‹ La société française pendant le consulat (volume 3)Chapitre 107 sur 144 · Le poète Lebrun a laissé sur elle l'épigramme suivante · texte numérisé non relu

Le poète Lebrun a laissé sur elle l'épigramme suivante

Corinne se consume en efforts superflus.

La vertu n'en veut pas ; le vice n'en veut plus.

que les jeunes femmes, dans les salons mal reconstitués, ne vonlaieni en entendre parler.

D'ailleurs, ses conversations et ses remarques étaient souvent embarrassantes. M"'' de Chastenay ne savait que repondre, dit-elle, aux questions de M"" de Staël, insistant pour lui faire avouer qu'elle avait un amant, un amour très discret certainement. M™" de Gavaignac raconte, en ses Mémoires d^Kne IncoîDUtf, qu'au Musée du Louvre, avec une amie, elles furent interpellées par la célèbre Delphine d'une façon à les faire rougir. « A vez-vous admiré l'Antinoiis? est-il beau ! sécriaitelle. Oh! qu'une femme serait heureuse d'avoir un amant pareil ! » M""' de Boufflers, qui avait fait le mariage de M"'" Staël, écrivait au roi Gustave III : « Sa femme (à M. de Staël) est sans aucun usage du monde et des convenances et si parfaitement gâtée sur l'opinion de son esprit, qu'il sera difficile de lui faire apercevoir tout ce qui lui manque. Elle est impérieuse et décidée à l'excès. Elle raisonne sur tout, à tort et a travers, et, quoiqu'elle ait de l'esprit, on compterait vingt-cinq choses déplacées pour une bonne dans tout ce qu'elle dit. » M""" de Genlis ne s'est amendée que bien tard à son sujet. M""" Campan elle-même, que sa situation d'institutrice forçait à ménager les renommées établies, la trouvait inquiétante par la supériorité de son intelligence. « Le talent de M""' de Staël, écrit-elle, lui faisait porter culotte. Il fallait, pour la faire taire, lui donner l'habit de cour à queue traînante. » L'eût-elle accepté? Elle voulait être dame du palais impérial a-t-ondit. En est-on certain?

Elle garda cependant l'amitié de deux femmes. L'une d'elles, M"'= de Beaumont, la fille de M. de Montmorin, un ministre de Louis XVI, l'avait ren-

contrée dans les salons de Paris, alors qu'elle était ambassadrice de Suède. La nature douce et bienveillante de cette jeune femme accentua leur première sympathie. Lorsque M""' de Beaumont mourut à Rome, M""" de Staël écrivit à Chateaubriand, l'ami très intime de la morte, une lettre où elle lui disait que, depuis son entrée dans le monde, « elle n'avait jamais cessé d'avoir des rapports avec elle ; et je sentais toujours, ajoute-t-elle, qu'au milieu même de quelques diversités, je tenais à elle par toutes les racines ». L'autre, M"' Récamier, s'était laissée prendre au charme de ce grand esprit, si vanté par les hommes ; et, comme M"" de Staël, d'ailleurs, honorée plutôt qu'aimée par les femmes, elle se réjouissait de ces relations qui donnaient du relief à la société de son propre salon. Leur amitié se fortilia bientôt, dans la communauté de leur malheur.

M"' Récamier avait, pour amis, les ennemis de Bonaparte ; elle recevait Bernadotte, elle voyait Moreau; elle vivait éloignée de la Cour consulaire, des réceptions de la Malmaison et des Tuileries. Elle acceptait les hommages des grands seigneurs restés royalistes, et, belle, elle plaisait à M"' de Staël qui ne laissa point s'éteindre cette affection naissante. Lorsque, do Coppet,la Genevoise vint en France, elle fut accueillie atTectueusement par M"'" Récamier, qui s'imagina la pouvoir soustraire aux recherches de la police dans sa maison des champs, à Saint-Rrice. M"' de Staël était à peiue installée, que Ronaparte savait en quelle voiture elle était arrivée, accompagnée de ses femmes de service, de ses valets et d'une cuisinière. Rienveillance et aménités qui provoquèrent, sur celle qui la recevait, les coups du Premier Consul.

M""' Récamier fut exilée à son tour, et à son tour, elle trouva un asile réconfortant, chez M'"' de Staël àCoppet.

Une femme fut très malheureuse à cause d'elle. M"" de Charrière aimait Benjamin Constant et lui même croyait ne jamais cesser de l'aimer. Léger et vaniteux, dès qu'il eut connu M"" de Staël, il abandonna cette première maîtresse, qui se consola difhcilement d'avoir été supplantée par la hlle de Necker, l'ambassadrice^ comme elle l'appelait. Elle écrivit; elle ne réussit point à ramener Tinh-. dèle. Et alors, en de petits vers qui sont restés, elle se compare à un « vieux barbet » que l'on délaisse pour un " bichon favori ».

Mais ne voilà-t-il pas, Ou'un jour son maître l'ait rem|)lette i)\in petit chien (bichon, levrette, L'un ou l'autre, il importe peu).

Son allure est vive, brillante; Son poil luisant, son œil de feu; Et sa manière, en tout charmante.

Le maître à l'excès s'en engoue.

Et, sans merci, le flatte et loue.

En présence du vieux barbet, Lequel, d'abord, tout stupéfait, Baisse l'oreille, fait la moue.

Puis, de l'humble rôle qu'il joue, Se dégoûte, enfin, tout à fait.

Hélas ! M""' de Staël n'était pas mieux partagée, Sa liaison, avec l'ancien amant de M'"*' de Charrière, ne fut qu'une suite de ruptures et de réconciliations. Elle aussi fut malheureuse. Benjamin Constant l'avouait. Il n'était fait, ni pour être heureux, ni pour donner le bonheur à d'autres. Trop sceptique, indifférent aux choses les plus intéressantes, il ne

voyait, dans la vie, qu'ennui et de'goût. 11 ne savait que se plaindre. Lenthousiasme était absentdeson âme. Il ignorait le plaisir de l'admiration.

M"- de Staël était le contraire de cet homme, qu'elle eût voulu s'attacher indissolublement. Et leur nature dissemblable n'offrait aucun point de contact pour se retenir l'un à l'autre. Au rebours de Benjamin Constant, elle possédait une sensibilité excessive, un désir daimer et d'être aimée, que la lecture de Rousseau avait exagérés. Zaïre, Taiicrkle^ tragédies chevaleresques, lui causaient des émotions profondes. Elle les préférait aux autres, parce qu'elles répondaient à ce sursaut de cœur qui ne s'atTaissait jamais en elle. Aimant la musique, enhn. pour les sensations qu'elle y trouvait, celle des maîtres les plus tendres et les plus simples. « Ce qui fait pleurer me charme », disaitelle.

Sa mère avait voulu faire délie une jeune fille d'un caractère sévère. Elle, que cette éducation rigide étoutTait, s'était affranchie clandestinement des règles tracées par son éducatrice. Elle portait, en cachette, le livre défendu qu'elle lisait en se promenant, le dos tourné à sa mère : du papier, un crayon, avec lequel, au coin des cheminées, elle écrivait, paraissant inoccupée, alors qu'elle était pleine des pensées issues de ses lectures. Et, — contradiction étonnante chez la mère, — elle la laissait assister aux longues conférences des pnblicistes et des philosophes, habitués de son salon. Si M"* Necker demeurait muette en ces causeries, elle en faisait son profit pour l'avenir. C'est pourquoi, à quinze ans, — était-ce naïveté, malice, ou espièglerie? elle demandait à la vieille marquise de Mouchy ce qu'elle [)ensait de l'amour. Naïveté plutôt.

I*our conserver à son père la société d'un homme, alors très g-oùté chez les Necker, elle voulut épouser Gihhon, l'historien, un vieillard pour elle, et d'une diflormité repoussante. « Sphérique, disait de lui la duchesse d'Abrantcs; il pouvait avoir dix pieds de circuit ». «■ Lorsque j'ai besoin d'exercice, ajoutait M. de Bièvrc, je fais trois fois le tour de M. Gibbon. Son ventre était surtout une chose à voir, d

Il faut l'avouer, néanmoins : en ses plaisirs, en ses habitudes, on remarque la femme qui manque de pudeur. Les propos galants, le voisinage des hommes, lui étaient nécessaires. Dans sa chambre, à Coppet, se trouvant au lit, le buste appuyé sur l'oreiller, elle admettait, près d'elle, ses commensaux, les bras nus, les épaules découvertes maintes fois dans ses gestes, au milieu de ses discours, sans qu'elle cherchât à se dérober aux regards. Norvins, qui raconte le fait, dit, que l'on ne pensait point à détailler les beautés de ce corps sculptural, lorsqu'elle éblouissait son entourage de ses éloquentes paroles. » Le contraire est bien possible '.

1. Le Thr-. n" lûô. 29 juillet 1707, la flagellait affreusement : « De liiitrigiieet de l'audace : de la politique et raiiuiur de l'anarchie ; des maximes philosophiques et des pratiques destructives de l'ordre^social; des sentiments d'orgueil et des liaisons abjectes ; des vertus de représentation et des complaisances de boudoir ; une tête indépendante et un cœur esclave ; un extérieur qui réclame les honuiiages des hommes et un ensemble qui les repousse : ... Sapho, Corinne, Aspasie, Milady Montaigu. Milady Casterly, M""^ Deshouillères, de Sévigaé, M°" de Riccoboni, Ninon, cultivèrent les lettres, subjuguèrent des philosophes, mais on ne les vit jamais descendre dans l'arène sanglante des guerres civiles. L'amour conduisait leurplume. La vôtre fut trempée dans les eaux du Phlégéton... Mais de qui tenez-vous la missinn que vous venez exercer parmi nous ? Quel titre avez-vous pimr la remplir ? Qui vous a chargée de négocier des iiilcrèts qui doivent vous être étrangers? Que nous apprendrez-vous (jui ne soit déjà connu de tout l'univers ? Misérable hermaphrodite, qui n avez ambitionné la réunion des deux sexes (jue pour les déshonorer à la fois ; superfétation que la nature désavoue; rejeton monstrueux de l'alliance de l'erreur et de la sottise I... Cessez donc, cessez de souffler vos impuissantes fureurs '. Cessez de vous mêler à ces assemblées horribles où le crime est à l'enchère, et le trône au plus offrant. »

Le soir, autour de la table de son salon, elle réunissait toute sa compagnie, donnant à chacun une écritoire et du papier pour écrire, afin de jouer à « la petite poste ». La feuille remplie, on se jetait la lettre que l'on devait lire des yeux et détruire ensuite. Que de déclarations, que de soupirs, que d'espérances, que de furtives rencontres ont pu ainsi rester ensevelis dans le mystère! Chez elle, l'intérêt de chaque heure se concentrait sur l'amour. <( Pour une femme, l'histoire de son cœur est celle de sa vie », disait-elle. C'est un peu le sentiment de Sainte-Beuve [Porti^aitsi de femme., p. 104), en parlant du livre de L'Influence des passions. « Qu'on relise seulement, écrit-il de M""" de Staël, le chapitre de « l'Amour ». (ù'est l'histoire intime à demi palpitante et voilée de ce cœur de trente ans, telle qu'il nous suffit delà savoir. » Ce besoin d'aimer et d'être aimée fut si puissant en elle, que, dans son âge mùr, elle se donna, pour l'épouser, à un jeune officier italien, M. de Rocca, n'avouant son mariage qu'au moment de sa mort.

On connaît son portrait où elle est représentée en turban, la taille haute, les seins à demi découverts, les bras nus, tenant en sa main la petite branche d'arbuste, qui était le régulateur et l'excitant de ses paroles. Lamartine la voulut peindre ; et, malgré son style imagé, ses belles phrases empanachées de mots sonores, il n'a pu se défendre contre la vérité, et il a fait d'elle une sorte de paysanne de l'Helvétie, aux traits massifs, éclairés de deux yeux superbes. Son front, il le trouve trop élevé, « comme celui de sa mère ». Ses cheveux rebelles ne lui semblent point tomber mollement en plis soyeux sur les joues et la nuque. Le cou épais, aux muscles puissants, les bras charnus sont ceux

(riino habitante des montagnes, décelant plutôt une race de travail, qn'une race affinée et livrée aux conceptions de l'esprit. Il n'admire que la bouche, toujours un peu ouverte, les lèvres « palpitant de paroles muettes qui montent de l'âme perpétuellement». « Vigoureuse lille des neiges», ajoute-t-il, (( mais étrangère, au milieu de Taristocratie de Paris ».

En ce portrait, Lamartine n'insiste que sur les formes extérieures. Qu'indiquent-elles, cependant ? Que signifie ce regard fixe, impératif et droit, qui jaillit de ses yeux? En l'ensemble du visage en cette physionomie sévère, presque maussade, que distingue-t-on? N'est-ce pas la femme pleine d'ellemême etde sa supériorité, qui se juge au-dessus des autres humains et réclame, dans la société, unepla<"e prépondérante? En elle, rien n'indique la douceur, ni la tendresse suave d'un coeur féminin. Il y a de la virago, de l'amazone prête à combattre, dans cette figure, dont la bouche sensuelle et le nez épais ne peuvent tempérer l'expression revêche. On la sait violente et volontaire. Et n'est-ce pas ainsi qu'elle se montra toute sa vie ?

Sainte-Beuve l'a dépeinte également sur un portrait de jeune fille. Il y a vu un « œil confiant et baigné de clarté », C'est le contraire que la vie ensuite y a incrusté. On y discerne un caractère bien établi de fermeté et de résolution, et je doute que jamais l'expression en ait pu être tendre et attirante. Le regard devait rester trop dur. Au total, femme ambitieuse et très décidée; femme rare, comme l'a dit Sénac de Meilhan, mais peu ahnahle. Telle fut, bien sûr, M""' de Staël'.

1. Femme sans cœur, enfin, à l'égard de son mari. Bonaparte écrivait le 19 mars 1800 à Joseph qui était de la société de la célèbre genevoise : - M. de

M"»" RÉCAMIER, SES AMIS, SON SALON Eï SES FETES

SoMMAiHE. — M'"" Récamier, jolie femme, mais coquette. — Son portrait d'après sa nièce. M"" Lenormand. — Le général ïliiébault prétend que le beau Montrond fut son amant. — Jalousie de M"" Hamelin. — L'enfance et la jeunesse de Juliette Bernard. — Son mariage avec un ami de sa mère, le banquier Récamier. — Lucien Bonaparte est épris d'elle follement. — Ceux ([ue l'on connaît comme ses adorateurs. — M""' de Staël est sa meilleure amie à Paris. — La duchesse de Devonshire à Rome.

— Les femmes honnêtes s'éloignent d'elle. — Ses fêtes dans sa maison de Glichy. — Son séjour à Londres; son voyage en Hollande. — Description de l'une de ses fêtes. — Ses sympathies pour les hommes de lettres et les hommes de théâtre. — Sa première rencontre avec M""" de Staël, qui finit par la dominer.

— Jugement de Guizot sur elle.

Tous ceux qui vécurent pendant le Consulat, et, dans leurs récits, ont laissé trace de leurs souvenirs sur M'"' Récamier, s'accordent à nous la reprt'senter comme une des plus belles femmes de l'époque. Il n'est point d'hyperbole assez forte pour leur admiration. Ils exagèrent leur enthousiasme, et la peinture qu'ils font de sa beauté semble vraie, lorsqu'on a, sous les yeux, la reproduction de l'un de ses portraits. M'"" Lenormand, sa fille adoptive, dans les pages laissées sur celle, avec qui elle vécut trente ans, nous dit qu'elle avait une «taille mince, souple, élégante; des épaules, un coude la plus admirable forme et proportion ; une bouche petite et vermeille; des dents de perle, des bras charmants.

Staël est dans la plus profonde misère, et sa femme donne des diners et des bals. Si tn continues à lavoir, ne serait-il pas bien que tu engageasses cette femme à faire à son mari lui traitement de mille à deux mille francs par mois ? Ou, serions-nous déjà arrivés au temps où l'on peut, sans que les iionnètes gens le trouvent mauvais, fouler aux pieds, non seulement les mœurs, mais encore les devoirs i)lus sacrés que ceux qui réunissent les iMifants aux pères? »

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