‹ La société française pendant le consulat (volume 3)Chapitre 102 sur 144 · De Genlis, Mémoireu, t. VI, p · texte numérisé non relu

De Genlis, Mémoireu, t. VI, p

2. Tout ce qui se faisait alors dans le niomJi>, comme dans les salons, n'était dicté que par la mode. A ce sujet, voici ce que Salgues écrivait au commencement du xix« siècle :

" En lf;5fj. la mode s'établit à la cour de Louis XIV d'iHudier les mathématiques. Les dames ne parlaient plus que problèmes, théorèmes, équations, triangles, pentagones. Un pauvre jeune homme, qui venait avec les plus jolis madrigaux, était éconduit sans rémission, tandis qu'un vieux mathématicien, chauve et édenté, était comblé de caresses. Une jeune personne refusa d'épouser un parti très avantageux, parce que le futur ne savait pas un mot du binôme de Newton, l^n mari quitta sa femme, parce

208 LA SOriETÉ FRANÇAISE PENDANT LE CONSULAT

Chateaubriand parle de M"^' de Genlis, en ses Mémoires crOutre-Tomhe. Il la visite, un jour à l'Arsenal et la trouve, en une pièce obscure, habillée d'une robe noire, les cheveux offusquant son visage, et entourée de livres poudreux. Penchée sur une harpe, elle promenait ses mains amaigries et pâles à travers le réseau sonore. « Que chantait lantiqne sybille » ? se demande le mélancolique René. Elle chantait M™'" Récamier, aimée passionnément du prince Auguste de Prusse. Longtemps elle avait haï la belle Juliette, ajoute-t-il, « mais elle avait été vaincue par la beauté et le malheur » ; et dans une scène transportée à Coppet, chez M™" de Staël, elle venait de décrire magnifiquement l'entrevue du prince avec celle qu'elle appelait Athénaïs. De la pièce obscure, des livres poudreux, Chateaubriand eût été fort aise de médire ; à cause de M"" Récamier, il passe légèrement sur ce tableau vieillot. Mais un autre l'a détaillé minutieusement, M. Barrière, qui, dans un avant-propos aux

qu'elle passait toutes les nuits à observer les astres au télescope. Aujourd'hui, vingt comètes jiasseraient sur l'horizon, sans qu'une jolie femme daignât les regarder. Qui croirait qu'il y eut un temps où la mode fut de se faire saigner à outrance? On estimait alors les teints paies et les airs languissants, et les coquettes se faisaient tarir les veines pour avoir un teint à la mode... La philosophie a perdu beaucoup de sa vogue. Ce fut une contagion pendant trois ou quatre ans. Le fort de la halle et le commissionnaire du coin voulaient être philosophes. Aujourd'hui, la philosophie est rentrée dans ses anciens domaines. Elle n'est plus le partage que des gens éclairés. Les âmes dévotes ont aussi subi le joug conunun. Ne croyez pas que la guimpe des couvents soit exempte de l'empire de la mode. La jeune novice ne la pose pas de la même manière que la mère directrice, ni la mère directrice de la même manière que la sœur converse. Chacune a son genre d'élégance et de coquetterie. IjCs saints eux-mêmes sont sujets aux révolutions de la mode. On ne fait plus aujourd'hui autant de cas de saint Martin qu'autrefois. Saint Dominique, saint François et saint Ignace de Loyola ont beaucoup perdu de leur crédit. Un enfant ne s'appelle plus ni Pierre, ni Thomas, ni Baptiste. II se nomme Adolphe, Amédée, Adrien. Quelle jeune demoiselle souffrirait pour patronne sainte Nicole et sainte Barbe? Elle se nomme Augusta, Augéline, Lodoïska, ou au moins Agiaé, Zoé, Ericie. »

Mémoires de M'^'' de Genlis, s'exprime ainsi : « Nous la Iroiivàmes dans uq appartement de bien médiocre apparence et surtout bien mal tenu. M"* de (ienlis était assise devant une table do bois de sapin, noircie par le temps et l'usage. Cotte tablé oiïrait le bizarre assemblage d'une foule d'objets eu désordre. On y voyait pôle-mêlo des brosses à dents, un tour en cheveux, deux pots de confiture entamés, des coquilles d'œufs, des peignes, un petit pain, de la pommade, un demi-rouleau do sirop de capillaire, un reste de café au lait dans une tasse ébréchée, des fers propres à gauffrer des fleurs en papier, un bout de chandelle, une guirlande commencée à l'aquarelle, un peu de fromage de Brie, un encrier en plomb, deux volumes bien gros et bien carrés de papier sur lesquels étaient gritl'onnés des vers*. »

C'est là pourtant, en cet appartement dont cette pièce semblait être les coulisses du salon, c'est là qu'elle recevait ses amis et ils étaient nombreux. Peu de femmes, à cette époque, possédaient la renom-

1. Bx\iaM\,, RAcits d'un vieux parrain. Œuvres, t. I, p. 279. — lîrifaul assista à un diner, avec M"" de Genlis, chez un ami commun. Il a laissé d'elle le portrait suivant :

'< Je vis une femme grande, sèche, la figure ridée, l'air noble, l'œil encore vif et perçant, mais rien qui annonçât ce qu'elle était. Quand je l'entendis, le charme commença. Ce n'était point l'éblouissant monologue de M""" de Staél, avec qui je ne pouvais alors la comparer, faute de connaître sa merveilleuse rivale, c'était une suite de propos agréables, d'anecdotes piquantes, de riens débités avec cette aisance et cette grâce dont la bonne compagnie d'autrefois n'a pas voulu nous laisser la tradition. M""" de Genlis possédait un art tout particulier, celui de vous faire croire à un intérêt qui souvent n'existait pas, de jeter dans votre oreille des paroles d'éloges (ju'elle avait bien calculées, mais qui semblaient partir du cœur à son insu, de charmer l'amour-propre, d'éveiller l'attention, de disposer à une reconnaissance fondée sur quoi? sur un regard bienveillant, sur un sourire de politesse, sur un banal serrement de main, légères et fragiles preuves d'une affection dont on aimait à se croire assure. Dès quelle le voulait, vous étiez pris. .-Vprès une demi-heure d'entretien, il ne tenait (ju'à vous de la regarder connue une amie : tout vous y autorisait, sans qu'elle se fût engagée à rien... »

mée d'esprit de IM"^ de Genlis, et peu de femmes aussi représentaient, autant qu'elle, les traditions de l'ancien régime. Son nom exerçait une sorte de fascination sur toutes les élégantes. Elles pensaient retrouver, en elle, un retlet des splendeurs de Versailles, quelqu'une de ces belles dames échappées du cercle de la reine à Trianon, et revenue pour leur narrer les séduisantes aventures passées en ce coquet séjour. Ni politique trop loquace comme M"" de Saël, ni conspiratrice comme la duchesse de Guiches, ni brouillonne dont il fallait se garder, seulement une jolie femme, intelligente et spirituelle, avec l'habitude de la bonne compagnie, près de qui on devait beaucoup apprendre. Son nom les stimulait. Un peu de mystère planait sur sa vie. On savait qu'elle avait été malheureuse, quelle l'était encore, quelle luttait avec courage contre l'adversité, et ceux qui ne la connaissaient pas et ne pouvaient l'approcher, s'ingéniaient pour être admis près d'elle. La jeune M""' de Chevreuse se déguisa en paysanne, aftecta de parler le patois du campagnard et vint lui présenter des fleurs, offrant de les lui vendre. Elle fut bien vite démasquée, mais les relations étaient établies. Un adolescent, Anatole de Montosquiou, tourmenté du même prurit d'arriver jusqu'à elle, revêtit la blouse de l'ouvrier typographe et sollicita de Maradan la mission d'un apprenti, pour lui apporter des épreuves à corriger. Maradan refusa de s'associer à ce subterfuge.

Le jour de ses réceptions à l'Arsenal fut donc très observé. Grandes dames, simples femmes du monde, ou femmes de lettres, grands seigneurs ou modestes écrivains, ce mélange rendait fort intéressantes les

soirées de Taimablc femme. On y faisait beaucoup de musique, car elle aimait à faire valoir le talent de son Casimir sur la harpe. Elle-même jouait de cet instrument pour ses invités, et fredonnait, en s'accompagnant, des romances et des ariettes d'opéra comique. Les poètes présents récitaient de leurs vers. Le jeune Millevoye, de physionomie touchante, d'expression mélancolique, débitait, d'une voix grave, ses élégies si tendres. Dussault, un des coryphées du Journal de Paris, lisait le feuilleton qui devait paraître le lendemain, dans cette feuille renommée. M. de Sabran prenait un Molière ou un Racine et déclamait, d'un accent bien timbré, une tirade de leurs pièces classiques. Ijrifaut, plus jeune que Dussault, de l âge de Millevoye, Brifaut, qui avait dépassé à peine la vingtième année, contait agréablement des historiettes du temps passé. « Il avait besoin de rétrograder; il cherchait un autre siècle, » dit M"'" de Genlis. Charles Nodier, leur contemporain, connu déjà par les /Vo.sr///.s, mais point compromis encore, par un virulent pamphlet, la Napo/éonidc, sollicitait l'amitié de ces jeunes hommes de talent. Puis c'était M. de Cabre, un des fervents amis de M"" de Genlis, l'esprit meublé de lectures savantes, alléchant ses auditeurs de ses fines remarques. Destiné jadis à la prêtrise, oncitait, de lui, ce quatrain, facilement improvisédevant une jeune femme, qui le tentait de ses provocations.

l'ourquoi me demander ce que c'est qu'une femme,

A moi dont le destin est d'ignorer l'amour?

De l'aveugle affligé vous déchirerez l'âme,

Si vous lui demandez ce que c'est qu'un beau jour.

On peut ensuite nommer M. de Charbonnière,

qui tenait au poète Delille par une consanguinité naturelle; M. de Coriolis, qui s'était fait remarquer par un poème très gonté, la Messe de Minuit ; M. de Treneuil, attaché à la bibliothèque de l'Arsenal, qui avait publié /é'.s Tombeaux de Saint-Denis.

Et à côté de ces poètes et de ces conteurs délicats, de plus graves personnages se montraient également à l'Arsenal : Descharny, un passionné disciple de Jean-Jacques Rousseau ; MM. deSennovertetDenon, deux artistes, deux amateurs de chefs-d'œuvre ; M. Radet, qui avait illustré de dessins remarquables les œuvres de M'"" de Genlis ; le savant i\l. Pieyre; l'étourdi Alexandre de Laborde, dont les distractions déridaient l'esprit le plus morose' ; M. de Choiseul, gentilhomme impeccable, le plus aimable, le plus intéressant des causeurs 2, unissant la grâce à Tenjouement et à l'esprit; toujours de bon ton, de langage correct, élégant, imagé; royaliste sans ostentation, sans parade, s'étantdonnéet ne se reprenant plus ; négociateur habile, voyageur, philosophe, écrivain pittoresque. M"'' de Genlis l'agréait avec plus de bienveillance et de sympathie qu'aucun autre. Au milieu d'eux, figurait M. d'iVrgenson, conteur plein de gaieté, qui venait d'épouser la mère de Victor de Broglie ; le vicomte de Ségur, esprit moins solide que celui de son frère aîné, mais spirituel,

1. On cite de lui les plus fameuses. Assistant à un mariage à l'église Saint-Roch, il se penche vers son voisin, et lui dit : « Suivez-vous le corps? » Il se croyait à un enterrement. Le soir de son mariage, il demande la permission à sa femme de la reconduire chez elle, oubliant qu'il était marié depuis le matin. On se plaignait devant lui d'une chaleur inattendue : « Excusez-moi, dit-il, j'ai remis mon gilet de flanelle. •>

2. On ne manquait jamais de lui demander le tableau des mœurs du sérail, dit M"' d'Abrantès. M. de Choiseul les connaissait par les marchandes arméniennes rencontrées à Constantinople. Ces femmes pénétraient chaque jour dans les cours intérieures du palais du souverain ottoman.

léger et très couru par les femmes, qu'il harcelait de mots charmants etespiègles^

M. de Talleyrand visitait, lui aussi, rArseiial. Mais M"' de Genlis ne le recevait qu'étant seule. Déférence pour le grand personnage dont elle voulait se ménager les bonnes grâces -. La Harpe y

1. Arnault, en ses souvenirs, raconte ce qui suit sur le vicomte lie Ségur.

« Apprenant un jour que les revenus étaient frap[)és d'un impôt équivalent au quart de leur intégrité: Messieurs, dit-il :

Moi j'ai payé mon quart et dis, avec Voltaire.

A tous les cœurs bien nés, que la patrie est chère I

2. Talleyrand a laissé d'elle un portrait aigre et doux en même temps. Elle ne se doutait point, en faisant l'éloge du grand personnage en ses Mémoires, des traits méchants qu'il déposerait dans les siens. Au tome I""" p. 1S2 des Mémoires de Talleyrand, se trouvent les lignes suivantes :

" Félicité du Crest de Saint-.\ubin, marquise de Sillery, comtesse de Genlis, née en 174G, près d'Autun. Elle épousa, en 1762, Charles Brûlant, comte de Genlis, né en 1737, capitaine de vaisseau, qui prit le titre de marquis de Sillery, lorsqu'il hérita de cette terre quelques années après.

« Etant jeune, jolie, isolée, c'est en hasardant, le matin chez des hommes, quelques visites, qu'elle a trouvé un mari. Plus tard, elle a pris les échasses du rigorisme, dans une carrière toute de galanteries. Avec la même plume, elle écrivait les Chevaliers du Cygne et des leçons de morale pour les enfants. Sur la même table, elle composa un livre d'E;glise pour M"' de Chartres et un discours aux Jacobins pour M. le duc d'Orléans. Toute sa vie présente les mêmes constrastes.

« M'" de Saint-Aubin, c'était son nom, avait une taille élégante, mais sans noblesse. L'expression de son visage était fort piquante. Elle avait peu de traits dans la conversation, peu de charme dans l'usage habituel de son esprit, mais savait tirer un grand parti de tous les avantages que peuvent donner l'instruction, l'observation, la réserve et le tact du monde. Lorsqu'elle eut, tant bien que mal, épousé le comte de Genlis, il fallut bien arriver à la famille de son mari, qu'elle savait lui être peu favorable. Des talents, de la timidité jouée, et du temps, en vinrent à bout. Elle obtint d'aller à Sillery. En peu de jours, elle sut plaire à M. de Puysieux. Elle sentait bien que c'était là sa vraie entrée dans le monde. Aussi, mitelle tous ses moyens en jeu. Elle se montra caressante, attentive, gaie, sans gaucherie, et elle sut même donner à une complaisance continue une nuance de sensibilité. Ce premier succès lui fut de la plus grande utilité. Quelques portes commencèrent à s'ouvrir. Elle put arriver jusque chez M"" la duchesse de Chartres, qui, par une protection marquée, détruisit, en peu de temps, toutes les petites oppositions de société qui pouvaient subsister encore. M. le duc de Charties la trouva charmante, le lui dit, et se fit bientôt écouter, car M"» de Genlis, pour éviter le scandale de la coquetterie, a toujours cédé aisément. Quelques années de soins, d'indulgence et de vie retirée, lui firent prendre, sur le duc de Chartres, un ascendant tel qu'on a pu supposer qu'elle avait eu une sorte d'influence

vint peut-être. La maladie Féloigna bientôt do ce salon où il retrouvait celle qu'il avait aimée dans sa jeunesse; à qui il avait fait Taveu desonamour, et qu'elle avait si habilement congédié. Les événements politiques les avaient séparés Tun de l'autre. Lamortde LaHarpe brusqua le dénouementde cette adoration. M™' de Genlis, très rigoriste et parfois pédante, jalouse aussi dn succès de l'écrivain, déchirait furieusement le drame de LaHarpe, Mélanie, qui avait provoqué l'enthousiasme des salons de l'ancien régime. Elle se moquait d'un vers qu'elle jugeait fort mauvais, applaudi cependant à outrance par les admirateurs d'autrefois :

La tombe se referme et l'on y rncint lonutemps !

C'était la religieuse condamnée au cloître malgré elle, dont La Harpe dépeignait, de cette façon concise, la mort lente et obscure. Et cette image horripilait la bonne dame de l'Arsenal.

A une heure avancée de la soirée, on voyait entrer en coup de vent, chez elle comme en beaucoup d'autres salons, un homme pressé, traversant les rangs de l'assemblée en droite ligne, arriver jusqu'à la maîtresse de la maison et s'excuser, tout de suite, d'être forcé de partir. Il tournait sur luimême, regardant la porte pour une vingtième visite peut-être, esquivant les importuns qui le voulaient interroger. Ce visiteur original, que l'on accueillait quand même avec courtoisie, était M. Roux de

sur les actions, ou plutôt sur les faits qui composent sa vie. Une conduite si travaillée eut sa récompense. Elle parvint à se faire nommer gouvernante, ou plutôt Sfo«rerHeMc de ses enfants (p. 1(34). Les meilleurs ouvrages (le M""' de Genlis datent de l'époque de sa jeunesse, et si. aujourd'hui, nous la voyons déchoir et suivre, sans gloire, en sa qualité de femme de lettres, une route singulière et déconsidérée, c'est qu'enivrée de ses premiers succès, elle cède à son orgueil et ne consulte plus son jugement. »

Laborie, fonctionnaire important du ministère des relations extérieures. En vain, on s'eUbrcait d'obtenir de lui quelques-unes des nouvelles politiques dont il avait le secret. Pour couper court à Tinterrogatoire, marchant toujours vers la porte, il répondait : « Ce n'est plus cela, aujourd'hui, Messieurs, tout est changé. » Et il disparaissait, laissant ébahis les interlocuteurs. Jamais on ne le vit autrement.

Les femmes de la société de M"*' de Genlis n'étaient pas moins agréables, ni moins intéressantes que les hommes; d'anciennes amitiés de famille, des souvenirs de la monarchie, ou bien une même inclination pour les lettres les amenaient à l'Arsenal. M"'' de Valence, sa fille, dont les yeux noirs étaient si admirés, dont la beauté était si courtisée, n'avait que peu d'amis de son âge. Coquette, d'ailleurs, elle se suffisait à elle-même, pareille àtoutesles femmes trop adorées, ne voulant de louanges que pour soi '. Mais, et surtout, venaient les femmes de lettres. Et d'abord xM"'' Victorine de Chastenay, répandue dans tous les mondes, observant iuen, écrivant bien; trop encline toutefois à l'absolution. En ses Mémoires

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