‹ La société française pendant le consulat (volume 3)Chapitre 105 sur 144 · Mé<iwrial,\. II, p · texte numérisé non relu

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sadoiirs. Elle se lit présenter, enfin, an g('néral, dans un bal chez Berthier, ministre de la (luerre. Avant d'y venir, elle avait écrit le texte de la conversation qn'ellc engagerait avec son héros. Peutêtre, alors, l'attacherait-elle à sa personne.

Hélas! elle n'en reçut que déception et confusion amère. Le général se montra persilleur et lui répondit que la femme la plus estimable, à ses yeux, était celle qui avait le plus d'enfants. Et il se retira, la laissant interdite. Ce fut la rupture définitive, le commencement de cette longue lutte, entre elle et lui, dont la durée persista, pendant le Consulat et pendant l'Empire, et qui força l'infortunée Germaine à fuir toujours plus avant dans le Nord de l'Europe, et, à l'approche de la Grande Armée qui allait à Moscou, à se retirer en Angleterre, jusqu'à le chute de son prescripteur.

Déçue, on la vit grouper, pour l'entendre, pour subir sa fascination et son inlluence, tous les ennemis du général; faire écho à Bernadotte, à Moreau, à tous les mécontents, à tous les anciens Jacobins, non pourvus de place et non gorgés d'or. Son orgueil blessé la troublait, l'exaltait. 11 ne sortait, de sa demeure, que des diatribes véhémentes contre le chef du Gouvernement. Chez elle, on ne parlait que de liberté, grand mot qui n'avait d'autre objet que de chasser Bonaparte du pouvoir, afin de le donner à un autre plus souple, voire même à Joseph, qui, à Mortefontaine, se laissait flagorner avec une inconscience coupable. Elle était née ambitieuse; elle voulait être la première partout. Hippolyte Castille l'a qualifiée de « tracassière » ; mot juste. Elle n'eut d'autre malheur, ajoute-t-il, que do perdre une édition de r Allemagne, que le duc de Rovigo fit mettre au pilon, parce" qu'elle y soutenait des

opinions blessantes pour Napoléon, et nuisibles à la politique impériale. Il est le seul, peut-être, qui ne se soit point engoué, outre mesure, de cette énergumène. Et encore il n'a pas suffisamment démontré que tout le bruit fait, en Europe, par cette femme, n'était que la suite d'un dépit et de ses désillusions de cœur près de Bonaparte. Se sachant laide, elle avait désiré la gloire pour attirer les hommages des hommes. Mais les hommes aiment moins la supériorité d'une femme que sa beauté, son élégance, sa douceur, la délicatesse de ses sentiments, la finesse de ses observations, qui produisent le charme et la séduction ; et cette grande ambitieuse n'avait aucune de ces qualités. M"" de Genlis fit d'abord d'elle un portrait véridique. Elle voulut se faire pardonner, et elle en fit un second : mais le premier reste indélébile.

<( Parmi les femmes qui composent lasociété de... écrit-elle, Mélanide (M™" de Staël) était la moins aimable et l'une des plus remarquai)les par son esprit. Mais personne encore n'avait poussé plus loin l'enivrement et l'aveuglement de l'amourpropre, ce qui entraine les défauts de goût et produit toujours les ridicules les plus saillants. Avec des traits et une taille bornasses, Mélanide ne pouvait se trouver jolie, mais elle se persuadait qu'elle était belle, et, d'après cette opinion, elle avait toute la recherche de la parure, toutes les mines d'une coquette uniquement occupée de sa figure. 11 y avait, dans sa personne et dans ses manières, quelque chose de si affecté, de si bizarre, que, dès qu'elle paraissait, tous les yeux se fixaient sur elle; et prenant alors Fetonnement et la curiosité pour de l'admiration, elle se disait tout bas : « Nulle femme n'a produit cet effet » ; et cette comique

illusion de son orgueil était parfaitement exprimée par la mdlf assurance de son maintien, par son air intrépide et conquérant... ne pensant qu'à elle, ne parlant que d'elle, directement ou indirectement ; elle ne savait ni écouter, ni répondre. Quand on ne voyait pas clairement sa vanité, on la sentait... »

Son existence, aux deux premières années du Consulat, se partagea entre Coppet et Paris. Tant que vécut son père, elle résida le plus souvent en Suisse, écrivant à ses amis des lettres, enfiévrées d'hostilité, contre Bonaparte, et dès qu'elle se trouvait à Paris, en son nouvel hôtel de la rue de Grenelle, elle attirait à ses réceptions familières tous les hommes qui s'occupaient des affaires publiques, afin de les rallier à son opposition contre le Premier Consul. L'hiverde 1802, pendant lequel parut, en librairie, son roman Delp/iine^ marque une date dans sa vie. Les projets de Bonaparte se dessinaient plus nettement ; son Gouvernement, après avoir scellé la paix religieuse par le Concordat, préparait un traité de paix avec l'Angleterre ; et l'on parlait déjà de la prorogation à vie du pouvoir consulaire. A cette marche en avant de Bonaparte vers l'autorité souveraine, la farouche Germaine découvrait à son entourage toute l'exaspération de ses pensées. Elle accusait le Premier Consul d'avoir avili le parti républicain, en lui faisant accepter, en lui imposant plutôt les mesures les plus arbitraires et les plus coercitives; par le Concordat, de mettre en tutelle le clergé ' ; par les places réservées sans

1. De StaPl. Considérations sur la Révolution, t. \\, p. 274. Le dépit qui excitait M"» de Staél lui a fait écrire au sujet des fêtes du Concordat :

« Je m'étais renfermée dans ma maison pour ne pas voir cet odieux spectacle, mais j'y entendais les coups de canon qui célébraient la servi-

condition aux émigrés, d'anéantir en eux le respect qu'ils devaient à leur foi monarchique et aux traditions de leurs aïeux. Elle pardonnait à ses ennemis personnels, à ceux qui avaient critiqué ses œuvres et sa personne, elle ne pardonna jamais à Bonaparte, et dans ses colères, elle le qualifiait de Robespierre à cheval.

Sa rancune pour le dédain qu'elle avait subi, pour les railleries qui l'avaient accablée, ses déceptions de n'avoir aucune prise sur la politique consulaire remplissaient de liel son âme. Elle, lille de Necker, du premier ministre qui avait gouverné la France sous la monarchie, elle n'était rien, tandis qu'elle pouvait considérer, autour de sa cheminée et autour de sa table, les tribuns, les conseillers d'Etat, les sénateurs en admiration à ses paroles, faire silence pour recueillir ses idées et les porter ensuite à la tribune ! Bonaparte la prenait-il pour un esprit vulgaire? Et ses emportements contre lui s'aggravaient'; belle, dit Lacretelle, en son élo-

tude du peuple français, car y avaiHl quelque chose de plus honteux que d'avoir renversé les antiques Institutions royales, entourées au moins de nobles souvenirs, pour reprendre ces mêmes institutions, sous des formes de parvenu et avec les fers du desjjotisme ? C'était ce jour-là qu'on pouvait adresser aux Français ces belles i)arolesde Millonàses compatiiotes : « Nous allons devenir la honte des nations libres, et le jouet de celles qui ne le sont pas. Est-ce là, diront les étrangers, cet édifice de liberté que les Anglais se glorifiaient de bâtir. Ils n'en ont fait tout juste que ce qu'il fallait, pour se rendre à jamais ridicules aux yeux de l'Europe entière 1 » Les Anglais, du moins, ont appelé de cette prédiction.

1. Albert Sorel, en son étude sur M°"^ de Staél,cite les saillies cinglantes de cet esprit exaspéré contre Bonaparte :

« Il ne sait pas s'exprimer, disait-elle, dans le langage soutenu; il n'est éloquent que dans l'injure. Son génie n'est que charlatanisme: il a mystifié les diplomates, jeté de la poudre aux yeux des militaires; ce n'est même pas un héros. A Marengo, pendant ([ue le sort de la bataille semblait désespéré, il est demeuré inerte, se promenant à cheval lentement devant les troupes, pensif, la tête baissée, courageux cuntre le danger, plus que cuntie le malheur, n'essayant rien, attendant la fortune. Enfin, il y a. dans tout son être, un fond de vulgarité, que le gigantesque même de sun imagination ne saurait toujours cacher."

quence, jusqu'à forcer Barras à reconnaître en ses mémoires le prodigieux empire de ses conversations et lémerveillement qui en découlait. « Si j'étais reine, disait ^r"''deïessé,j'ordonneraisàAI""'deStaël de me parler toujours. » Elle ne savait point causer, mais discourir. Ses entretiens n'étaient que des harangues, fortes, émouvantes, lumineuses. Des hommes de tous les partis venaient lui faire hommage, séduits par ce grand talent oratoire. C'étaient Monge et Barbé-Marhois, le çrénéral Marmont, Lucchesini, l'ambassadeur de Prusse, Markoiï, l'ambassadeur de Russie, Girardin d'Ermenonville, le général Dessoles, le marquis de Chauvelin, le comte de Narbonne, Benjamin Constant. Un autre jour, le ténor Garai, le chevalier de Bouftlers, Elzéar de Sabran, le duc de Laval et son cousin Mathieu de Montmorency. Rœderer et Sauvo, tous les deux journalistes, l'un au Journal <h Paris, l'autre au Moniteur universel, quêtaient en son salon des nouvelles. Le peintre Gérard, le grand tragédien Talma, y venaient observer les mouvements de cette société, si diverse, secouée, dans tous ses nerfs, par les ardentes philippiques de M""" de Staël, y chercher aussi des attitudes, ou l'expression dune physionomie spontanée. Regnault de Saint-Jean d'Angély, fasciné, comme tout le monde, par les paroles de cette grande artiste, disait en vain à Bonaparte que tant de mots s'évaporaient, la fenêtre ouverte, que son autorité si fortement assise ne risquait rien de cette verve, tlamme éphémère seulement. ;< Ce n'est plus un salon, répondait Bonaparte; c'est un club que préside cette femme. » Et Bonaparte ne se trompait pas. Ou quittait M""' de Staël, toujours plus animé contre la politique consulaire. C'est vers elle que Benjamin

Constant s'était inspiré avant de combattre l'institution des tribunaux d'exception; vers elle que Ghénier avait senti grandir sa révolte contre le mot sujet, inséré dans un traité avec la Russie. Plus rien n'agréait à cette femme blessée au cœur, pas même la paix avec l'Angleterre, qui donnait à la France un repos si longtemps désiré.

« Que dites-vous de toutes ces paix et de Tindifférence de Paris, à côté des transports de Londres? écrivait-elle à Tun de ses amis. La paix était bien plus utile cependant à la France qu'à l'Angleterre. N'en concluriez-vous pas, par hasard, que la liberté est pour quelque chose dans l'intérêt que les peuples prennent à leur destinée ? Bonaparte, très en colère de l'impassibilité de Paris, a dit à ses courtisans réunis : « Oue leur faut-il donc? que leur faut-il donc? » Et personne ne s'est levé en pied, ou rassis s'il était debout, pour lui dire : « La liberté, citoyen consul, la liberté ! » Vous voyez que je me laisse aller à mon mouvement naturel. Mais, je vais rentrer dans les chaînes, et Famusement qui énerve aussi l'âme, et je me tairai six mois. » (/>«</// Blencrhasset^ t. Il, p. 472.)

Victor de Broglie, son gendre, avouait qu'elle ne savait garder aucune mesure. Sa haine, — car c'était bien de la haine qu'elle avait pour Bonaparte ^ — l'emportait tout d'un trait aux expressions les plus dures, aux peintures les plus noires et les plus attristées. Mais son courage moral n'était point à la hauteur de sa haine. Elle savait parler, elle savait écrire, elle ne savait point accepter vaillamment la suite de ses violences. « Oh !

L Banas va jusqu'à dire en ses Mémoires, qu'elle offrait son amour à celui (jui tuerait le Premier Consul.

mon Dieu, quelle imprudence! », disait-elle, lorsqu'elle avait cessé de parler, redoutant la main pesante de Bonaparte. — C'est encore Barras qui nous révèle ces défaillances.

Menneval, en ses Mémoires^ a précisé très sobrement et très simplement les relations de son maître avec M"' de Staël.

<( Quant à M""* de Staël, écrit-iP, la juste réputation littéraire dont elle jouissait, son talent viril, sa passion pour la célébrité, sa manie irrésistible de se mêler des affaires du Gouvernement, son naturel frondeur, le charme de sa conversation, toujours étincelante de traits d'esprit, lui avaient acquis une influence dont elle abusait sur les hommes politiques de son époque. M"^ de Staël avait été admiratrice enthousiaste du général Bonaparte. Quoique l'exagération de ses flatteries lui eût inspiré de l'éloignement pour elle, il la recevait, cependant, étant Premier Consul. Mais il répondait très froidement à ses obsessions. Ce dédain de ses avances suffit, quoiqu'on ait dit qu'il s'y était mêlé un motif d'intérêt pécuniaire, pour changer l'engouement de M"' de Staël en une antipathie qui se décela bientôt par une opposition déclarée. L'intérêt qu'inspire naturellement une faible femme, qui crie à la tyrannie contre un homme puissant, lui a donné la popularité de la persécution. Mais on n'a pas dit que le Chef de l'Etat avait soufTert, pendant trois ans, ses continuelles hostilités; qu'elle avait méprisé, pendant le même espace de temps, ses avertissements et ses conseils; que cette tolérance l'avait enhardie à le braver et à lui susciter partout des oppositions, pour le punir

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