‹ La société française pendant le consulat (volume 3)Chapitre 120 sur 144 · Coloiul)ey, linetlef!. Salons et Cabarets, t. U, p · texte numérisé non relu

Coloiul)ey, linetlef!. Salons et Cabarets, t. U, p

« C'est en l'honneur de ^1""= Helvétius que Fontenelle poussa l'exclamation si connue : « Ah ! Madame, si je n'avais que quatre-vingts ans I » Lorsqu'il vint lui rendre visite quelques jours après son mariage, Helvétius l'ayant prié de s'asseoir en lui montrant sa femme qui s'était mise debout pour le recevoir: Ah ' dit-il, c'est un astre qui se lève pour moi et qui se couche pour vous. » Un autre jour, s'étant rendu à une invitation à diner il passa devant M°"<= Helvétius inconsidérément, pour se mettre à table, après lui avoir adressé les plus aimables compliments:" Voyez, lui ditelle, le cas que je dois faire de vos galanteries ; vous passez devant moi. sans me regarder. «

« — Madame, répondit le vieillard, si je vous eusse regardée, je n'aurais pas liasse; >•

2. D'Holbach, qui séjournait l'hiver, rue Royale-Saint-Honoré, s'établissait pendant la belle saison, au Grand-Val, magnifique château appartenant à sa belle-mère. M""' d'Aine, et situé à l'extrémité de la presqu'île que forme la Marne, au moment de se jeter dans la .Seine. .Ses amis le gratifiaient du titre de baron, parce qu'il était né eu Allemagne, à Heidelsheim, dans le Palatinat.

Sa fortune était loin d'être aussi considérable que celle d'Helvétius,maiB il faisait, sur le chapitre de la bienfaisance, un emploi mieux ordonné de ses soixante mille livres de rente. Il lui disait : " Vous êtes l)rouiilé avec tous ceux que vous avez obligés, et moi, j'ai conservé tous mes amis. "

mangeait mAmetrès bien. Galiani lavait surnommé (( le maître d'hùtcl de la philosophie ». Le menu était choisi, les vins excellents, mais la conversation n'y avait point ce ton léger de causticité, ni cet éblouissement qui surgissait des réparties crépitant autour de la jolie femme d'Helvétius. La baronne d'Holbach ne se faisait point apprécier des convives de son mari. Son portrait dénonce une physionomie dure. Après le repas, elle se retirait dans l'embrasure d'une fenêtre avec un de ses intimes et on l'oubliait. Elle passa dans le siècle obscurément. Personne n'en parle, tandis que le nom de ]y[mo fjelvétius est resté populaire. Les mots de cette agréable causeuse furent soulignés, montrant qu'elle avait bien le sentiment de son origine aristocratique et de sa supériorité intellectuelle. Elle n'eslimait des gens que leur qualité d'esprit et leur valeur morale. Un jour que le maréchal de Beauveau, son parent, lui reprocliait sa négligence pour le deuil d'un mort, illustre autant qu'il l'était luimême : « Je ne sais si j'étais de sa famille, répondit-elle, mais savait-il si j'étais de la sienne? »

Elle n'était plus jeune, lorsqu'Helvétius l'épousa en 1751, puisqu'elle était née en ilJS'. Sa tante ^^ M™'' de Grafiigny, qui l'avait tirée de sa province, pour l'adopter, la conduisait dans les salons, afin de la faire connaître et admirer, de préférence chez M"" de Tencin oii elle fut remarquée par Helvélius. Joli homme, aux traits accentués, le visage fort, les yeux bien ouverts et menton à fossette, il passait pour coureur de ruelles et coquetant surtout dans les coulisses de l'Opéra.

Issu d'une famille de médecins hollandais, qui avaient eu la clientèle de la Cour, depuis Louis XIV, protégé de la reine Marie Leczinska, il reçut d'elle

une ferme générale qui lui donna un revenu par an de cent mille écus, trois cent mille francs, équivalant certes à un demi-million de notre temps. Tel, et déjà connu dans la bonne société, il plut à M"" de Ligniville, qui était pauvre et un peu délaissée, malgré sa beauté. Après son mariage, il se crut assez riche pour occuper ses loisirs, suivant son caprice. Il abandonna sa place dans les finances, au grand étonnement de Mackau, le contrôleur général, et acheta une terre magnifique dans le Perche, à Voré. Il désirait la gloire et la rechercha dans la retraite et l'étude, passant huit mois à Voré, quatre mois à Paris où il recevait, dans son hôtel de la rue Sainte-Anne, tous les penseurs dont il acceptait les idées. Cependant il aimait la chasse passionnément, autant que la philosophie, et, pour conserver son gibier, ses gardes faisaient aux braconniers une guerre sans merci : sujet de raillerie pour Diderot, lorsqu'il apprenait les punitions iniligées aux pauvres hères qui avaient fusillé quelques lièvres, pendant que le fastueux propriétaire vantait, en ses écrits, les devoirs des liommes les uns envers les autres. « 11 est environné, là, écrivait Diderot, de voisins et de paysans qui le haïssent. On casse les fenêtres de son château ; on ravage, la nuit, ses possessions; on coupe ses arbres; on abat ses murs ; ou arrache ses armes des poteaux. La lisière de ses bois était peuplée de malheureux, retirés dans de pauvres chaumières ; il a fait abattre toutes ces chaumières. Ce sont ces actes de tyrannie réitérés qui lui ont suscité des ennemis de toute espèce, et, comme disait M'"'' de Noce, d'autant plus insolents qu'ils ont découvert que le bon philosophe est pusillanime. Je ne voudrais point de sa belle terre de Voré, à la condition d'v vivre dans

des transes perpétuelles. Je ne sais quel avantage il a retiré de sa manière d'administrer sa terre, mais il y est seul, mais il y est haï, mais il a peur. Ah ! que notre dame Geoffrin était bien plus sage, lorsqu'elle disait d'un procès qui la tourmentait : « Finissez mon procès; ils veulent de l'argent. J'en ai. Donnez-leur de l'argent. Et quel meilleur emploi puis-je faire de mon argent que d'en acheter le repos?... » Dans ses Mémoires (Tune inconnup^ M""' Cavaignac parle aussi d'Helvétius, d'après les souvenirs de sa mère, qui était conduite à Voré par son mari. Sa mère était jeune et jolie, et les galanteries d'Helvétius lui étaient fort déplaisantes, comme à toutes les jolies femmes. Ce qui n'a pas empêché, dit-elle, les faiseurs de mémoires, (( d'ériger sa veuve en Artémise >■.

Jusqu'au jour de la publication de son livre sur r Esprit , il avait vécu dans les faveurs de la Cour, étant maître d'hôtel de la reine. Mais, en 1758, après la mise en vente de son volume, les princes et les courtisans, le grand Dauphin ensuite, furent indignés des doctrines que le philosophe y propageait. Helvétius voulut arrêter l'orage, en s'expliquant, en rétractant ses opinions, ce qui ne lui était point conseillé par sa jeune femme. Il le lit quand même, et, malgré cette palinodie, il ne put détruire les préventions déchaînées contre ses opinions. Il fut considéré comme un éncrgumène dont il fallait se défier.

A l'étranger, ce fut le contraire. Ce livre, traduit, eut un grand retentissement et des admirateurs. En Angleterre, l'auteur fut reçu avec distinction par le roi; en Prusse, le grand Frédéric l'accueillit à sa table. Plus hardi que les autres philosophes, il avait analysé sans ménagement les opérations

de Tcsprit, atTirmanL que Tliomme pensait et raisonnait à l'instar des animaux ; que J'intt'Tct était le fondement de toutes nos actions, de nos vertus aussi bien que de nos vices. De là, les déductions les plus contraires aux doctrines spiritualistes, toujours en faveur, et le soulèvement de colères contre ce livre et contre son auteur.

M"" du Déliant tâchait de le consoler et dattènuer TaigTcur de ses adversaires, en disant que tant de bruit était inutile, car Helvétius n'avait « révélé que le secret de tout le monde » ; le secret de tout le monde, peut-être, en se rappelant d'Helvétius « sa chasse aux idées », mais non révélé la croyance universelle, puisque le sujet de cette thèse est encore en débat aujourd'hui". ^ „

Ln mourant, Uelvetms laissait à sa veuve quatre millions, et deux filles que Franklin, familier d'Auteuil, pendant son séjour en France, désignait sous le nom lY Etoiles. La Convention y ajouta le

1. La biographie universelle de Michaud inialyse l'ouvrage d'Helvélins de la manière suivante :

Voici, dit-elle, les principaux résultats des quatre discours ipii le cnniposent [L'Esprit) :

« 1» Toutes nos facultés se réduisent à la sensiliilité physique. Se ressouvenir, comparer et juger ne sont proprement que sentir. Nous nedift'érons des animaux que par une certaine organisation extérieure;

« 2° Notre intérêt fondé sur l'amour du plaisir et sur la crainte de la douleur, est l'unique mobile de nos jugements, de nos actions, de nos affections. Nous n'avons pas la liberté de choisir entre le bien et le mal. 11 n'existe point de probité absolue. Les notions du juste et de l'injuste changent suivant les coutumes.

« 3° L'inégalité des esprits ne dépend (]ue .l'une organisation i)lus ou moins parfaite. Elle a sa cause dans le désir inégal de s'instruire, et ce désir provient des [tassions dont tous les hommes, communément bien organisés, sont susceptibles au même degré. Nous (louvons donc tous aimer la gloire avec le même enthousinsme, et nous devons tout à l'éducation.

<- 4° L'auteur fixe les idées que l'on attache aux différents noms donnés à l'Espi'it : tels que le génie, l'imagination, le talent, le goût, le bon sens. le bel esprit. Les définitions de ce geore sont ce qu'il oft're de plus satisfaisant. 11 les discute avec finesse et choisit adroitement ses exemples. »

titre de Filles de la Nation, en mémoire de leur père dont les ouvrages avaient démontré l'égalité des hommes, conquête la plus précieuse de la foi républicaine. Les deux filles se marièrent à leur guise : l'une au comte de Mun, avec qui elle divorça o^Xo bientôt; l'autre au comte d'Andlau, directeur d'une

fonderie de boulets. La mère leur distribua la for- f^.^^*^ tune de son mari, ne se réservant qu'une rente modeste de vingt mille livres, assez considérable pour recevoir largement ses amis.

Sa maison se trouvait à la porte du bois, entourée d'un parc de trois arpents, où son jardinier cultivait, sous ses ordres, une variété infinie d'hortensias et de rhododendrons. Elle-même élevait une colonie de chiens et de chats, et des oiseaux en nombre, dans une immense volière, obligeant ses amis à respecter la quiétude et la paresse de ses bètes fourrées, qui ne se réveillaient de leur indolence que pour manger leurs reliefs sur une vaisselle plate; et ses parasites s'emparaient de tous les fauteuils du salon, salissant les sièges oîi n'osaient plus s'asseoir les visiteurs.

Dans les commencements du séjour, à Auteuil, de l'aimable veuve, l'abbé Morollet y venait passer plusieurs jours de chaque semaine, et, le matin, dans le bois, il se promenait à cheval, en sa compagnie. C'était le temps oîi Franklin descendait de Passy pour la voir, poussé par une sympathie qui se changea bientôt en adoration. Il voulut l'épouser et le lui proposa, mais elle refusa, attachée au nom de son mari. Cependant, et pour lui seul, l'adorateur américain, elle consentit à se déplacer et à rendre ii l*assy les visites de Franklin. Puis, en 1785, le grand homme partit, et les événements dont la France fut le théâtre, lirent oublier à

iM"'" Helvétiiis cet ancien et fidèle ami. Les drames sanglants des émeutes populaires avaient épouvanté l'esprit de la bonne dame, et produit sur elle une impression de terreur qui ne se pouvait dissiper. Cabanis, en publiant ses Mélam/es de littérature^ traduits de Fallemand, lui dédia cette œuvre et écrivit : « Qu'il l'avait composée, pour la distraire des douloureuses préoccupations, laissées dans son àme, par les terribles scènes de la Révolution. »

Cabanis vivait sous son toit, depuis 1778. Il avait eu, cette année-là, vingt et un ans. Turgot et le poète Koucher le lui avaient présenté, et elle n'avait plus voulu s'en séparer, disant qu'elle n'avait recommencé à vivre que depuis l'installation, en sa demeure, du jeune philosophe, en qui elle trouvait de la ressemblance avec un fils dont elle regrettait la mort. Et lui était retenu par la grande paix de cet asile oi^i tant d'esprits distingués se livraient à la discussion des idées les plus neuves. Cabanis était l'un des protagonistes remarqués de l'idéologie. Condorcet, Volney, Garât, Destutt de Tracy coopéraient avec lui <à cette étude de l'esprit humain, provoquant, parleurs travaux, les méditations de tous les philosophes.

Morellet devait êtrc^ forcément l'ennemi de ces jeunes gens et le contempteur de leurs doctrines. Exaspéré de leurs prétendues découvertes, il publia contre Cabanis etM""' Helvétius un pamphlet violent, après lequel il dut rompre avec son amie. Il quitta Auteuil et se réfugia à Cernay, chez M'"" Broutin, OLi il rencontra de nouveaux démocrates, Lacretelle et Chénier. Ce gros bon sens de l'écrivain, sa dialectique rigoureuse, son esprit d'ordre, ne

pouvaient s'accorder avec les spéculations de ces hardis théoriciens, ne reculant point devant le matérialisme, que favorisaient leurs conceptions. Les idéologues possédaient une grande influence dans les assemblées politiques; ils avaient rallié à leur groupe le général Bonaparte qui, plus tard, devint leur persécuteur acharné. Bonaparte ne visait alors que la possession du pouvoir, et il avait besoin, pour s'en emparer, de la faveur des hommes qui dominaient l'opinion. Siéyès, son complice au coup d'Etat de brumaire, était tout inféodé à l'idéologie. Dans ses visites à Auteuil, il dépeignait son petit général comme un homme imbu de ses propres idées et de celles de ses amis. Cabanis, ardent, facile à l'enthousiasme, s'éprit tout de suite d'admiration pour le jeune héros ; Volney, quoique plus réfléchi et plus froid, était encore sous le charme de la prodigieuse conquête de l'Egypte, où lui-même avait passé de longues années, oii ses études avaient servi de guide aux marches héroïques de l'armée française. C'est pourquoi, au 18 brumaire, une attente inquiète régnait en la demeure de l'amie de tous ces jeunes hommes. Ambroise Didot, un enfant de dix ans, dont la famille habitait une maison voisine de celle de M'"*" Helvétius, grimpait sur les murailles du parc, interrogeant l'horizon du côté de Saint-Cloud, pour y découvrir une heureuse nouvelle à porter aux salons frémissant de crainte. Tout ce groupe de penseurs, de Cabanis à Ginguené, sentant l'anarchie envahir la France, appuyait, de leurs vœux, l'audace du général, et ils applaudirent à son succès.

Peu de temps après, Cabanis répondit aux attaques passionnées des ennemis de Bonaparte : <( O'ielques personnes assez malheureuses pour ne

cherohex, dans les actions humaines, que des vues coupables ou viles s'efforcent de rapporter à certaines ambitions personnelles la cause de ce dernier mouvement. Elles sont à plaindre de ne pouvoir pas supposer qu'il existe des âmes, assez généreuses, pour attacher tout leur bonheur au souvenir d'un grand service, rendu à leur pays; de ne pas croii'e qu'il y ait des fonctionnaires à qui la vie deviendrait insupportable, s'ils avaient négligé d'employer le degré d'iniluence qu'ils exercent sur les affaires publiques, pour faire cesser l'oppression de leurs concitoyens. »

Depuis 179(3, Cabanis était marié à la belle-sœur de Condorcet, Charlotte deOrouchy, et il continuait à habiter chez M""^ Helvétius un pavillon au fond du parc. En 1792, Condorcet, quittant Ihôtel de la Monnaie dontil étaitle directeur, s'étaitlogé avec sa femme et sa fille dans la grande rue d'Auteuil, près de l'église, et sa jeunebelle-sœurlesy avait rejoints. Elle vivait modestement en deux pièces, ornées de meubles peu élégants ; un lit, quelques fauteuils et une table ronde, couverte d'un marbre blanc ; et de plus inscrite à la municipalité comme artiste demandant à son travail les ressources de sa vie. C'est là que le protégé de M""" Helvétius la connuten ses visites fréquentes à Condorcet. Il obtint facilement le consentement de la jeune fille, moins facilement celui du vieux marquis de Grouchy, entiché d'orgueil aristocratique. Mais Charlotte suivait les goûts de sa sœur, Sophie de Condorcet, gagnée aux convictions philosophiques de son mari. Pour l'amoureux, d'ailleurs, la célébrité commençait. Il était médecin fort apprécié et, quoique soutirant et de santé précaire, ses âpres travaux scientifiques se

poursuivaient sans relâche et illustraient son nom. En 1788, il avait publié son étude sur le Degrr (le la certitude de la médecine ; en 1791, devenu l'ami de Mirabeau, il composa, pour lui, un travail excellent sur rinstruction publique, où il développa cette vérité qu'il disait consolante et inscrite à chaque page de notre histoire : « La raison n'est que la nature elle-même; la vertu, que la raison mise en pratique, et l'artdu bonheur, que celui de la vertu. )> Ensuite, parut son Journal de la maladie et de la mort de Mirabeau que Mignet appelle « un chefd'œuvre touchant ». On a souvent parlé de l'incident, arrivé en 1798, à l'Institut, le jour oii Bernardin de Saint-Pierre y lisait son rapport sur le concours de morale. Bernardin le terminait par une aflirmation de ses principes religieux, et ce fut alors, dit-on, que Cabanis se leva, outré de colère, réclamant contre cette déclaration de son collègue : « Je jure qu'il n'y a point de Dieu, clama-t-il très haut, et je demande que son nom ne soit jamais prononcé en cette enceinte. » Bernardin quitta l'assemblée, en lui jetant cette riposte : « Votre maître, Mirabeau, eût rougi des paroles que vous venez de prononcer ' . »

En de telles conjonctures, il se trouve toujours des gens pour ergoter sur la véracité d'un fait. Quand il serait vrai, ce fait, il ninlirmerait point la valeur des grands travaux de cet homme éminent. Sa renommée s'accroissait chaque jour; elle eut son

L Dans les Mémoires d'une inconnue, M°" Cavaigiiac trace le purti'ail de Bernardin de Saint-Pierre en ces termes : « Il était, — on est fâché de le dire, — avide, avare, insociable, d'un caractère dur et tyranni(iue, ayant l'ait, disait-on, mourir sa femme de chagrin. Toujours au guet de quelque demande à faire, de quelque yjouvoir à obtenir, il était mal vu et peu recherché. On n'estimait en lui (]ue snu talent. Mais ce talent même faisait ressortir davantage le contraste de sa nature. «

apogée après l'apparilion du beau livre sur les Rapports du physique et du nwi'iil^ et rinfluence de nos maladies sur la formation des idées. Plus tard, Cabanis parut adoucir la rigueur de ses principes, ^a. Lettre sur les causes pi^emières est remplie., dit Sainte-Beuve, des plus admirables sentiments. Au total, c'était un sage, appuyant ses discours des raisons les plus graves, puisées dans ses immenses lectures et ses profondes méditations. « Toujours, disait Droz. il rendait meilleurs ceux avec lesquels il conversait, parce qu'il les supposait bons comme lui, parce quil avait une entière persuasion que la vérité se répandra sur la terre, et parce que nul soin pour la cause de l'humanité ne pouvait lui paraître pénible. Ses paroles, doucement animées, coulaient avec une élégante facilité. Lorsque, dans son jardin d'Auteuil, je l'écoutais avec délices, il rendait vivant pour moi un de ces philosophes de la Grèce, qui, sous de verts ombrages, instruisaient des disciples, avides de les entendre. » La gravure qui le représente, aux estampes delà Bibliothèque Nationale, offre un visage agréable, méditatif, au regard un peu vague, avec une bouche caressante, et une expression de douceur et de bonté, le trait distinctif de son caractère. Manzoni, dont il avait conquis l'amitié, l'appelait « l'angélique Cabanis ». Il aimait les soutirants, les déshérités de la nature, et il croyait au bien plutôt qu'au mal. Grand, de taille mince, la vieillesse, à quarante ans, était déjà reconnaissable en lui par des épaules tombantes et voûtées et une démarche alanguie. Mais son cœur resta le même jusqu'à la fin de sa vie. Après le 18 brumaire, il avait été créé sénateur, l'estime de Bonaparte pour ses études étant aussi fervente que l'admiration de Cabanis pour le

Premier Consul. Cette admiration pourtant fut éphémère, et cessa dès que se manifestèrent les premiers symptômes de l'ambition insatiable de son héros.

Après son élévation au Consulat, dans les premiers temps de son activité dévorante pour la restauration de la France, désirant conserver les amis de la première heure, savants, penseurs, qui avaient encouragé son acte audacieux à Saint-Cloud, le général ne ménagea ni les avances, ni les politesses. Il s'en vint à Auteuil, chez M""' Helvétius, pour démontrer sa déférence envers la veuve d'un grand homme, et ensuite flatter et s'attacher les amis de Cabanis, hommes supérieurs et trop influents pour être négligés. M"'" Helvétius l'accueillit avec honneur ; Cabanis, avec empressement. La journée était belle; le parc de la vieille dame s'offrait dans toute sa splendeur. Il le parcourut à petits pas, suivant la promenade de ses hôtes, et s'étonnant de l'exiguité du lieu. Mais, elle : « Vous ne savez pas, Général, tout le bonheur que l'on peut se créer en un parc de trois arpents ! » Réponse à la façon de Socrate, qui trouvait sa petite maison assez grande, si elle était remplie de vrais amis. Et qu'eùt-elle fait d'un parc plus étendu? L'espace suffisait aux circuits de Cabanis, discourant avec ses émules sur les grands problèmes qui intéressent l'humanité.

L'âge minait soiir(h>ment l'aimable veuve. Elle avait plus de quatre-vingts ans, quoiqu'elle pensât ne point vieillir. Cabanis, pour lui plaire, lui olTrait ces versiculets :

... Vieillir est notre partage; Et bientôt, je vous le prédis, Nous ne serons plus de votre âge !

Elle fit une imprudence, un malin qu'elle s'était levée (le trop bonne heure. Elle dût s'aliter, en proie à une fièvre intense et à une fluxion qui n'épargne jamais les vieillards. Ses amis se pressaient autour de sa couche où elle agonisait. Et La Roche, d'abord, un de ses plus vieux commensaux, prêtre affranchi de la soutane, et qui, durant la Révolution, chef de la municipalité du petit village, avait tenté, mais en vain, de sauver Condorcet, puis Gallois, le tribun, et Cabanis, et Roussel, médecin, dont la science fut impuissante à reculer l'heure fatale de l'octogénaire. Cabanis, près du lit, tenait la main de sa chère bienfaitrice et l'appelait des noms les plus tendres. « Bonne mère ! » lui disait-il de sa voix douce. Et elle lui répétait : « Je la suis ; je la suis toujours. » Et son souffie expira sur ses lèvres, en prononçant ces mots (13 août 1800). En son testament', elle donnait à La Roche et à Cabanis la jouissance de sa maison, et la nue-propriété à ses petites-filles d'Andlau. Cabanis ne quitta donc point Auteuil ; son chagrin était immense, et il demeura longtemps accablé de sa douleur.

Le jeune philosophe, à ce moment-là, devint le centre de la société qui s'était formée autour de M""' Helvétius ; et la plus grande partie de ces membres figuraient déjà au Sénat et au Tribunal. Volney, l'un des plus importants de cette société, se

1. Voici sou testament : « Je donne et lègue aux citoyens Lefebvre Je la Riiche et Cabanis, mes anciens amis, la jouissance de ma maison et des meubles meublants, lits, linge, et généralement tout ce qui s'y trouvera à mon décès, la propriété du tout devant rester à mes deux petites tilles d'Andlau. Je sais que les lois s'opposent à ces dispositions, mais l'attachement de mes enfants et petits-enfants m'assure qu'ils rempliront mes dernières intentions. Ils m'aideront à acquitter des sentiments de reconnaissance que mon cœur porte à deux amis qui ont fait le bonheur de ma vie avec ma famille, et qui m'ont conservé des jours, qui ne m'ont été précieux que pour jouir de la tendresse de mes enfants et des soins obligeants de mes anciens amis. »

contenta d'être sénutenr. Après le 18 brumaire, il avait refusé à Bonaparte la place de ministre de l'Intérieur ; il avait refusé mieux encore, d'être son collègue au Gouvernement. Le futur sénateur avait r('pondu au messager : « Dites au Premier Consul qu'il est trop bon cocher pour que je puisse m'atleler à son char. Il voudra le conduire trop vite, et un seul cheval rétif pourrait faire aller chacun de son C(3té, le cocher, le char et les chevaux. » Et rencontrant peu de jours après le général qui lui reprochait cette attitude, il lui mit la main sur le cœur, en lui disant : « C'est encore de la cervelle qu'il y a là. y> Volney connaissait bien Bonaparte; peu de cœur, trop d'esprit.

Mais Bonaparte éprouvait, pour ce philosophe, l'auteur des Ruines, une attirance très vive. H le mandait souvent à la Malmaison, parlant avec lui de l'Egypte qu'ils connaissaient exactement l'un et l'autre, et des questions dont la pensée de Volney était hantée. En sa petite maison, dans la rue de Larochefoucault, menant une vie simple, il se livrait aux (îtudes les plus opiniâtres, point ambitieux, satisfait de ses jouissances mentales que lui donnaient ses travaux philosophiques. Il lui eût suffi d'un peu plus d'entregent et d'un peu plus d'orgueil pour avoir plus de renommée. Avant Condorcet, il avait énoncé et démontré les progrès constants de l'humanité, et proclamé l'égalité des hommes plus explicitement qullelvétius. « Ouelle que soit la puissance active, écrivait-il, la cause motrice qui régit l'univers, elle a donné à tous les hommes les mêmes organes, les mêmes sensations, les mêmes besoins. Elle a, par ce fait même, déclaré qu'elle leur donnait à tous les mêmes droits à l'usage de ces biens et que tous sont égaux dans

LA SOCIETE DE M""' HELVETIUS A AIITEUIL 411

l'ordre de la nature, lui outre, elle a lourni, à tous les hommes, des moyens suffisants de pourvoir à leur existence. Elle les a donc constitués indépendants,... créés libres, j)ropriétaires absolus de leur être. L'égalité et la liberté sont deux attributs essentiels de l'homme, deux lois de la Divinité inabrogeables et consécutives, comme les propriétés physiques des éléments. L'idée de liberté contient essentiellement celle de justice, qui naît de l'égalité. »

Destutt de Tracy était également de la société de Cabanis. 11 était venu s'établir à Auteuil, après le 10 août, non loin de la demeure des Choiseul- Praslin, et tout de suite il s'était affilié à cette phalange d'hommes qui cherchaient à pousser plus avant les théories de Locke et de Gondillac. De Tracy était un esprit rassis, de volonté ferme. 11 s'était lassé bien vite de la politique, après avoir été député aux Etats Généraux, et il s'était conliné dans l'étude des opérations de l'esprit. C'était ce qu'il avait appelé (( l'idéologie' ». En deux mémoires successifs, il en avait exposé les éléments. Ils produisirent, chez les philosophes, une impression profonde, avec autant de retentissement que, plus tard, le célèbre ouvrage de Cabanis, sur les Rapports du pJiijsique et du moral. Mais quoique écrits en une langue claire et châtiée, ils eurent peu de lecteurs. La métaphysique y tenait une trop grande place. C'était une débauche d'abstractions

1. Mais cette idée ressemlilait fort au luatérialisme. On connaît cette lettre de M""' de Staël au iihilosophe, citée par Guillois dans son étude sur Fauriel.

« Vous me dites, Monsieur, que vous ne me suivrez pas dans le ciel, ni dans les tombeaux. Il me semble qu'un esprit aussi supérieur que le votre, et détaché de tout ce qui est matériel, par la nature de ses travaux, doit se plaire dans les idées religieuses, car elles comjilétent tout ce qui est grand, elles apaisent tout ce qui est sensible, et, sans cet espoir, il me prendrait je ne sais quelle terreur invincible de la vie et de la mort. »

et de raisonnements qui éloignaient la curiosité. On admira l'ouvrage sur la recommandation des critiques littéraires, de Thurot et de Ginguené, qui s'en montrèrent enthousiastes. Bonaparte ne pouvait donc oublier de Tracy pas plus que Cabanis et Volney. Il en fit un sénateur, trouvant tout d'abord en lui, comme dans les autres, un approbateur sympathique. Mais comme les autres aussi, de ïracy dépouilla bientôt sa bienveillance pour le général, qu'il sentit et trop ambitieux et trop dissemblable au héros du commencement du Consulat.

D'autres hommes connus fréquentaient Auteuil. C'étaient Dupuis, l'auteur de FOrigine des Cultes; Saint-Lambert, l'auteur du Catéchisme universel, l'ami de M"'" de Houdetot; Ginguené, le principal rédacteur de la Décade, le journal des idéologues; etDaunou, et Ducis, que le Premier Consul ne put jamais convertir en sénateur, et le général d'Arçon, le collaborateur du grand Carnot, retiré en son château de la Thuilerie, et Lecoulteux de Canteleu, au château du Coq, tous l'objet des prévenances de Bonaparte. D'Arçon mourut dans la première année du Consulat. Les autres se laissèrent gagner, au moins pour un temps, par les adroites caresses du Premier Consul, et surtout Garât, qui, après avoir fait une opposition très décidée à Bonaparte, s'était rallié à sa politique, exaltant, au Sénat, la victoire de Marengo, louant avec effusion le général, malgré les sarcasmes dont il était piqué. Le Premier Consul l'appelait un « enfileur de mots » et ne manquait point, dès qu'il le voyait, de lui répi'ter d'un ton narquois, : « Eh bien! M. Garât, comment va l'idéologie? » Du reste, toujours prêt aux concessions, l'idéologue tournait brusquement à l'éloge, après un simulacre d'opposition. Ses amis lui repro-

chaient celle condescendance ontr(îe : ((Oh! leur disait-il, c'est bien dilVcrent, voyez- vous, quand on le connaît de près, quand on s'est approché de son âme. » Et Garât, qui ne croyait point à l'âme et professait des doctrines matérialistes, se retrouvait spiritualisle en parlant de Bonaparte !

Telle élciit ce qu'on appelait alors (( la société d'Auteuil ».

So.MMAiHE. — Sophie de Grouchy, filleule du président Dupai y, surnommé Grouchelle. — Son éducation au prieuré de Neuvilleen-Bresse. — Ses lectures des ouvrages de Voltaire et de Rousseau ; elle y perd la foi. — Chez les Dupaty, les Grouchy se rencontrent avec les philosophes de l'époque, avec Condorcet.

— Le savant Condorcet devient amoureux de Sophie. — Il la demande en mariage ; il est agréé. — Les soirées de la Monnaie chez Condorcet. — La jeune marquise de Condorcet accepte les théories des philosophes, ses commensaux. — Elle pousse son mari vers les idées les plus radicales, vers l'abolition de la royauté. — La direction de la Monnaie est enlevée à Condorcet.

— Il s'installe à Auteuil. — 11 est déclaré suspect. — Il se cache à Paris chez M"'° Vernet, rue Servandoni. — Il quitte sa cachette, erre dans la campagne, et, suspecté à Glamart où l'interrogent (les paysans, il s'empoisonne durant la nuit. — Réaction en sa faveur. — Douleur de sa femme. — Sa vie misérable. — Les diatribes de Moreilet contre elle. — Sa douleur s'apaise. — Elle s'installe près de Meulan, à la Maisonnette. — Ses amours avec Mailla-Garat. — Celui-ci l'abandonne. — Elle se laisse prendre de nouveau par Fauriel. — Elle revient à Paris, grande rue Verte, où elle reçoit dans ses salons ses anciens amis d'autrefois.

— Elle meurt en 1822, douloureusement atteinte de névralgies à la tête.

Sophie de Grouchy naquit en 1764, près de Meulan, au château de Villette, patrimoine de sa fa-

mille. Pleine de vivacité, d'espièglerie et de grâce, elle faisait, dans son enfance, radmirationdeM"'' Dupaty, la femme de l'ancien président du Parlement de Bordeaux, lorsque Paimable dame venait en villégiature chez son amie, M""" de Grouchy, la sœur du conseiller Fréteau, célèbre plus tard en demandant le rappel des Etats Généraux. Le président Dupaty était le parrain de la petite Sophie et sa femme lui écrivait de Villette que sa « Grouchette montait en graine», toujours en mouvement, les yeux pétillant d'esprit, donnant à son jeune visage une expression de malice contenue ^ Mais, loin de rechercher les amusements des fillettes, Sophie s'attachait aux études des enfants Dupaty, lorsqu'ils étaient au château de Villette, corrigeant leurs devoirs, écoutant le débit de leurs le(;ons. Déjà se manifestait, en elle, une inclination prononcée pour les exercices de l'intelligence. On aurait pn prédire qu'elle ne resterait point indifférente aux grands problèmes sociaux qui allaient soulever la vieille société et révolutionner les salons oii l'on causait. Sa mère s'occupait d'elle avec une attention tout affectueuse et elle était charmée de la direction que prenaient les pensées de l'adolescente. La religion l'avait entièrement conquise, sa foi était ardente et c'était avec délices qu'elle l'écrivait au conseiller

1. Plus tard, quand ftUe eut quatorze ans, voici le portrait que traçait d'elle le président Dupaty :

« Les lettres de M'"= de Grouchy (Sophie), disait-il, sont des infidèles. Elle est tout autre que ce qu'elles me disent. Elle a infiniment de raison et uiénie d'esprit. J'ai vu des choses écrites par elle, avec confiance et liberté, que M"'' de Sévigné n'eût pas désavouées. C'est à la lettre. Sa mère est parfaitement contente. Elle doit l'être. Sans être précisément jolie, sa physionomie est assez agréable, et le dévelo])pement de la jeunesse peut encore faire épanouir quehiues boutons cachés sous les feuilles. Une taille de nymphe, un air de noblesse et d'élévation répandu sur toute sa personne. On ne peut être mieux à quatorze ans. » (Guillois, la Marquise de Cundorcel. p. 23.)

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Fréteaii, son frère', en lui annonçant que Sophie allait entrer au prieuré de Xeuville-en-Bresse.

Au prieuré, elle mena la vie des couvents mondains de l'époque. Les distractions y étaient fréquentes, ainsi que les plaisirs. Les salons s'ouvraient ù une société élégante. On y recevait nombreuse assistance ; on y dansait même. Les novices y jouissaient d'une grande lii^erté, lisant les livres, alors renommés, les plus sérieux comme les plus légers. Pour Sophie, ce furent Voltaire et Rousseau qui ne quittèrent plus son chevet. Elle les dévora, sans désemparer, avec une ardeur bientôt dangereuse pour sa santé et ses yeux, et cette foi si vivace, dont s'enorgueillissait la marquise de Grouchy, bientôt s'attiédit : lorsque vingt mois après son entrée au couvent, la jeune lille en sortit, ses croyances religieuses n'avaient plus la naïveté de l'innocence. Sophie voulut raisonner, voulut savoir, et sa gaieté rieuse, sous l'atteinte du doute, se changea en une mélancolie rêveuse, qui devint, dans la suite, l'habitude de son esprit.

Durant cette retraite, des amis de sa famille l'avaient voulu marier à un officier démissionnaire, veuf depuis longtemps, M. de Glaye,dontla fortune territoriale était considérable. Sophie refusa. L'état desonàme, ses inquiétudes d'esprit l'éloignaient du mariage. Elle rentra au château de Yillette, oii sa présence ramena le mouvement que son absence y avait fait disparaître. Les salons, à ce moment, retentissaient de causeries savantes, de controverses

[. •< L'aînée, disait-elle (Sophiej, a des ressources personnelles infinies, la plus essentielle de tontes, la religion comme étude. Ce sentiment y tient le premier rang, et devient, entre elle et moi, un lien et un rapport intimes ». (Cruillois, p. ?5.;

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polili(|ii(;H, auxquelles tous les esprits sérieux athicliiiieiiL la plus grande iniporlaiice ; et, chez les Dupaly, les (irouchy se rencontraient avec les philosophes, dont les (5tudes avaient éveillé la curiosiléde la bonne compagnie. De tous les hommesde science, (^ondorcet était l'un des plus rechercliés ; ses travaux remarquables l'avaient mis en évidence. On serap[)elait sa thèse de matliéniatiquesdiscutée, à sa sortie du collège, devant d'Alcmberl, (^lairaut et Fontaine; et sa théorie sur les comètes venait d'obtenir un prix à l'Académie de Berlin. Enfin on l'avait nommé secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences de Paris. 11 était célèbre déjà.

Sophie de Grouchy brillait, dans le monde, par son intelligence et son agréable ligure. Svelle, de fo]"mes bien proportionnées, la chevelure abondante en boucles épaisses sur les épaules, h; Iront bombé, le nez légèrement rcUevé et la bouche bien fendue sur un petit menton osseux et volontaire, les sourcils en arcs très prononcés, au-dessus de deux yeux en vrille, elle ne pouvait manquer d'attirer les regards et d'éveiller l'amour dans les cœurs encore endormis. Les hommes concentrés en eux-mêmes, réiléchis et adonnés aux méditations, comme l'était (jondorcet, sont les plus sensibles devant ces natures pétulantes, et chez M'^deGrouchy, en son esprit, en son cœur, bouillonnaient toutes les idées de l'heure présente. Froid, ombrageux, j)resque sauvage, (^ondorcet l'ut donc attiré, quand môme, vers cette belle jeune lille, en qui on discernait une pensée que l'on sentait comprimée, mais ardente. 11 la savait de fortune très médiocre ; la sienne était modeste. Mais, directeur de l'Iiotel des Monnaies, ses revenus étaient suffisants pour mener à Paris une vie large et aristocratique. Il

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aima bientôt M"" de Grouchy, et quoique de vingt ans plus âgé qu'elle, quoiqil il put craindre un relus, il s'olh'it comme époux et fut agréé.

Non qu'elle aussi l'aimât. Son cœur n'était alors sollicité par aucun désir. Elle vivait inerte, attendant l'inconnu, un événement inopiné qui réveillerait, en elle, l'espérance, la foi, l'ardeur, que ses lectures avaient éteintes. Condorcet, — le marquis de Condorcet, portait un nom honorable. Il était, à Paris, considéré et l'ami d'hommes illustres. Elle remarquait, en lui, un esprit de prime-saut, des conceptions neuves, appuyées d'une science étendue. Ses salons de la Monnaie réunissaient toute la pléiade des orateurs, des savants, des publicistes, qui s'étaient fait un nom. L'on y agitait les questions les plus graves, toutes celles que Voltaire et Rousseau avaicut laissées en sa jeune conscience de femme. Sophie entrevit, alors, une destinée glorieuse pour elle et s'y abandonna de toute son âme ; plus encline, que son mari même, à accepterles conséquences de toutes les nouveautés, qui bouleversaient la vieille société.

Tant que la Révolution ne dépassa point les causeries des salons, ce fut autour deM"° de Condorcet, à la Monnaie, une sorte de « bureau d'esprit » où chacun exposait placidement ses convictions. Mais l'orage bientôt gronda au dehors, et dans l'Assemblée nationale, et dans les clubs des Jacobins, les motions les plus exaltées étaient défendues à la tribune; et loin de calmer son mari, de l'assagir, en lui dénonçant l'exagération des revendications populaires, sa femme l'excitait et le poussait aux propositions les plus violentes. x\ucune ne lui semblait excessive, dès qu'elle s'adressait à l'intelligence. Elle avaitfavorisé la création des lycées où,

chaque jour, professaient les hommes distingués du temps. On la voyait assister aux leçons, avec zèle et avec ferveur, ce qui lui lit donner le nom de « Vénus lycéenne ». M""' Roland en devint jalouse. Ne voulant point s'attaquer à la femme, elle tâcha de discréditer le mari. « Condorcet n'est point sans mérite, disait-elle, mais c'est un intrigant. »11 venait justement, sur les conseils de sa femme, de solliciter de l'Assemblée nationale le sacrifice à l'égalité de tous les titres de chaque famille, afin de détruire l'antique noblesse et l'orgueil de la race. Il avait refuséjadis d'être le précepteur du dauphin, fils de Louis XVI; il fut l'un des premiers à réclamer l'abolition de la royauté et la proclamation de la République.

Son apparence frigide, son mutisme au milieu de ses amis, n'indiquaient point sa vraie nature. Il avait, au contraire, une àme intlammable; et l'émulation puisée dans les encouragements de sa femme ne lit qu'exalter la générosité de son caractère et les emportements de ses convictions. Il eut une heure de vraie royauté. Ses salons, embellis de la présence de cette femme, aimée plus que jamais, se peuplèrent de tous les hommes illustres, de tous les étrangers de haut renom qui vivaient à Paris. Le poète Roucher y coudoyait le savant Cabanis. Lafayette s'y rendait avec Charles de Constant; et puis c'était le pasteur Dumont, de Genève, et Beccaria le philanthrope, et Thomas Paync, l'un des fondateurs de la république américaine, etCloolz et Adam Smith, dont la jeune marquise devait traduire les œuvres, en y joignant ses lettres sur «la sympathie». Foyer d'illusions décevantes, on y déifiait, on y divinisait l'humanité, que les découvertes récentes devaient éterniser, disait-on, et affranchir de tous les maux.

Heure rayonnante qui fut éphémère !

Bientôt Gondorcetdut abandonner son poste honorifique, quitter l'hôtel des Monnaies et venir rejoindre àAuteuil ses meilleurs amis. La Terreur s'iUendait sur la France. Auteuil lui sembla un lieu sûr. Cabanis y vivait chez M"" Helvétius, asile béni, oii, malgré l'épouvante du moment, les hommes de science y continuaient leurs causeries fécondes. Mais Condorcet ne jouit pas longtemps de la sécurité espérée, au milieu de sa famille, près de sa femme et de sa fille Elisa, Tunique fruit de ses amours.

Le cruel despotisme de Robespierre soulevait son indignation. Il se prononça fortement contre la nouvelle constitution, qui allait être adoptée, et, devenu suspect, il fut mis hors la loi, destiné à l'expiation suprême, s'il tombait aux mains de ses adversaires. Alors, il quitta Auteuil, revint à Paris où son jeune ami Cabanis le fit cacher, rue Servandoni, chez M°"' Vernet, une parente du grand peintre.

La maison était sûre. Il y vécut plusieurs mois, ne sortant jamais, ne communiquant avec personne, rêvant à sa jeune femme qu'il adorait, et d'autant plus à ce moment, qu'il savait être aimé, enlin, depuis que sa gloire était éclatante et qu'il avait pris, dans la société, la grande place due à son génie et à ses travaux. Sophie était fière de son mari et l'aimait.

Lui soLilfrait de cette séparation, n'ayant d'autre distraction que son rêve infini et toujours recommencé.

Et quel accablement lorsqu'il pensait au malheur présent et aux souffrances de sa jeune femme, son adorable Sophie! Ses biens étaient mis sous séquestre. Comment vivrait-elle?

Sa chère petite Elisa, sa fille, sa belle-sœur, Charlotte de Grouchy, des serviteurs à qui on devait le nécessaire, ceux de d'Alembert, en outre, que lui avait recommandé le grand homme en mourant, tous attendaient leur existence du travail de Sophie. Et prisonnier, séparé du monde, il ne lui pouvait être d'aucun secours. Il savait la nouvelle vie de la jeune femme, faisant des portraits à la gouache tout le jour, joignant à ses ressources celles que lui donnait une petite boutique de mercerie, ouverte rue Saint-Honoré, au-dessus de laquelle une chambre était meublée pour la nuit, lorsqu'elle venait voir son mari en cachette, et déguisée en paysanne. Heure douce pour les deux époux! que de mots tendres, que de confidences, que de protestations d'amour, en ce tête-à-tete, si inquiet et si vite passé! Et quelle détresse d'àme ensuite, lorsqu'il fallait partir! Se re verraient-ils?

Pour lui créer une occupation sévère et détourner son mari de ses tristes pressentiments, de ses longues compositions où il épanchait, en vers, sa douleur et son désespoir', elle lui demanda de

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