talleyrand, que Bonaparte aimait beaucoup mes lettres, parce qu'il y trouvait de la raison, du naturel et quelquefois de la gaieté. » Les méchantes langues insinuent que cette correspondance dissimulaitdesconfidences moins louables, et servait de prétexte à des récits très particuliers concernant les salons de l'aristocratie, dont le Premier Consul craignait la malveillance et les perfides propos.

Sexagénaire sous le Consulat, comme les vieillards, en ses conversations, en ses écrits, elle ne cessait de censurer les muMirs de l'époque et de comparer la société à celle d'autrefois. Elle s'indigne, elle s'exaspère, lorsque devant elle, on dit : a Ce n'est pas rembarras ; (les gens de même farine ; cela est farce; cela coûte gros ; un objet conséquent ; elle a de V usage ; les Français pour Comédie Française ; son équipage au lieu de

1. M'""» d'Abrantès prétend que cette correspondance mensuelle et souvent bimensuelle lui était payée douze mille francs par an, sur la caisse particulière de Bonaparte.

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sa voiture ; im castor poirr un chapeau ; Je vous fais excuse; il rouie carrosse ; une bonne trotte au lieu de course ; son dû pour son salaire; elle est puissante au lieu de grosse; flâner au lieu de miiser ; mortifiée , pour fâchée ; votre demoiselle , pour mademoiselle votre fille. » Klle est choquée, surtout, d'entendre les femmes appeler leur ccdnnet, un boudoir, et, après avoir fait une sottise, déclarer leur fausse position. Enfin, elle montre tous les défauts, toute la morgue de celui qui manie une plume et fait métier d'écrivain... Elle estime ses œuvres plus que celles des autres... Ses romans, à l'en croire, obtiennent toutes les faveurs du public... .1/"' de Clermont, la duchesse de La VaUière sont dans toutes les mains. Les éditions se succèdent, et Maradan, le grand libraire, attend sa « copie »... Elle se plaint que les auteurs les plus renommés la pillent et la détroussent sans vergogne... Ses nouvelles, ses romans, leur servent de texte... c'est Dupaty, dans A/°"" <le Guise, un opéra comique ; c'est Alexandre Du val, dans Edouard en Ecosse, un drame; c'est M"' Cottin, c'est M""" Gay, c'est bien d'autres encore, qui se sont approprié ses idées et ont commis de vrais plagiats, en se substituant à elle-même... Elle a toléré les larcins de Dupaty, d'Alexandre Duval, de M"" Gay, mais elle ne peut supporter le rapt de M""" Cottin, qui, des Vœux téméraires, un roman à elle, M"°deGenlis, a composé sa Malvina, qui eut tant de succès ; et elle le clame de toutes ses forces, et elle en fait gémir les échos. Et la voici qui se désole de nouveau... La noblesse, dit-elle, a perdu son influence dans l'Etat, avec ses privilèges. Sous la monarchie, si les gros négociants étaient mécontents, le bruit de leurs doléances s'arrêtaient aux comptoirs. Les salons

n'en tenaient compte. Maintenant, comme les négociants pénètrent dans les saions, on ne peut négliger leurs opinions. Quant au peuple, elle ne le reconnaît plus. Il a été perverti par la Révolution. Les pamphlets, les gravures lui ont faussé l'esprit. 11 a été égaré, dit-elle, par les orateurs des tribunes, et par les impiétés publiques, masquées du nom de fêtes républicaines. Elle attaque ensuite les mœurs de la nouvelle société. Et quelles lamentations! « Les jeunes personnes', jadis, et même celles qui étaient dans le monde depuis plusieurs années, écrit-elle, allaient très rarement aux spectacles, parce qu'alors il fallait louer une loge entière, et que l'on ne voulait pas risquer de se trouver assise en public à côté d'une courtisane. Les femmes, dans ce temps, étaient beaucoup plus sédentaires. Dans leur jeunesse, elles ne sortaient qu'avec leur chaperon, et c'était surtout pour remplir des devoirs. Dans l'âge mûr, si elles étaient aimables, elles rassemblaient, chez elles, une société choisie, qui ne s'y réunissait que pour le seul plaisir de la conversation. Elles attiraient du monde, sans aucun frais, et n'étaient pas obligées de promettre de la musique et des charades. Aujourd'hui, ce qu'on appelle une soirée est un spectacle. On y trouve de tout, excepté de l'aisance, de la confiance, de la la gaieté, de la conversation et l'esprit de société-. »

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