M"« de Chaslcnay, Mcmouca. t. I,p. COS
A L ARSENAL, CHEZ M DE GENhIS 307
M""" de Staël ne fut jamais de lasociétéde l'Arsenal. Elle et M"" de Genlis avaient de l'antipathie l'une pour l'autre. Toutes les deux écrivaient trop, et M"^ de Staël déplaisait h son émule, à cause de ses discours si fréquents. Un jour, à Goppet, l'institutrice des d'Orléans lut à M"'' Necker une pièce qu'elle venait d'écrire : Zelie ou l'Enigme. M""" de Staël était alors une jeune fille et assistait à cette lecture, pendant laquelle ses démonstrations d'enthousiasme ne cessèrent de gêner la lectrice. M"" de Genlis sentait que cette exubérance était outrée et point naturelle. Je n'aurais pu croire, cependant, ajoiite-t-elle, que cette personne, si démonstrative pour moi, serait un jour mon ennemie. Elle blâme aussitôt l'éducation trop libre de la jeune fille. « La solitude de sa chambre et de bons livres auraient mieux valu pour elle. Elle apprit à parler vite et bien sans réfléchir, et c'est ainsi qu'elle a écrit. Elle eut fort peu d'instruction, n'approfondit rien. Elle a mis, dans ses ouvrages, non le résultat des souvenirs de bonnes lectures, mais un nombre infini de réminiscences de conversations incohérentes. »
A M"' de Staël, M""" de Genlis pouvait joindre beaucoup d'autres ennemis. Elle avait trop aimé à critiquer, à régenter les écrivains, à dénoncer leurs erreurs et leurs mauvais écrits, à combattre Voltaire et ses disciples, les Philosophistes, comme elle les appelait, pour n'avoir pas contre elle la meute de ceux qu'elle avait blessés. Quant aux femmes, elle dit, elle-même, pour quelles raisons la plupart ne la peuvent supporter. Elle avait prêché la saine morale et les femmes galantes s'étaient insurgées contre ses maximes. 11 est vrai que les contemporains de la vieille femme de lettres se rappelaient quelle ne mettait de morale que dans ses livres et
ses erreurs dans sa vie. Bouilly. le conteur disert, lui a reproché « son austérité poussée jusqu'à la pruderie, un ton décisif, improbateur, cadrant mal avec cette tolérance et cette charité dont elle parlait sans cesse ». Chénier, dans ses N^ouvcaKx Sai?its, a laissé, sur elle, ce vers qui a beaucoup trop vengé les victimes de Técrivassière :
Et toi, sainte Genlis ! Philaminte des cieux !
Peu lui importe! Elle fait, avec quelque orgueil, rénumération de ceux qui se sont rangés contre elle. « Tous les philosophistes, dit-elle, et leurs disciples, tous les littérateurs romantiques, tous les innombrables écrivains, qui ne savent pas écrire, toutes les femmes galantes, qui ont une aversion naturelle pour la saine morale, tous ceux qui joignent à des talents et à de bons principes beaucoup d'amour-propre et une grande ambition, sont excessivement ennuyés de la ténacité d'une vieille femme, de l'indulgence du public pour elle, et des succès qu'elle obtient si constamment, en soutenant lacausedont ils voudraientètre les seuls défenseurs remarquables. Ils trouvent fort mauvais qu'une femme ose, à cet égard, entrer en partage avec eux. Enfin, j'ai pour ennemis, certains ultras, qui pensent qu'onn'est véritablement monarchique, qu'en aimant le despotisme, les lettres de cachet, lesanciensdroits de chasse, l'esclavage, chosesque j'ai toujours détestées ».
Tous ceux-là c'est beaucoup assurément. On ne s'en apercevait pas aux soirées de l'Arsenal '.
1. M""" de Genlis, au tome V de ses Mémoires, àonue le morceau si souvent cité, sur la vieillesse, dont elle était l'auteur. « Lorsqu ua vieillard est exempt d'infirmités, qu'il a conservé ses la-
SoMMAiHR. — Le mariage de M"" de StaëL — Son salon, après son mariage. — Les Girondins chez elle. — La révolution lui fait quitter Paris. — Son séjour en Angleterre. — Son retour, à Paris, sous le Directoire. — Ses intrigues près de Barras, en faveur de Talleyrand, puis en faveur de Benjamin Constant; son engouement pour le général Bonaparte. — Portrait de M'"° de Staël, par M""' de Genlis. — Son salon pendant le Consulat. — Les hommes qu'elle reçoit. — Elle ameute contre Bonaparte tous ses amis du Tribunat. — Jugement de Menneval sur elle. — Chassée de France par Bonaparte, elle s'installe à Coppet. — Elle y reçoit tous les ennemis du Gouvernement consulaire. — Ses relations avec Camille Jordan. — Jugement des hommes de l'époque. — Répulsion des femmes pour elle. — Elle ne garde que deux amies, M°"= de Beaumont, M'"'= Récamier. — Hostilité contre elle de M""" de Charrière. — Portrait de M"" de Staël par Lamartine. — Le vrai caractère de M""^^ de Staël.
Lorsque M"" Germaine Necker épousa le baronde Staël-Holstcin, au mois de janvier 1786, elle avait
cultes intellectuelles et qu'il est religieux, il est dans un état habituel de bonheur qu'il n'a pu connaître dans sa jeunesse. Il est naturellement débarrassé de toutes les sujétions sociales, et cet heureux affranchissement double pour lui le temps qui lui reste. Il ne saurait regretter les amusements ([ui ne sont plus de son âge. S'il a un bon esprit, il en a été fatigué et même ennuyé longtemps avant d'y renoncer. Son avenir est court, mais il en est véritablement le maître. Il en peut disposer sans craindre que ses résolutions soient anéanties ou traversées par les passions, l'étourderie et l'imprudence. Il connaît la juste valeur des choses. Il ne s'agitera plus pour des misères. Il est calme ; il juge bien. C'est là tout le secret des conduites i)arfaites. Si sa présence n'excite plus la joie turbulente et la gaieté, elle inspire le respect et la vénération. La jeunesse bien née ne dispute point sur les déférences qui lui sont dues. Les avoir toutes pour cet âge auquel on désire atteindre un jour, c'est s'honorer soi-même dans l'avenir. Rien n'est plus attachant que la conversation d'un vieillard aimable qui n'abuse pas du privilège d'être écouté avec intérêt. Enfin, la faiblesse physique, la débilité même de la vieillesse a des dédommagements. Cette légère lassitude que lui donne, sans la faire souffrir, sa pesanteur habituelle lui rend le repos si doux. S'asseoir dans un bon fauteuil, surtout en revenant de la promenade, goûter le charme d'un calme parfait, et quekjuefois, au milieu d'une agréable rêverie, céder pour quelques instants au sommeil. Voilà pour elle de vrais plaisirs et qui se renouvellent tous les jours. On ne conçoit pas comment un vieillard peut se livrer à l'humeur, à la colère, à l'avarice, à l'ambition, et se rendre insup-
vingt ans, et depuis cinq ans on parlait de ce mariage, que la vieille comtesse de Bouftlers s'était efforcée de rendre possible. Les Necker voulaient un gendre de religionréformée, de naissance illustre, habitant Paris, et devant y habiter toujours. Ambassadeur de Suède, le baron de Staél pouvait être rappelé en ce pays par son souverain, Gustave III. 11 fallait donc obtenir l'engagement du roi délaisser à perpétuité l'ambassade de Paris sous la direction de ce diplomate. La comtesse de Bouftlers, une amie de Gustave et la protectrice du baron, triompha de toutes lesrésistances, et le mariage fut conclu.
Etait-il au gré de la jeune femme? Point du tout. Elle avait cédé aux désirs de son père, dont elle était l'idole et qu'elle adorait. Une première fois, à quinze ans, elle avait remarqué dans les salons de Paris, dans celui de sa mère, le comtede Guibert, plus âgé qu'elle de dix-sept ans, et très jeune encore d'apparence, ofticier intelligent et brave, dont la victoire à Porto-Nuovo avait donné l'île de Corse à la France. Elle l'avait aimé. A Paris, il était célèbre. Le ministre de la Guerre, M. de Saint- Germain, l'avait associé à ses projets de réforme ; dans l'armée, on appréciait le volume qu'il venait d'écrire sur la tactique. Enlin, M"" de Lespinasse l'aimait par des.sus tout etse mourait de la froideur du bel officier K
[lortable à tout ce qui l'entoure. Prêt à tout quitter, à quoi lui serviraient ces honneurs qu'il sollicite, cet argent qu'il amasse, toutes ces superfluités (le luxe qu'il accumule autour de lui ? Il n'a plus que le temps de donner et de j)ardonner. Quel est Ihomme (iui,au moment de s'expatrier pour toujours, voudrait employer les instants qui lui restent jusqu'à son départ, h. gronder, à bouder, à maltraiter ses proches et ses amis dont il va se séparer sans retour ? Il n'en est point qui, dans cette situation, ne désire laisser des regrets, et qui ne cherche à les mériter. » 1. Dans ses études sur M"" de Staël. Sainte-Beuve a écrit : « M. de Guibert avait tracé de M"» Necker, lorsqu'elle atteignait déjà sa vingtième année, un portrait brillant, cité par M"" Necker de Saussure. Ce
Les Necker, puissants à Versailles, indispensables à la Cour, ne trouvèrent point suffisants tous ces avantages. La mère de Germaine eût désiré, pour sa fille, le jeune F*itt, qui visita Paris, en 1783 ; Germaine refusa. « Ile maudite, écrivait-elle, en son journal; source présente de mes craintes, source à venir de mes remords. » Elle échappa cependant à cette destinée et consentit à épouser le diplomate suédois, pour lequel Gustave III avait érigé la légation de Paris en ambassade. Tout de suite elle avait ouvert les salons de son hôtel, rue du Bac, et les hommes éminents de Paris, les littérateurs, les dramaturges, les philosophes et les politiques s'y étaient donné rendez-vous; ceux qu'elle avait connus chez sa mère, avec qui elle avait discouru : Raynal qui lui avait pris ses mains de petite lille pour des caresses paternelles* Grimm et Morellet, qui, charmés de ses controverses, tâchaient d'exciter sa verve par des contradictions, et ceux que ses anciens amis lui avaient présentés, de plus jeunes désirant un appui contre leurs rivaux; et ceux encore qui recherchaient les femmes à la mode, éprises des théories de Rousseau, les femmes ardentes à
morceau est censô traduit d'un poète .srec, et exprime bien le goût de la société d'alors, celui à\i jeune Anacliarsis. Les portraits du duc et de la duchesse de Ghoiscul ont été donnés, on le sait, par l'abbé Barthélémy, sous les noms d'Arsance et de Phédime. Voici quelques traits de celui de Zulmé, par M. de Guibert: « Zulmé n'a que vingt ans « et elle est la prê- <■ tresse la plus célèbre d'Apollon ; elle est celle dont l'encens lui est « agréable, dont les hymnes lui sont le plus chers... ses grands yeux noirs « étincelaient de génie, ses cheveux de couleur d'ébéne retombaient sur ses « épaules en boucles ondoyantes; ses traits étaient plutùt prononcés que « délicats ; on y sentait quelque chose au-dessus de la destinée de sou « sexe. »
« J'ai eu, moi-même, sous les yeux, un portrait peint de M"" Necker toute jeune personne. C'est bien ainsi : cheveux épars et légèrement bouffants; l'œil confiant et baigné de clarté, le front haut, la lèvre entr'ouverte et parlante, modéremment épaisse, en signe d'intelligence et de bonté; le teint animé par le sentiment; le cou, les bras nus ; un costume léger, un ruban ipù Hotte à la ceinture, le sein respirant à pleine haleine... »
soutenir les idées alors dominantes dans le monde. Ce (ut l'époque la plus brillante des salons; ils éclipsèrent bientôt les cercles du roi et de la reine à Versailles. Voltaire, Diderot, d'Alembert, Rousseau et surtout de Beaumarchais avaient changé toutes les idées du siècle. La vieille aristocratie répudiait l'illustration de la naissance, ne la voulant plus tenir que de sa supériorité intellectuelle ', et elle ne rougissait pas d'accueillir avec bienveillance, les jeunes hommes du tiers que la science et l'éloquence avaient séparés de la foule. Les femmes, alors, du fond de leur fauteuil, présidaient aux causeries dont elles tempéraient la vivacité, dont elles adoucissaient l'aigreur. Et pour leur plaire, les adversaires luttaient de courtoisie; pour conquérir leurs suffrages, ils se montraient supérieurs dans les ingénieuses déductions de leurs thèses. Toujours deux opinions contraires étaient soutenues avec art. Deux voix s'élevaient tour à tour, tantôt en
1. Le chancelier Pasquier écrit dans ses Mémoires, t. I, p. 18: « Plus de trente salons se trouvaient ouverts pour moi où les causeries agréables et solides ne manquaient pas. Elles étaient d'autant plus attachantes, qu'elles avaient lieu habituellement entre personnes accoutumées à se retrouver, à échanger leurs idées. Les très grandes réunions étaient rares. Habituellement, elles ne dépassaient pas trente ou quarante personnes. Dès que j'y fus admis, je sentis mon ignorance et j'éprouvai le vif désir d'en sortir. Alors se manifesta, en moi, ce goût de lectures suivies et attentives, qui depuis ne m'a jamais abandonné. Je suivis les cours du Lycée qui venait de s'ouvrir. Les professeurs étaient M. de La Harpe, M. de Fourcroy, M. Garât, M. de Parcieux, presque tous les hommes, enfin, qui avaient une réputation faite dans les sciences ou dans les lettres. L'élite de la société parisienne se pressait pour entendre leurs leçons. Elle en retirait, outre le fonds d'instruction personnelle, les éléments de conversation. On se ferait aujourd'hui difficilement une idée de ce mouvement intellectuel. Jusqu'en 1788, la politique y tenait une très petite place, mais les ouvrages nouveaux, les pièces de théâtre, les livres les plus sérieux, comme les plus légers, y passaient continuellement en revue. Ils y étaient l'objet de jugements, de controverses, dans lesquels des esprits très exercés déi)loyaient toutes leurs ressources. Il me semble être encore au jour où parut le Voyai/e du jeune Anacharsis. 11 défraya à lui seul les causeries de tout un hiver, et il eût été difficile, en effet, de lui fournir une plus agréable matière. »
mots brefs, décisifs, tantôt en jolies plirases, chargées de saines raisons, indestructibles. Les jeunes et belles assistantes récompensaient d'un sourire et d'un assentiment le protagoniste triomphant. C'étaient les droits de la personne humaine, c'était la liberté de la pensée que revendiquaient ces grands seigneurs réunis pour causer entre soi. L'air ambiant apportait des effluves de révolte, des besoins de rénovation, dans les vieilles assises de la société. Et M""^ de Staël, qui, à quinze ans, avait analysé les œuvres de Rousseau, qui avait fait des extraits de l'Esprit des lois de Montesquieu, qui avait partagé les études arides de son père, en ses conversations prolongées avec lui, M""" de Staël devait, plus qu'aucune autre femme, favoriser, autour d'elle, ces débats, où la politique se soudait aux nouvelles théories des philosophes.
Puis, les temps devinrent sombres. La littérature, les romans nouveaux, les récits de voyage, les pièces même les plus violentes, celles de La Harpe ou de Chénier, s'effacèrent devant les effarements provoqués aux cris de la populace ameutée. Les écrivains et les beaux causeurs avaient cédé la place aux orateurs. M""" de Staël recevait, chaque jour, le puissant Mirabeau et les hommes de la Gironde, Vergniaud, Barnave, Cazalès, Mounier, Lally-Tollendal, La Fayette, Buzot, Pétion, Thouret et le bouillant Gensonné. Spectacle admirable que ces luttes entre les grands orateurs de l'Assemblée nationale, venant exposer, en son salon, leursidées, alors si intéressantes pour la France. Ces tournois oratoires cessèrent tout à coup. La haine s'emparait de tous les cœurs; l'irritation envahissait tous les esprits. La fureur des passions politiques renversa l'opposition des plus sages. Le flot populaire passa,
entraîna et submergea les hommes que M™'' de Staël choyait, les âmes généreuses qui avaient eu foi dans la noblesse de leurs convictions. Toute la (rironde fut décapitée. Et le salon de M""" de Staël resta désert.
Attristée de ces catastrophes sanglantes, elle quitta Paris, fuyant la Terreur qui anéantissait toute société, toutes les relations aimables d'autrefois. Un silence etfroyable accablaceux qui avaient pris l'habitude de parler sur les choses publiques. Elle écrivait de Coppet qu'elle se sentait prostrée, incapable de réagir contre sa douleur et son désespoir, contre l'angoisse qui étreignait son cœur. Mais la Suisse ne tarda point à lui déplaire. Elle éprouva pour ses glaciers et ses montagnes une « magnifique horreur » ; elle l'écrivait. L'Angleterre, au surplus, l'attirait, parce qu'elle y savait, à Londres, les hommes dont elle s'était entourée à Paris, et dans le nombre Lally Tollendal, de Joncourt, INlalouet, les coryphées de son salon, avant la terreur; Talleyrand, qui lui agréait pour son élégance, sa désinvolture et ses espiègleries; Mathieu de Montmorency, dont l'esprit sage, l'âme sentimentale et tendre, lui donnaient la sensation d'une douceur charmante; Xarbonne, enfin, qu'elle avait poussé par ses intrigues au ministère de laGuerre, en 1791, croyant trouver, en lui, ce qu'elle n'avait pas rencontré dans le baron de Staël, son mari, un esprit élevé et supérieur à qui elle se serait abandonnée; amante soumise, fière d'obéir, lui réservant le meilleur d'elle-même, afin de lui inspirer le désir d'être digne d'elle, pour lui donner le bonheur. Mais Narbonne trompa ses espérances. Il était fait pour être aimé, non pour rendre l'amour obtenu. Vain de sa personne, de sa naissance que l'on disait presque
royale, élevé à Versailles, dans les appartements (les filles de Louis XV, il lui était facile de séduire rimag:ination d'une femme exaltée comme M"^ de Staël, mais non de contenter ses exii^-ences, ni de rapporter à elle l'illustration qu'il lui devait. La fatuité ne s'allie point à la reconnaissance. Linfortunée Germaine eut cette première désillusion. Elle devait en avoir bien d'autres. Narbonne avait onze ans de plus quelle ; il approchait alors de quarante ans et l'enthousiasme d'un jeune cœur, tout prêt à l'amour, n'était plus de son à^e. Il avait, d'ailleurs, largement vécu, sous la protection de Rayneval, premier commis aux affaires étrangères. H possédait l'esprit d'un roué plutôt que d'un chérubin qu'il eut fallu à M""" Staël, dont l'ardeur était insatiable. « J'avais mis toute ma vie dans l'amour », disait-elle un jour. Elle le poursuivit durant le cours de son existence, sans jamais le lixer.
Lorsqu'elle revint à Paris, sous le Directoire, tous ses amis étaient dispersés. La société des anciens salons n'existait plus. Une autre, fort dissemblable et très ignorante, l'avait remplacée. L'animosité des jaloux, la malignité des femmes, que le nouveau f^aris admirait, se tournèrent contre elle. Necker, comme ministre, n'avait laissé que de mauvais souvenirs. Elle-même, autant par sa supériorité que par ses aventures, soulevait de venimeuses critiques, c C'est la bacchante de la Révolution, la seule personne de France qui puisse tromper sur son sexe, » écrivaient les Actes des Apo/res. Rivarol, qu'elle avait peu vu, avant la Révolution, lui dédia son Petit Almanach des grands hommes, de cette façon narquoise et trop expressive : « Madame, pu-
blier le Dictionnaire des grands hommes du jour, c'est vous offrir la liste de vos admirateurs. »
Elle donnait prise contre elle et bénévolement. Abandonnant le trop fat Narbonne, elle tramait derrière soi Talleyrand-Périgord, que Chénier protégeait; et les démarches de la grande amoureuse, dans les salons du Luxembourg, pour faire nommer son nouveau préféré, ministre des relations extérieures, suscitaient la causticité de Barras qui n'était point tondre, celle de Hewbell, brutal et méchant, qui l'appelait une « intrigante, « et les railleries de tous les roués, de tous les vicieux, qui formaient la compagnie des Directeurs. Mais elle n'y prenait garde. A ce moment-là, elle était toute à Talleyrand qu'elle espérait dominer, afin de réagir par lui sur la politique extérieure du gouvernement. L'ambition d'être puissante dans l'Etat était aussi forte, en elle, que le désir d'être aimée. Elle avait discerné la faiblesse de ce pouvoir directorial, partagé entre cinq personnes aux opinions divergentes, et un homme à elle, au ministère alors le plus important, lui devait ménager l'intluence qu'elle voulait prendre. Elle le pensait. liien ne la rebuta pour arriver à ses fins. Barras nous la décrit, en ses Mémoires, comme la « Bacchante » des Actes des Apôtres, entrant chez lui, échevelée, la robe dégrafée, se jetant presque à ses genoux, implorant son secours, en faveur de celui qui, à cette heure, la courtisait. De haute lutte elle l'emporta contre l'hostilité des Directeurs. Talleyrand fut ministre.
Une seconde fois, elle éprouva l'ingratitude de ses protégés. Talleyrand s'éloigna d'elle peu à peu. Pour le contraindre, pourtant, et le maintenir à sa dévotion, elle lui avait imposé, en son ministère,
un nouvel ami ramené de Suisse, un grand jeune homme aux cheveux blonds bouclés, intelligent, spirituel, causeur inlassable, qui l'avait séduite par toutes ses qualités, Benjamin Constant, un ambitieux aussi, trop versatile et trop étourdi pour lui faire honneur et contenter ses appétits d'amour. Qu'attendre d'un homme qui disait de lui-même : « Si je savais ce que je veux, je saurais mieux ce que jefais. » Et cependant, elle se croyait certaine, après cela, d'imposer ses idées, celles de son père, celles qu'en Angleterre elle avait admirées pour la suprématie acquise aux orateurs, à tous les hommes doués du talent de la parole, elle, éprise du cliquetis des mots, discourant sans cesse, avec ses approbateurs, avec ses contradicteurs, avec tous ceux qui la voulaient écouter.
« Laissez-nous, disait-elle à l'Europe, dans un de ses ouvrages, laissez-nous, en France, combattre, vaincre, souffrir, mourir dans nos affections, dans nos penchants les plus chers, renaître ensuite, peut-être pour l'étonnement et l'admiration du monde !... N'êtes- vous pas heureux qu'une nation tout entière se soit placée à l'avant-garde de l'espèce humaine, pour affronter tous les préjugés, pour essayer tous les principes? »
Le rôle de M"*" Roland obsédait ses désirs. Elle tut toujours à la recherche de l'homme qui, cédant à ses inspirations, lui donnerait une action prépondérante dans l'Etat. Voyant lui échapper ceux dont elle avait espéré la condescendance, elle se laissait envahir de quelques regrets, que dissipait bientôt une mâle pensée. « Des vers de Plutarque, disaitelle, une lettre de Brutus à Cicéron, des paroles de Gaton d'Utique, dans la langue d'Addison, des réflexions que la haine de la tyrannie inspirait à
Tacite, relèvent Tàme que flétrissent les événements contemporains. » Benjamin Constant, le plus soumis de ses adorateurs, était trop nouveau à Paris. Il n'appartenait à aucune assemblée délibérante, et ne pouvait lui être utile comme elle aurait voulu. H lui servait, néanmoins, par sa grande souplesse d'élocution, par son esprit facile, tournant en dérision les hommes et les choses du jour. Petite vengeance dont elle goûtait les délices. Avec lui, elle soutint le Directoire contre les royalistes, en fructidor. Avec lui, plus tard, elle combattit Bonaparte. A ce moment-là, elle agréait la république, croyant à son idéal caressé, un gouvernement représentatif oii la direction serait dévolue aux plus instruits, aux plus sages. Ouoiqu'elb' n'eut point de salon, comme jadis sous la monarchie, elle recevait, chez elle, les adversaires des Jacobins : Lanjuinais, qui, sous la Constituante, avait attaqué violemment le clergé devenu trop riche, et que les horreurs de la république terroriste avaient rallié au groupe des modérés ; homme de loi, au surplus, homme de science juridique, qu'il professa dans les écoles libres, à Rennes, son pays, et à Paris. Ensuite Boissy d'Anglas, protestant comme elle, si courageux devant la tète de Féraud, présentée au bout d'une pique; et le jeune Cabanis, dont la conversation animée et brillante, dont la pensée toujours profonde éveillait en la curiosité des auditeurs, Cabanis, d'une simplicité charmante, d'une délicatesse de goût, par tout le monde reconnue; et Garât, que lui avait signalé un éloge sur Fontenelle, couronné par l'Académie, philosophe attaché à l'analyse de l'entendement humain, naguère ambassadeur à Naples, bel esprit à la figure douce et spirituelle, inconscient dans ses variations ; et le sage Daunou
que lui avait présenté Chcnier; et Destutt de Tracy que Ton appelait Têtu de Tracy, pour son caractère peu maniable, philosophe de recelé de Condillac dont-il poussait la doctrine jusqu'aux plux extrêmes conséquences ; et tous ceux, enfin, qui devaient être les opposants du Tribunat, sous leConsulatde Bonaparte. De Tracy disait d'elle : « Cette femme a plus d'esprit qu'elle n'en peut conduire ».
Bonaparte était alors en Egypte. Elle ne discernait point encore l'avenir extraordinaire de cepelit Corse, qui avait quitté la France et semblait l'avoir abandonnée pour toujours. Lui absent, elle l'avait oublié. Mais les frères du général, Joseph et Lucien, commençant leurs intrigues, réunissaient dans leurs salons, ou dans leurs maisons de plaisance, les hommes influents des grandes assemblées. Un nouveau parti se formait, le parti des Bonaparte, qui menaçait le Directoire. On attendait le vainqueur d'Aboukir, pour le charger d'un coup de force contre le gouvernement. Viendrait-il? L'Orient làcherait-il ce puissant conducteur d'hommes, ce chef de soldats, qui avait constitué un nouvel empire sur le Nil ? Entre un pouvoir qui s'effondrait sous le mépris public, et la jeune et vigoureuse faction des Bonaparte, M"" de Staël n'hésita pas. Elle se tourna vers les Bonaparte. La plupart de ses amis, d'ailleurs, s'y étaient ralliés, fréquentant les salons de Joseph, prêts à seconder un mouvement qui rendrait à la France sa virilité, sa puissance, sa gloire, chaque jour diminuées. Et si le général, dont le nom était maintenant sur toutes les lèvres, se montrait tout à coup à Paris, elle serait la première à excuser son audace. Qui sait? N'était-ce point l'homme qu'elle cherchait depuis si
longtemps, qu'elle n'avait trouvé ni en NarLonne, ni en Talleyrand, ni en Benjamin Constant ? Cet officier admirable reconnaîtrait l'ascendant qu'elle avait su prendre sur tous ceux qui l'avait approchée. Cédant à ses avances, quelle magnifique destinée leur était réservée !
Que n'avait-elle pas tenté, jadis, pour un résultat toujours insaisissable? Au nom de ses amis, elle avait fait offrir au duc de Brunswick la couronne de France. La Fayette, dans sa candeur, s'était joint à ce projet, et Custine, le fils du général, avait demandé au duc son assentiment. Créer un roi, donner une couronne, quelle omnipotence ensuite dans l'htat ! Le prince allemand, plus avisé et plus clairvoyant que ces naïfs conspirateurs, refusa, en se moquant de cette chimérique proposition. Cet échec n'avait point guéri l'inquiète Germaine de cet appétit de pouvoir. Elle poursuivit Bonaparte de ses importunilés, de ses visites, de ses lettres. A Sainte-Hélène, Napoléon conliait à ses familiers que, dans les premiers temps de son retour d'Egypte, il ne savait comment échapper aux assiduités de M°"' de Staël. Pour l'éloigner, il lui fit répondre, un jour, qu'il ne pouvait la recevoir, étant à peine vêtu. Elle répondit « avec sentiment et vivacité, que cela importait peu ; que le génie n'avait point de sexe * ». Ses lettres étaient enflammées. « Erreur du destin, lui écrivait-elle, qui lui avait donné pour compagne la douce et tranquille Joséphine. C'était une âme de feu, comme la sienne, que la nature avait, sans doute, destinée à celle d'un héros tel que lui. » Elle le suivait dans toutes les fêtes, chez les ministres, chez les ambas-