Menneval, Mémoires, t. IH, p
de ne pas l'appeler à ses conseils; que son salon était un Club politique oii les actes du Gouvernement étaient censurés avec amertume, et où l'on provoquait, sans détour, à la révolte contre l'autorité du Chef de l'Etat; que cette femme était une puissance, et que ce fut, enfin, après trois années de patience que Napoléon se décida à l'éloigner de Paris. »
Elle dut se résigner à lexil, abandonner lliùtel nouveau qu'elle venait de louer, rue de Lille, à Paris, et meul)ler, avec l'espérance d'y séjourner longtemps. Dès lors elle se lixa en Suisse, dans le château de son père, à Coppet, ouvrant ses portes toutes grandes aux ennemis de Bonaparte, aux Anglais chassés de France, depuis la rupture du traité d'Amiens. Elle excitait, elle attisait leur colère, écrit M'"" d'Abrantès, noircissant les desseins du Premier Consul, se moquant, avec eux, de ses entreprises contre l'Angleterre, de sallottille et de ses bateaux plats réunis à Boulogne, et puis de ses soldats convertis en marins. Toutes les railleries lui étaient bonnes, pourvu qu'elles atteignissent l'homme qui l'avait expulsée. Aux caricatures sur Bonaparte elle riait, applaudissant à tout ce qui donnait un ridicule à son puissant adversaire. Elle appelait à elle, en Suisse, ceux qui n'avaient point faibli devant l'autorité consulaire : Mathieu de Montmorency', Camille Jordan, Chênedollé
1. « C'était une belle âme, a dil di' lui Lamartine (Entretiens faniilicrs, t. IX). Ce n'était pas un grand espiil... 11 avait de plus ce qu'une race aristocratique fait couler, en général, avec le sang dans le cœur d'un homme vraiment national, comme son nom..., un fort patriotisme uni à une élégante ctievalerie..., le gentilliomme était citoyen... A cela, il joignait le ,!,'oùt iiassionné et intelligent des lettres..., une taille svelte, buste eu avant comme le cœur, attribut des races militaires.... des cheveux blonds à belles volutes de soie sur les tenqies ; deux yeux grands, bleus et clairs.. ..un sou-
et Faiiriel, avec qui elle correspondait activcmeiil. Mais, à mesure que l'absence se prolongeait, l'ardeur et l'activité de ses amis diminuaient. KUe avoue, elle-même, que la bonne compagnie désapprouvait son acrimonieuse rancune. Si les anarchistes et les Jacobins étaient muselés, on le devait à Bonaparte, afiirmait la société des salons parisiens, laquelle taxait de « révolte antisociale » cette verve caustique de jM'"" de Staël. Elle, au contraire, n'y voyait qu'un rappel à la dignité des nations. Alors elle devint amère contre ses détracteurs. Les nobles, après tout, ne faisaient que changer de maître, dit-elle. Avant Bonaparte, un Bourbon. Et elle s'indignait contre tant de bassesse à servir un parvenu, un « bourgeois gentilhomme ».
Mathieu de Montmorency, à Coppet, la consolait de cet ostracisme dont la fin n'était point entrevue. Lexil durerait tant qu'elle n'abaisserait point son front orgueilleux devant un pouvoir plus fort qu'elle. S'y résoudrait-elle jamais? A Joseph Bonaparte, qui l'interrogeait sur ses désirs, elle avait fait cette fière réponse : « Il ne s'agit pas de ce que je veux, mais de ce que je pense ! » Et elle persévérait dans sa résistance, qui lui créait une auréole facile à soutenir. Inspiratrice et directrice de l'opposition contre Bonaparte, elle s'érigerait en puissance rivale et redoutable, avec laquelle il faudrait compter.
Tout à coup cette grande exaltation tombait. Elle se faisait humble; elle consentait à paraitre soumise et elle rentrait subrepticement en France,
rire où le cœur nageait sur les lèvres. L'àine à fleur rte iieau, seulement une certaine légèreté de physionomie, une certaine distraction d'attitude. Son éducation avait été très soignée par le célèbre Siéyès, son précepteur. >>
non pas à Paris, mais chez des amis qui lui olTraient un asile. Elle suppliait Joseph, elle suppliait Junot crintercéder pour elle. Un jour, encore un jour, quand un officier de gendarmerie lui venait signifier l'ordre de repartir. Quel affreux sort que !e sien! Son exil, c'était sa mort, disait-elle. Bonaparte lui ouvrait l'univers; elle ne voulait que Paris, son ruisseau de la rue du Bac. Elle a écrit en ses Mémoires : « On s'étonne peut-être que je compare l'exil à la mort! Mais de grands hommes de l'antiquité et des temps modernes ont succombé a cette peine. Ou rencontre plus de braves contre l'échafaud que contre la perte de la patrie. Dans tous les codes de lois, le bannissement perpétuel est considéré comme une des peines les plus sévères... »
Bonaparte ne lui demandait que de ne point s'occuper de lui. 11 ne sollicitait ni ses avis, ni son approbation. Elle n'était rien dans fi^tat, à peine Française!... Connaissait-elle les difficultés qui assaillaient, chaque jour, le Gouvernement? Etaitelle chargée de pacilier une nation profondément troublée par dix ans de zizanies, de persécutions et de malheurs? Toujours elle ne voyait qu'elle au milieu de ses auditeurs et de ses flatteurs. La France, elle loubliait. On lui ordonnait de se taire; elle s'en indignait, inditférente au réveil des passions, presque éteintes, qui se rallumaient ausouflle de ses acerbes paroles. Son égoïsme et son orgueil la rendaient malveillante ; son désespoir d'être laide, indisciplinalde '. Si elle se taisait que reste-
1. « Elle était réellement iuconsdlable de n'être pas belle (Nurvins, Mémorial, t. II, p. 84). Et chez une personne douée d'une puissance d'e;;pi'it si supérieure, ce regret, si franchement accentué, trahissait, sans doute. une aml)ition démesurée, dont elle {jarda le secret pour elle. »
rail-il de son influence? Elle ne serait plus qu'une dame riche comme tant d'autres, forcée de s'occuper de toilette et des menus incidents de la vie! Oh ! non, pas cela! Cet etracement lui serait impossibh>!
Lorsque Camille Jordan écrivit sa brocluire, sur le Consulat à vie, elle éprouva une joie immense. Camille Jordan réclamait la liberté de la tribune et la liberté de la presse! Parler sans contrainte, écrire librement tout ce que les événements pouvaient inspirer aux ennemis les plus acharnés de Bonaparte, et obtenir ce droit, c'eût été combler d'aise la véhémente grande dame. Jadis, elle avait tenu en suspicion l'homme qui, aux Cinq-Cents, appelait le rétablissement des cloches. Elle l'avait persillé, comme elle persiflait aussi Chateaubriand, sur son dernier livre le Génie du Chrisliatiismc. Cette religion des cloches lui semblait enfantine.
« Ce pauvre Chateaubriand va se couvrir de ridicule, » écrivait-elle. « Il a un chapitre intitulé : Examen de la virginité, dans ses rapports poétiques ». Mais depuis sa brochure, Camille Jordan avait conquis toutes les sympathies de la protestante.
Puis, elle s'imagine que Camille Jordan la pourrait aimer. Elle forme le pi'ojet de l'emmener avec elle, en Italie, avec quelques-uns de ses amis de Genève, pour y voir « Rome, Florence et le printemps », et elle lui écrit « ... oublier tout ce qui m'oppresse pendant six mois, l'oublier avec vous, que j'aime profondément, sous ce beau ciel d'Italie... admirer ensemble les vestiges d'un grand peuple, verser des larmes sur celui qui succombe, avant d'avoir été vraiment grand, ce serait du bonheur
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pour moi. Je mènerais avec moi mon fils aîné qui est très bon, et je suspendrais la douleur pendant six mois. Oui, mon ami, l'on est lassé du temps, et bientôt aussi de la vie. J'ai senti ma voix se briser dix fois, en lisant haut votre lettre. Oh ! que le mot de Brutus, prêt à se tuer est beau! Et dans ce temps, on n'avait pas encore découvert ce dissolcant des temps modernes, la plaisanterie, qui vient remettre en doute tout ce que l'àme nous inspire... Je crois que vous ne savez peutêtre pas qu'au milieu de la nature et de la solitude, je vous conviendrais mieux, quoique au reste, vous aussi, vous ayez comme moi, cet esprit de société qui donne du mouvement à la vie... »
Soit que Camille Jordan eut le cœur épris, comme on l'a dit, de M""'' de Krudener , soit qu'il se défiât des suites de ce voyage qui pouvaient troubler sa vie, il refusa. Malechance qui la poursuivait! Echec toujours, lorsqu'elle voulait engager son cœur et s'attacher un adorateur. ChênedoUé, qui allait en visite à Goppet, ne fut toujours qu'un hommes de lettres à son égard. Fauriel également qui lui écrivait souvent et se bornait à l'examen judicieux des ouvrages qu'elle lui envoyait. Elle était pourtant fort prévenante pour lui. La critique savante de l'écrivain l'avait impressionnée et, maintes fois, pour lui susciter des amis, elle avait organisé à son intention, des dîners intimes auxquels assistait Chateaubriand. Fauriel était de ceux qui devaient lui plaire, affilié à la société d'Auteuil et imbu de l'esprit philosophique de ce groupe de jeunes hommes qui se réunissaient avec Cabanis, chez M™'' de Condorcet. Seulement c'était à M*"' de Condorcet que Fauriel apportaitses hommages.
Elle a tant écrit, elle a tant parlé contre Tomnipotence de Bonaparte que la plupart de ceux qui ont étudié sa vie, inlluencés par l'éclat de ses plaintes, oDt blâmé son persécuteur et ont excusé les olîensives incessantes de cette femme. Quel chef d'empire, eût supporté patiemment d'être attaqué avec cette violence persévérante, d'autant plusdangereuse qu'elle retentissait au loin, et qu'elle était plus souvent répétée? Ainsi que l'a fait remarquer Albert Sorel, Louis XIV eût-il souffert pareille acrimonie des Jansénistes, que le sexe ni la robe ne protégèrent point? Les princes, en Europe, presque tous ennemis du Premier Consul, trouvaient une alliée puissante en cette femme exaltée. En tous ses livres, en tous ses romans, vibraient des réquisitoires mal dissimulés contre l'autorité du chef de la France. Qu'il fût consul, ou empereur c'était toujours lui qu'elle visait, criant à la tyrannie parce qu'elle devait expier ses invectives.
Bonaparte, au surplus, ne fut pas le seul qu'elle ne put séduire. Lord Byron, qui la vit en Angleterre, parlait d'elle avec ironie ; Schiller, à Weimar, la trouvait fatigante ; Shéridan, anthipatique. De Vaisnes disait, d'un ton narquois, qu'elle u aurait noyé ses amis pour avoir le plaisir de les repêcher. » Mallet-Dupan ailagellé« son impudeur et son immoralité ». Sénac de Meilhan, sous le nom d'Hortense,atracéd'elle ce portrait peu llatteur: « L'ivresse des talents s'est emparé d'elle, écrit-il, et elle s'est fait une habitude de l'enthousiasme. Ses manières ont un fracas qui étourdit; sa conversation semble un assaut. C'est plutôt une femme rarr qu'une femme aima/lie. ^iais celui qui seraitaimé d'elle, trouverait dans Hortense une femme unique, un trésor de pensées et de sentiments. » Les gens de salon,
étrangers aux querelles de la politique et de la religion, la fuyaient comme un trouble-fète. Et lorsqu'il fallut apprécier ses ouvrages, on trouva parmi ses adversaires, joints à Fontanes, Chateaubriand, Rœderer, on trouva Fiévée, le plus dur de ses critiques, la traitant à propos de son roman Delphine^ en « commère affligée d'un excès de santé, à califourchon sur le sublime ». <( Delphine », ajoute-t-il, — et ce nom, pour lui signifie M°" de Staël, — '< Delphine parle de l'amour comme une bacchante; de Dieu, comme un quaker; de la mort, comme un grenadier ; de la morale comme un sophiste ». Rœderer l'accuse d'incohérence ^ ; Chateaubriand dénonce ses contradictions; Feletz, au Journal des Débats, affirme que les principes énoncés en Delphine sont fort dangereux; Suard demeure neutre. Ginguené seul en fait l'éloge 2.
Les femmes s'éloignaient d'elle. Elle les effraie, dit M""' de Rémusat, qui ne l'aime pas. En ces temps d'ignorance et de mauvaise éducation, lesquelles l'eussent suivie, lorsqu'elles étaient sollicitées, par des hommes jeunes et beaux, aux plaisirs, nouvellement mis à la mode? La politique absorbait la pensée de cet esprit transcendant, tandis
1. C'était lui qui f'crivait (lAcly Blenerhasset, t. II. p. 480): « Savez-vous pourquoi il n'y avait personne avant-hier, aux spectacles, pourquoi, aujourd'hui dimanche, il y aura très peu de monde à la messe, pourquoi les cochers de fiacre se plaignent de n'avoir rien à faire depuis deux jours, pourquoi pres(|ue toutes les voitures sont restées sous la remise, pourquoi, enfin, il y a moins, sensiblement moins de mouvement à Paris depuis dimanche ? C'est que tout Paris est enfermé pour lire le nouveau roman de M"» de Staël. Sa préface seule a exigé trois jours d'attention et d'étude. Le reste est plus coulant. Dans quelques jours on ne parlera, on n'écrira que jBowr, sur- et contre le livre de M""' de Staël. » L'ironie peice en toutes ces lignes.