Manuoiitel écrit en ses Alrmoires pour ses eut'aiits
« Vous .avez entendu dire mille fois par votre mère et diins sa famille (elle était nièce de Morelleti quel était pour nous l'agrément de vivreavec M. de Saint-Lambert et la comtesse de Houdetot, sou amie, et quel était le cliarme d'une société où l'esprit, le goût, l'amour des lettres, toutes les qualités du cœur, les plus essentielles et les plusdésirables, nous attiraient, nous attactiaient, soit auprès du sage d'Eaubonne (Saint-Lambert), soit dans, l'agréable retraite de la Sévigné de Sannois (la comtesse de Houdetot;. Jamais deux esprits et deux âmes n'ont formé un plus parfait accord de sentiments et de pensées. Mais ils se ressemblaient surtout par un aimable empressement à bien recevoir leurs amis. Politesse à la fois libre, aisée et attentive; politesse d'un goût exquis qui vient du cœur-ijui va au cœur et qui n'est bien connu que des âmes sensibles. »
Saint-Lambert, son amant, matérialiste et athée, coQime d'Holbach, ne l'avait pas toujours été^. Par de plus engageantes qualités d'esprit, elle avait été attirée vers lui: par la douce philosophie et les tendres sentiments qui régnaient en ses premières productions de poète. Ses Fables Orientales avaient reçu la consécration du célèhre Thomas ; ses petits vers étaient tournés en l'honneur de lamour avec une nuance mélancolique, qui répandait sur eux un grand charme. Elle se répétait ce distique de lui, souvent cité :
Le temps qui fuit sur nos plaisirs, Semble s'arrêter sur nos peines !
D'ailleurs, il arrivaitde Nancy, avec le patronage des Beauveau et des Boiifflers, précédé dune réputation de séducteur; rival heureux de Voltaire près de la marquise du Chatelet, qui était morte en couches des suites de ses amours'-.
1. Au second chant des Saisons, l'été, lors(in'il peint la priifoiiiieur religieuse d'une forêt, il écrit :
Tout semble autour de moi plein de l'Klre su|irème !
2. Voici ce qu'a écrit la marquise de Créqui sur sa cousine :
« C'était une colosse dans toutes ses proportions. C'était une merveille de force et un prodige de gaucherie. Elle avait des pieds terribles et des mains formidables. Elle avait déjà la peau comme une râpe à muscade. Enfin, la belle Emilie était un vilain cent-suisse ; et pour souffrir que Voltaire osât parler de sa beauté, il fallait que l'algèbre et la géométrie l'eussent fait devenir folle. Ce qu'elle avait d'insupportable, c'est qu'elle avait toujours été pédante et visait à la transcendance en fait de compréhension, tandis qu'elle embrouillait tout ce qu'on lui mettaii en mémoire, et qu'elle en faisait une manière de hochepot indigestible. »
Grimm, sur elle, fit cette épitai)he :
Cy gît qui perdit la vie, dans le double accouchement d'un traité de philcsophie, et d'un malheureux eut'anl.
Lequel des deux nous l'a ravie?
Sur ce funeste événement quelle opinion devons-nous suivre ?
Saint Lambert s'en prend au livre; Voltaire dit que c'est l'enfant.
Enfin la marquise d'Epinay, la belle-sœur de M""" de Houdetot, l'avait vu dans le salon de M"" Quinault, et elle lui avait trouvé « infiniment d'esprit, autant de goût que de délicatesse et de force dans les idées ». Elle ajoutait, « qu'il était vraiment poète '). La petite étourdie, la jeune comtesse, qui ne savait oii placer son cœur, en devint tout de suite amoureuse, et elle ne fut pas longue à céder. Et puis il n'avait pas encore quai-ante ans', et le portrait de sa jeunesse, gravé par Adam, nous le montre sous des dehors assez beaux. Mais Norvins, qui le vit à plus de soixante-dix, a laissé de lui un portrait, sans doute plus vrai, parce qu'il est moins flatté.
<( Il était petit, dit-il, d'une laideur pleine de physionomie, dont la mobilité était plutôt irritante que caressante, ainsi que l'était son organe. Ses yeux étaient encore vifs et leurs regards empreints habituellement d'un mélange de dédain et de malignité, qui se reflétaient sur ses lèvres. Une perruque à bourse, surmontée d'un fer à cheval très élevé, semblaient vouloir suppléer, comme les talons de Louis XIV, à la petitesse de sa taille. Un habit de drap gris à la française, une veste blanche, une culotte de prunelle noire, des bas gris et des sou-
1. Voici une anecdote que raconte lady Morgan, concernant le portrait en miniature donné par Voltaire à M"'^ du Chatelet. Voltaire prétendait trouver ce portrait dans le chaton d'une bague que portait la marquise, et il demandait la bague au marquis. Celui-ci lui répondit: « Ce portrait fut remplacé par le mien. >' Les pleurs de Voltaire cessèrent tout à coup de couler, n demanda la preuve de cette trahison à l'amitié et à l'amour. L'anneau fut apporté, et on lit jouer le ressort secret. L'anneau s'ouvrit et laissa voir le portrait du jeune et chevaleresque Saint-Lambert, dans toute la supériorité imposante de la jeunesse et de la gloire militaire. Le philosophe ferma le ressort et remit la bague à l'époux désespéré. (Lady Morgan, t. II, p. 340.)
\. Il était né à Nancy en 171G. etil avait servi dans l'état-major du roi Stanislas.
liers à boucles, complétaient son costume de campagne, avec les manchettes et le jabot d'usage et un chapeau rond à larges bords. »
Costume do campagne! Il le porta presque toujours vers la fin de sa vie. Afin de n'être point séparé de sa maîtresse, il était venu s'intaller à Eaubonne, près de Sannois, et c'était là qu'il recevait ses amis, les encyclopédistes, dont il avait adopté les idées et pour lesquels il écrivait. Les fêtes qu'il leur otTrait, en sa demeure, étaient fort gaies, ornées d'un luxe aimable. Les menus de sa table étaient exquis, et les plats, servis au milieu d'une profusion de tleurs dont l'arôme chatouillait l'odorat, très développé, en lui, beaucoup plus développé que le sens de l'ouïe, très affaibli en sa vieillesse. Cette privation de jouir, autant que d'autres, de la conversation ambiante, ce silence et cette solitude, causés par son infirmité, produisirent, certainement, ce changement d'humeur dont souIVrit, sans se plaindre, M"" deHoudetot. Il avait été beau causeur, fin et plaisant en son âge mûr, s'excitant aux récits de ses commensaux et doublant leur hilarité, en y ajoutant des réflexions spirituelles. Ce fut le beau temps de ses amours avec M"' deHoudetot, qui ne pouvait regretter la société de son mari, querelleur, brutal et joueur. L'âge enleva à Saint-Lambert ses qualités charmantes. Boudeur, alors, grognon, jaloux, presque méchant, il opprimait de ses exigences la bonne comtesse qu'il avait réduite h l'état de servante. Jaloux à ne plus supporter le partage de l'affection qu'elle lui donnait généreusement et d'une âme toujours égale: « Mourons ensemble, lui disait-il, souffrant de penser qu'elle pourrait lui survivre. » « Mais, non ; vivons ensemble », répliquait-elle, peu disposée à
A SANNOrS. — CHEZ M™'' DE IIOUDETOT 383
sacriiier sa vie pour celui qu'elle ne choyait plus que par « respect humain » ; le mot <le Chateaubriand.
Les Saisons lui avaient ouvert les ])ortes de i'x\cadémie, et ce jour-là M"" de Houdetot triompha au premier rang des admiratrices du nouvel élu. Les Saisons, pourtant, n'égalaient point les poésies fugitives de cet amant. A part quelques tirades où la verve a secondé les ell'orts durimeur, il s'y trouve bien des banalités et bien des ])lalitudes'. C'était ce qu'écrivait à lord Walpole, M'"' du Detl'and : " Ce Saint-Lambert est un esprit froid, fade et faux. 11 croit regorger d'idées; c'est la stérilité même; et sans les roseaux, les ruisseaux, les ormeaux et les rameaux, il aurait bien peu de chose à dire. »
Un jour, le comte de Houdetot, ayant perdu celle qu'il avait aimée pendant plus de quarante ans, voulut se rapprocher de sa femme. C'était en 1703. Il vint à Sannois et s'y installa entre les deux amants. Vieux aussi, il ne demandait qu'une petite place à ce foyer envahi par un autre, et il consentait à ne point troubler l'accord existant. Mais déjà l'amante avait perdu toute autorité et n'était plus qu'une garde-malade. Le comte se résigna au même servage que sa femme. Saint-Lambert eut alors deux serviteurs, et les soins du mari lui devinrent bientôt plus agréables que ceux de sa maîtresse. Elle ne savait point, disait-il, lui donner le bras, arranger ses coussins sur son fauteuil avec aulant