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M"^ RECAMIER. — SON SALON, SES FETES

frères et moi, qu'à la condition expresse qu'au champ d'honneur les aides de camp de Napole'on n'auront que la paye de grenadier et leau-de-vie à discrétion pour aller au feu. » Allusion cruelle à l'origine du beau-frère de Bonaparte et à ses habitudes d'intempérance. Et là, encore, ce ne fut pas Murât qui obtint le suffrage de la belle Juliette, mais l'écrivain, dressé bravement contre ces propos de soudard.

Elle sut toujours compatir aux infortunes des auteurs, encourager leurs espérances, exalter leur succès. Devant l'esprit, devant l'intelligence, elle semblait vouloir se faire pardonner sa beauté. Y mettait-elle une intention, une coquetterie nouvelle, pour se rendre favorables ceux qui, au bout de leur plume, tenaient en suspens l'éloge ou le dénigrement? Qui sait.^ Il y avait peut-être cette préoccupation chez cette jeune femme, toujours à la poursuite d'un triomphe personnel.

La petite âme d'une coquette est si capricieuse que toutes les complications y sont possibles, dans l'espérance d'une louange et d'une admiration. On peut le croire, elle fut dévouée à M"* de Staël, parce quelle sevitadulée par elle, vantée de toutes les manières, avec une tendresse jalouse. En ses reparties éblouissantes et imprévues, M™' de Staël avait su gagner le cœur de Juliette. S'entendre dire par sa grande amie qu'elle était belle, M""^ Récamier n'en doutait pas, mais spirituelle aussi, c'était le compliment irrésistible, qui la devait lier invinciblement à la victime de Bonaparte. Or un jour, qu'assises toutes les deux sur un sofa, il restait, entre elles, un espace vide, un personnage considérable vint s'y placer avec galanterie, disant : « Il faut avouer qu'on ne saurait mieux

être qu'entre l'esprit et la beauté. » Et M""" de Staël s'inclinant vers M"' Récamier de répondre : « C'est la première fois qu'on me dit que je suis belle. » L'esprit restait pour son adorable vis-à-vis. La louange était bien forte, mais on l'admet toujours.

Guizotne s'est point rangé parmi ses adorateurs. Il l'a déclaré jadis en une étude de la Revue des Deux Mondes :

« La Rochefoucauld, dit-il, verrait dans M"'' Récamier, une grande, s])irituelle, aimable et très habile coquette, à la fois conquérante et prudente, insatiable dans sa soif d'hommages et d'adoration, consommée dans Tart de mesurer, de distribuer et d'approprier convenablement ses grâces et ses amitiés, et mettant sa vanité à garder les titres de ses conquêtes, aussi bien qu'à les acquérir. Bien plus aimée qu'elle naimait, puissante sur tous ceux qui l'aimaient, parce qu'elle ne se donnait à aucun, et les conservant tous, parce que nul ne pouvait se vanter de la posséder. Vraie reine de salon, dans sa petite chambre de l'Abbaye-aux-Bois, comme dans son InMel de la Chaussée-d'Antin. Reine charmante, mais bien plus reine que femme, sans mari, sans enfant, sans amant. Isolée, au milieu d'adorateurs passionnés, d'amis hdèles, de serviteurs dévoués; trop aimable avec tous, pour être avec tous également sincère. Lasse peut-être quelquefois des soins que lui coûtait son empire, mais probablement contente, à tout prendre, de son sort, car il était en harmonie avec sa nature, et tel qu'ellemême l'avait fait. »

Sommaire. — A Sannois. — Les personnes que reçoit M""" de Houdetot. — Comment la dépeint Norvins en ses Mémoires. — Les diners du mercredi chez la grande dame. — Jugement de Rousseau sur elle. — Ses amours avec le mnrquis de Saint-Lambert. — Elle ne vécut toute sa vie que pour être aimée. — Sa verte vieillesse. — Ses poésies. — Respect des Jacobins pour elle. — Portrait du marquis de Saint-Lambert, qui avait été l'amant de la marquise du Chatelet à Nancy. — La jeunesse de Saint- Lambert, ses poèmes, ses petits vers. — Rentrée du comte de Houdetot cliez sa femme à Sannois. — 11 devient le serviteur de l'amant de sa femme. — Le mauvais caractère de Saint-Lambert. — Les dernières amours de M"' de Houdetot.

On ne voyait plus, comme aux beaux jours de la monarchie, M""' de Houdetot, au temps du Consulat, recevoir dans sa maison de Sannois, ses amis échappés aux fureurs de la Révolution. Elle n'avait plus de salon; sa société était décimée; les encyclopédistes et les nobles de vieille souche avaient disparu. Enfin, elle avait plus de soixante-dix ans, et son ami, le marquis de Saint-Lambert, l'auteur des Saisons, avait plus de quatre fois vingt ans. Elle s'était résignée à vivre de ses souvenirs, dans la paix de son foyer.

Mais, pour ceux qui la venaient visiter, elle savait ressusciter l'esprit du siècle écoulé, dans les jolies anecdotes qu'elle contait sur ses brillants commensaux d'autrefois. On retrouvait, autour de son fauteuil, les causeries des salons élégants de Versailles, les mille riens que se communiquaient alors les esprits engoués de littérature, de science et de philosophie. De politique point; on n'en touchait mot, jadis, près des femmes rieuses et prêles à l'amour. Les aventures d'un beau cavalier, les

déceptions d'une amante trompée, étaient beaucoup plus intéressantes, pour cette société polie, qui lisait les Lettres persanes de Montesquieu, les Contes de Voltaire et la Nouvelle Hélohe de Jean- Jacques Rousseau. Sa vieillesse ne pouvait donc se conformer aux habitudes du nouveau siècle, où chacun se montrait altéré de richesse et de gloire, où le temps manquait pour les douceurs d'vme vie songeuse et sans but. Son âge la séparait des hommes bruyants, compagnons de Bonaparte. Entre elle et le temps présent, il y avait uq abîme, que maintenait la mauvaise éducation des nouveaux riches et des orgueilleux fonctionnaires, créés par les consuls. Et cependant M""" de Houdetot tenait une place considérable dans ce monde, qui surgissait des ruines du passé. On ne pouvait oublier celle que Rousseau avait uniquement aimée, et dont la mémoire, si prestigieusement évoquée par cet homme de génie, remplissait les pages des Co)ifessions de limmortel écrivain. On s'occupait d'elle toujours; et les étrangers de distinction ne quittaient point la France sans avoir tenté de lui être présentés.

Bien peu y réussissaient. Elle avait l'orgueil de soi-même, et, vieille et décrépite, elle ne recevait plus que ceux dont elle avait connu la famille, sachant bien qu elle trouverait, en eux, une bienveillance alTectueuse. A cinquante-huit ans, Norvins l'a dépeinte sous des dehors peu flatteurs : « Elle était née laide, dit-il, d'une laideur repoussante, tellement louche qu'elle en paraissait borgne... Elle était si déformée que cet automne de la vieillesse était, chez elle, presque de la décrépitude. Elle ne voyait rien d'aucun de ses deux yeux dépareillés. Le son de sa voix était, à la fois, rauque

A SANNOIS. — CHEZ IM""' DR IIOUDl-'.ToT 371

et tremblant. Sa taille plus qu'incertaine rtait inégalement surplombée par de maigres ('[)aiiles. Ses cheveux tout gris ne baissaient plus (bjviner leur couleur primitive. Mon père, qui l'avait vu marier, me disait plaisamment qu'elle était toujours aussi jolie que le jour de sesnoces. M^'de Houdetot était une véritable ruine qui en soutenait une autre. » L'autre? le marquis de Saint-Lambert, son amant. Sur l'esprit de la noble dame, Norvins est plusélogieux. « On avait bientôt oublié son incomparable laideur, ajoute-t-il, car l'esprit et le sentiment et jusqu'à la sociabilité, n'avaient rien perdu, en elle, de l'action, de la puissance, du charme, qui jadis l'avaient si justement distinguée. Rien n'était plus imprévu, plus délicat, plus piquant que sa conversation. »

Norvins était jeune, presque adolescent, lorsqu'il rencontra M""" de Houdetot, chez M"'' de La Briche, et cet Age est sans pitié. Il jugeait la vieille femme avec impertinence. Il dénonce même, comme uu scandale, la liaison interminable qui unissait cette amoureuse forcenée au marquis de Saint-Lambert, sous les yeux du vieux mari, point jaloux, devenu l'ami et le serviteur empressé de celui qui avait pris sa place, et, pendant plus de quarante ans, l'avait gardée. jM""" de Rémusat est plus respectueuse. En quittant son service, aux Tuileries, près de M"" Bonaparte, elle entrait avec plaisir, dit-elle, dans la maison de cette « aimable vieille », dont elle goûtait la jeunesse de cœur et la fraîcheur d'imagination. Sa mère, M""" de Vergennes, une parente du ministre de Loliis XVI, l'y conduisait souvent, et elles y rencontraient les descendants des vieilles familles de l'ancienne cour, heureux

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de se retrouver entre soi et de revivre, en pensée, le temps de leur splendeur évanouie ^

11 restait des Larocbefoucauld-Liancourt, dont le chef avait fondé, à Liancourt, une école d'Arts et Métiers, pour les enfants des militaires pauvres et, après de longs voyages, en Suisse, en Angleterre, aux Etats-Unis, était rentré en France ; il restait des Breleuil, celui même qui avait été ambassadeur de Louis XV en Russie, en Suède, à Naples, puis, sous Louis XVI, ministre de la maison du roi, émigré à Soleure, et nouvellement revenu de son exil volontaire ; et encore des Beauveau, lorrains, amis de Saint-Lambert; des d'Estissac, alliés aux

1. « On ne peut guère, écrit M"" de Rémusa t, porter plus loin que M°"= delloudetot, je ne dirai pas la bonté, mais la bienveillance. La bonté demande une sorte de discernement du mal. Elle le voit et le pardonne. M"" de Houdetot ne l'a jamais observé dans qui que ce soit. Nous l'avons vue souffrir, à cet égard, souffrir réellement lorsqu'on exprimait le moindre blâme devant elle, et dans ces occasions, elle imposait silence d'une manière qui n'était jamais desobligeante, car elle montrait tout simplement la peine qu'on lui faisait éprouver. Cette bienveillance a prolongé la jeunesse de ses sentiments et de ses goûts. L'habitude du blâme aiguise peutêtre l'esprit beaucoup plus qu'elle ne l'étend, mais, à coup sûr, elle dessèche le cœur et produit un mécontentement anticipé qui décolore la vie. Heureux celui qui meurt sans être détrompé! Le voile clair et léger qui sera demeuré sur ses yeux, donnera à tout ce qui l'environne, une fraîcheur et un charme que la vieillesse ne ternira point. Aussi, M""" de Houdetot disait-elle souvent ; ■< l^es plaisirs m'ont quittée, mais je n'ai point à me reprocher de m'être dégoûtée d'aucuns. » Cette disposition la rendait indulgente dans l'habitude de la vie et facile avec la jeunesse. Elle lui permettait de jouir des biens qu'elle avait appréciés elle-même et dont elle aimait le souvenir, car son âme conservait une sorte de reconnaissance l)our toutes les époques de sa vie. Par suite de la même disposition expansive, elle avait éprouvé de bonne heure un goût très vif pour la campagne. Avide de saisir tout ce qui s'offrait à ses impressions, elle s'était bien gardée de ne pas connaître celles que peut inspirer l'aspect d'un beau site et d'une riante verdure; elle demeurait en extase devant un point de vue qui lui plaisait; elle écoutait avec ravissement le chant des oiseaux; elle aimait à contempler une belle Heur, et tout cela jusque dans les dernières années de sa vie. Jeune, elle eut voulu tout airner. et ceux de ses goûts quelle avait pu garder sur le soir de ses ans, embellissaient encore sa vieillesse, comme ils avaient concouru à parer cette heureuse époque qui nous |)ermet d'attacher un plaisir à chacune de nos sensations. »

Larocbefoucaiild ; des Rohan-Chabot; des Boufflers, papillonnant dans tous les salons; des Damas, parents du fidèle compagnon des princes émigrés; et le petit de Laborde, et des La' Live, dont les survivants possédaient le beau domaine seigneurial du Marais et les terres de la Chevrette, terres sans château, démoli par ordre de M. de Belzunce, le dernier propriétaire, avant son émigration.

Tous les mercredis, la grande dame les recevait à dîner ainsi q ue de jeunes écrivains dont la vie rassise recherchait les réminiscences du passé. Et le dîner achevé, — ce repas qui n'était qu'un moyen de réunion, et non une occasion de bonne chère, — elle s'enfonçait dans son fauteuil, le dos courbé, la tête inclinée sur la poitrine, presque immobile, parlant peu et très bas, prenant intérêt à toutes les paroles qui s'envolaient autour d'elle, relevant l'esprit et la finesse des récits, en y ajoutant le charme d'une épithète; bonne et bienveillante, ne déchirant jamais personne de critiques amères, comme l'a écrit M'"^ de Rémusat; prenant pour une vilenie la médisance, et par cette extrême modération s'attirant le respect et la déférence de tous ceux qui auraient pu mal juger de sa vie et de ses amours.

Et, au vrai, chacun de ceux, qui la connurent dans sa jeunesse, ont laissé d'elle un portrait aimable, non point de sa figure, dont les traits étaient vulgaires, avec un nez gros et des yeux ronds, mais de son caractère, de son esprit, de son cœur, ouverts aux nobles idées, aux conceptions charmantes et d'une poétique imagination. Tous ont écrit comme Rousseau, son enthousiaste adorateur, rapportant qu'elle était fidèle à sa société, fière et franche dans ses relations, égayant ses causeries de saillies inattendues, parties de ses lèvres en fu-

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sées retentissantes ; et, comme Rousseau encore, tous ont vanté ses talents agréables. Elle jouait bien du clavecin, dansait avec une j^Tàce séduisante et savait traduire envers faciles et empreints d'une tendre mélancolie, — elle si gaie, — la pensée qui toujours la ramenait à celui qu'elle aimait. Jusqu'à la lin de sa vie, la poésie lui fut familière. Elle débitait ses madrigaux sur l'amour, penchée sur son métier à broder, comme si elle les eût tirés de sa mémoire, devant les personnes de sa famille qui l't'coutaient parler et recueillaient avidement, pour les conserver, ces douces et sentimentales élégies, émanées de son cœur.

Chateaubriand ne la point voulu louer. Il l'avait rencontrée plusieurs fois au château du Marais, chez M""" de La Briche ; et s'il n'est point aussi acerbe que le jeune de Norvins, il arrange ses phrases pour bien marquer sa désapprobation de ces liaisons, communes au xviu" siècle dont la morale mondaine était peu sévère'. Ces situations compromettantes, dit-il, prenaient, par la longueur du temps, l'apparence d'être légitimes. Mais, décorées de rides, elles blessaient la raison et si elles persistaient malgré tout, ajoute-t-il, c'est que « l'on restait unis par respect humain, » et il ne doute pas, après avoir vu celte triade plus que septuagénaire, le mari, l'amant et la femme,

1. On iHait bun mari, disent les iiuMuoires ilu temps, loi's(ju'(in donnait à sa femme trente jours par an. Léo Claretie, dans sim étude sur M""' de Houdetot, cite deux anecdotes, qui nous montrent bien l'état du mariage, tel que le com(irenaient alors deux époux. L'un deux demande à sa femme de lui faire la grâce de le tutoyer : « Eh bien ! va-t-cu", lui dit-elle. On rapporte, enfin, la lettre curieuse de la comtesse de Maugiron à son mari : « Je vous écris parce que je n'ai rien à faire : je finis ])arce que je n'ai rien à vous dire. » — « Signé : Sassenage, très fâchée d'être de Mausirnn ...

qu'ilsne se délestassent cordialement, «dans toute la mauviase humeur de Fàge ». Chateaubriand a raison. M"" de Houdetot ne pouvait être heureuse, entre un vieil amant atrabilaire, poète tombé en enfance, à demi paralytique, toujours jaloux et toujours injuste, et unmarinon moins vieux, qui s'était fait l'esclave de son tyran domestique. L'impossibilité de vivre autrement les retenait liés ensemble. M""" de Houdetot était trop âgée pour rompre avec l'un des deux. La fatalité la dominait; elle suivait sa vie ainsi faite, semant de roses sa vieillesse, avec l'inconscience d'une femme quia tout sacrifié à ses amours.

A la lin même, elle s'en fit gloire. Elle honorait en elle cette longue fidélité, dans l'adultère. Elle l'écrivait, elle le chantait. Où qu'elle se fût montrée elle avait été accompagnée de son amant. M""' d'Epinay, sa belle-sœur, écrit àGrimm, qu'elle les recevait tous les deux à la Chevrette ; et au Marais, chez M"' de La Briche, M"'' de Houdetot s'y rendait en vacances, avec Saint-Lambert. D'ailleurs, si étourdie, si folâtre, si rieuse en sa jeunesse, qu'elle s'inquiétait peu de l'opinion de ses amis. Elle voulait être heureuse à sa façon, pensant, comme beaucoup de gens, même aujourd'hui, que, rompant les liens du mariage, elle ne nuisait qu'à elle seule, point aux autres. Aimer et être aimée, elle renfermait sa vie entre ces deux bonheurs. Veuve de son amant et de son mari, elle s'écriait :

Oui, j'aime encore ; et l'amour me console; Rien n'aurait pu me consoler de lui ! '

I. Quelques années auparavant, Saint-Lambert, vivant tuujiun-;, elle avait composé les petits vers suivants sur la Vieillesse:

Oh 1 le bon temps que la vieillesse ! l'.r qui fut plaisir est tristesse,

Jadis elle avait écrit à Rousseau: « Je m'occupe beaucoup de ma santé, moucher citoyen ; elle est trop chère à tout ce à quoi mon cœur s'attache, pour n'y point donner tous mes soins. C'est par eux que j'aime la vie ; c'est pour eux que je la veux conserver. 0 amour, o amitié! Tant que vous existerez pour moi, vous embellirez mes jours, et vous me les rendre/ chers. Ne me demandez pas quelle est ma vie! Je remplis indifféremment les devoirs de la société, auxquels je ne fais que me prêter. Je vais aux spectacles, pour mon amusement et ma dissipation. Mais mon occupation la plus chère, la plus continue, la plus délicieuse, c'est de me livrer aux sentiments de mon cœur, de les méditer, de m'en nourrir, de les exprimei- à qui me les donne. Voilà ce qui compose ma véritable vie et qui me fait sentir le plaisir d'exister. »

Ce fut, en son bel âge, son idéal invariable : se donner tout entière à l'amour. Elle l'avait si énergiquement exprimé, qu'elle ne voulut point s'en dédire et qu'en sa vieillesse, malgré la dure servitude de l'adultère, malgré les explosions de colère de Saint-Lambert, elle persista dans son attendrissante affection pour lui. Elle supportait avec une douceur et une patience angéliques ses remontrances

ce qui fut rond devient pointu; l'esprit même est cogne-fêtu. On entend mal; on n'y voit gruère ; on a cent moyens de déplaire.

Ce qui charme nous semble laid.

On voit le monde tel qu'il est.

Qui vous cherchait vous abandonne.

Le bonheur, la froide vertu, chez vous n'attirent plus personne ; on se plaint d'avoir trop vécu.

Mais dans ma retraite profonde, qu'un seul ami me reste au monde je croirai n'avoir rien perdu.

criardes. La nature du poète était devenue exigeante et quinteuse. 11 reprochait à sa maîtresse de ne lui être point secourable. Il grondait plus fort; elle se montrait plus douce, le conduisait à la table de jeu oi!i il se plaçait entre elle et le comte de Houdetot ; puis, dès qu'il s'endormait, les cartes à la main, le guidant, aidée de son mari, jusqu'à la chambre oi^i il couchait, et l'un et l'autre surveillant le sommeil de cet homme impérieux, pour le ramener au jeu, aussitôt qu'il était éveillé.

Assurément ce ne pouvait être un plaisir, encore moins une félicité, de vivre attachée à cet amant usé et vaincu par la vie. L'habitude seule lui pouvait imposer cet asservissement désagréable. Le pli de cette obéissance s'était incrusté en sa volonté, et elle s'y était soumise docilement. Quoique en aient dit ses historiens, enclins à la louange, il est certain que cet avilissement lui pesait. Elle avait honte de traîner, avec soi, cette loque humaine dont elle subissait les caprices, s'efïbrçant de tirer encore quelques étincelles de cet esprit obscurci et défaillant, lorsque, devant elle et sa compagnie, il paraissait trop déprimé et trop inerte. Pour ce dévouement inaltérable, — un dévouement de Sœur de charité et non d'amante, — Norvins la qualifiait « d'héroïne de l'adultère » ; Chateaubriand évoquait la « justice de Dieu ». Elle vantait la vieillesse et le bonheur d'aimer en ses vieux ans. N'était-ce point finesse et habileté, afin de ne donner aucune prise à la médisance. Tant qu'elle se dirait heureuse et resterait fidèle à son passé, le monde la respecterait. Elle s'était créé un rôle et une figure ; elle s'y perpétuait, n'en voulait point sortir.

Alors, en cette vieillesse, qui, pour d'autres femmes, eût été la fin de leur intluence. M""" de

Houdetot garda son auréole et suscita toujours la curiosité des nouveaux venus dans la société. Cette jeunesse de cœur qui survivait à ses nombreuses années; ce contentement à parler de ses amours, à les divulguer; cette exubérance de sentiments romanesques, cette sensibilité, cette passion, qui semblaient irréductibles; ces souvenirs du temps passé, aussi précis et aussi vivants que s'ils eussent été de la veille ; cette bonne humeur toujours présente, même dans les jours assombris de l'âge, rendaient la comtesse de Houdetot invulnérable et respectable. Elle personnifiait, elle résumait, à la naissance du siècle, l'état d'une société tout à fait morte. On la venait voir, pour l'entendre parler de Rousseau, devant le buste qu'elle possédait en son jardin de Sannois, à côté de bien d'autres, agréables à ses yeux, dont le socle était orné de ses devises. Les hommes au grand cœur y dominaient. Au-dessous de Fénelon, elle avait écrit: " Fuis, méchant; Fénelon te voit. »

Cette démangeaison d'amour, eîle se l'était inoculée. C'était, en elle, passion factice, besoin de parler de son cœur, de se croire nécessaire à quelqu'un. A soixante-treize ans, que pouvait-elle aimer en Saint-Lambert? L'amour avait fait place à un être qu'elle revêtait, en imagination, des séductions du souvenir. C'était l'idole transfigurée, l'idole d'autrefois qu'elle révérait en lui déchu, comme on révère une Heur desséchée, qui fut, en son éclat, la parure d'une toilette, ou la source du paifum d'un meuble précieux.

On s'explique, de cette manière, son insouciance des dangers de la Révolution. Toujours souriante, toujours frivole, ne s'occupant que de son amour, elle traversa les mois de la Terreur, sans rien

changer à sa vie, donnant des fêtes en son hôtel, au moment le plus terrible des émeutes populaires, allant, venant de Paris, à Sannois et aux châteaux voisins, où s'étaient réfugiées quelques-unes de ses amies. Au Val, elle visitait la princesse de Poix et la duchesse de Noailles, qui y séjournaient dans un effroi continuel, redoutant une arrestation. Elle tâchait de les rassurer, bravant ouvertement la fureur des Jacobins contre les nobles, sentant bien que l'ombre de Rousseau, le dieu de l'époque, était sa grande sauvegarde. Qui, parmi les plusfarouches sectaires, eût osé mettre la main sur celle que Rousseau avait aimée si éperdùment?

Cette auréole ne sévanouit jamais. Lorsque le calme fut rétabli dans la société, ceux qui avaient connu le grand misanthrope de l'Ermitage, La Harpe, Morellet, Suard, revinrent faire cortège à la vieillesse de son idole; Suard, le plus assidu, tenait à cette amitié de grande dame qui flattait sa vanité de bourgeois. Ceux-là pouvaient, avec elle, parler des philosophes, de Grimm, de Diderot, de d'Alembert, de d'Holbach, qu'ils avaient fréquentés, jadis, à la Chevrette, chez M""" d'Epinay ; au Marais chez M"" de La Briche ; parler de Marmontel ', enfin, après trois années de séparation depuis sa mort.

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