‹ La société française pendant le consulat (volume 3)Chapitre 108 sur 144 · M""' RECAMIER. — SON SALON, SES FETES · texte numérisé non relu

M""' RECAMIER. — SON SALON, SES FETES

quoique un peu minces; des cheveux châtains naturellement houch's ; le ne/ délicat et régulier, mais bien français; un éclat de teint incomparable, qui éclipsait tout; une physionomie pleine de candeur et parfois de malice que l'expression de la bonté rendait irrésistiblement attrayante; quelque chose d'indolent et de fier; la tête la mieux attachée. C'était bien d'elle qu'on eût pu dire ce que Saint- Simon a dit de la duchesse de Bourgogne, u que sa démarche était celle d'une déesse sur les nues ». Elle eut donc beaucoup d'adorateurs. Ses familiers demeuraient sous le charme de ses grâces : (( l'éblouissement des yeux », a dit Lamartine. Fut-elle aussi pure qu'elle était belle ?

Ses admirateurs l'affirment. Et pourtant, si on analyse les traits dominants de son visage, ses yeux rieurs, sa bouche moqueuse aux coins relevés, l'air mutin et satisfait qui s'épanouit sur sa physionomie, on sent que la candeur, absente de cette jeune âme, il y reste la malice, et que loin d'être naïve, elle porte, en soi, la perspicacité de l'ascendant dont elle usera pour la satisfaction de sa coquetterie. Coquette, oui, on l'admet et riende plus. Mais chez une femme belle, la coquetterie n'est-elle pas une provocation aux déclarations passionn('es, aux confidences compromettantes? En ce concours d'hommages et d'adorations, put-elle rester toujours vertueuse, et ne se laisser jamais séduire par un entreprenant et audacieux soupirant?

Elle eut au moins une faiblesse pour M. de Montrond, que l'on appelait le beau Montrond. Le général Thiébault, si mauvaise langue qu'il soit, auraitil rapporté l'aventure de M™" Hamelin, s'il n'en eût eu la certitude? Une nuit de bal, M'"' Hamelin, une créole de sang mêlé, surveillait jalousement les pas

de M. de Montrond, son amant. Elle soupçonnait M'^^ Piécamier d'être sa rivale, et elle ne quittait pas des yeux celui qu'elle aimait et l'autre qu'elle haïssait. Elle les voit tout à coup disparaître du salon. Elle les suit. Ils montent en voiture. Elle les suit encore dans un cabriolet de louage. Arrivé à la barrière de Clichy où s'étaient dirigés les deux amoureux, elle descend, arrête elle-même les chevaux de la voiture suspecte, pousse les hauts cris, et clame dans la nuit que cette voiture renferme une femme qui lui vole son mari.

Les passants arrivent et forcent les deux fuyards à se montrer. Alors, en présence de M'"" Récaaiier, la créole alTecte une hypocrite confusion. Elle s'excuse, elle se lamente de cette surprise qui démasque une vertu trop longtemps affirmée. Puis, rentrée au bal, elle ébruite l'aventure, la colporte le lendemain en d'autres salons, et chez Caroline Bonaparte qu'elle sait l'amie de sa victime. Ce fut, quand môme, cette créole, qu'on appelait « le plus grand polisson de France », qui subit tous les désagréments de son audace. Le monde ne voulut point laisser ternir la renommée de son idole. On lit semblant de croire toujours à cette pureté, si souvent louée, et on ferma la porte des salons à la jalouse Hamelin.

D'ailleurs, on l'affirmait, le ménage Récamier n'était que l'apparence d'une union conjugale, et cette légende semblait une vérité démontrée. Personne ne doutait que les rapports des deux époux ne fussent ceux d'un père avec sa fille. Jacques Récamier avait épousé M"" Juliette Bernard à seize ans, et il avait trente ans de plus qu'elle. Juliette était encore une enfant; lui, un habitué de tous les plaisirs, aux mœurs faciles, galant homme

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cependant, séduisant de figure, très connu de tous les mondes, Tamant peut-être de la inôif de sa gracieuse épouse. Cette mère, M'"" Bernard, la femme d'un notaire de Lyon, était fort belle aussi, très entourée, très adulée. Son salon réunissait les hommes les plus aimables de la grande ville où elle rayonnait, et Jacques Récamier, lancé dans les grandes alTaires d'argent, très assidu au foyer des Bernard, qu'il retrouva dans le monde des financiers de Paris, put certainement s'emparer de la jeune fille, par son influence sur la mère.

Quelles raisons d'un mariage si disproportionné? on les devine. Pour Jacques Récamier, faiseur d'afl"aires : une réclame permanente à sa maison de banque, certain d'attirer ainsi, en ses salons, les étrangers et les hommes influents de Paris. On y venait, en effet, pour admirer cette jeune épouse dont la réputation de beauté enflammait toutes les curiosités ; ensuite, dans l'espérance de se'faire aimer de cette adorable femme, livrée à un homme qui aurait pu être son père.

Elle, néanmoins, aux premiers temps de sa nouvelle destinée, paraissait heureuse. Elle avait donné son consentement sans résistance, quittant très calme son couvent de Lyon où elle avait été élevée, pour venir à Paris se marier. Cette vie lui semblait enviable. Elle serait riche et respectée d'un vieux mari, qui devait entourer sa jeunesse de toutes les somptuosités, où son élégance native et son beau visage brilleraient d'un incomparable éclat. Sa coquetterie serait satisfaite. Si jeune!... et bientôt le centre d'un monde où elle se promettait de régner, comme sa mère à Lyon ; reine à son

foyer, reine même dans Paris oij la beauté^ sut toujours se créer un empire.

Ce fut, en pleine Terreur, au mois d'avril 1793, qu'elle épousa le banquier. Deux ans après, survient le Directoire, pendant lequel la fougue des plaisirs emporta irrésistiblement la société échappée au supplice de la guillotine. Les femmes s'abandonnèrent à tous leurs caprices, aux excentricités les plus impudiques de la mode. Mais si la jeune coquette ne se lia d'amitié avec aucune de celles qui furent célèbres en ce temps-là, vicieuses, dissolues, courtisanes affichées dans les salons de Barras, elle ne refusa point de se montrer dans les fêtes publiques, de parader en voiture découverte, à Longchamps, où la foule manifestait bruyamment sa joie de la voir; elle ne refusa pas, enlin, de quêter à Saint-Roch, certaine d'écraser de sa beauté les plus riches, les plus admirées, les plus élégantes parisiennes.

Elle avait adopté une toilette qui la désignait, tout de suite, emblème, disait-on, de sa virginité non déflorée, toilette blanche sans autre ornement que des perles, et un petit fichu négligemment noué à la créole, sur la tête. A dire le vrai, simplicité alfectée qui dénotait une supercherie, la dissimulation d'une coquetterie insatiable, qui voulait, à toute force, des louanges et un encensement.

Le mariage avait exagéré ce défaut. Elle recherchait toutes les occasions d'un triomphe. Dans sa voiture, elle s'inclinait avec un sourire aux exclamations de la foule enthousiaste, comme Feùt fait une reine aux bravos de ses partisans ; et quoiqu'elle voulût paraître contrariée de ces adulations, elle ne les fuyait point et s'en montrait friande et fière'.

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