‹ La société française pendant le consulat (volume 3)Chapitre 12 sur 144 · I. BoiuTienne, Mémoires, t. I · texte numérisé non relu

I. BoiuTienne, Mémoires, t. I

encore, à Thôtel du commandant de l'armée de Paris, et il lui expliqua, en termes si touchants, la raison de sa démarche qu'elle eut plein succès. Le sabre de son père lui fut rendu. Lorsqu'il l'eut en ses mains, il ne put retenir ses larmes, et cette piété filiale émut Bonaparte. Il caressa l'enfant et le renvoya consolé avec de bonnes paroles pour sa mère. Joséphine de Beauharnais vint alors remercier le chef si bienveillant. Sa grâce nonchalante de créole, le ton charmeur de sa voix, ses gestes félins et mesurés, son j^rand air de mondaine, si peu semblable à la vulgarité des autres femmes, le séduisirent. 11 n'avait point eu l'occasion de voir de si près une grande dame distinguée, polie, au langage caressant. Il n'avait connu que des provinciales, comme M"'" du Colombier, de vieilles femmes déjà malades, comme M"' de Permon, des bourgeoises peu élégantes, ou de piitites prostituées errant sous les galeries du Palais-Royal, etce fut, pour lui, une révélation toute nouvelle, que cette visite inopinée de la belle veuve qui savait s'habiller, se présenter et causer d'une façon si attachante. Il en garda une vision ineffaçable, qui le poussa à rendre la visite reçue.

Au surplus, depuis qu'il était à la tète de l'armée de Paris, il avait apprécié la puissance des femmes. Ilsavait ce que l'homme pouvait sous leurs auspices et sous leur protection. Chez M"'" Tallien il avait compris leur rôle considérable. D'un sourire d'elle à Barras, la belle Térésa ne courbait-elle pas à ses caprices le chef omnipotent du Directoire ? Et d'autres femmes dominaient d'autres hommes, autant que sous l'ancien régime : M°"' de Cambis', M"' de

L M""^ (le GRnlis (Mriiioires, t. H, p. 33) fait d.'M'"' (lc;Cambis le portrait suivant : « L'autre iiersoniip donl le seul esprit me rejujussait était M"" île

Château-Renaud, M"'" Visconti. Joséphine de Beauharnais passait également pour avoir une inlhionce politique. S'il parvenait à se faire aimer d'elle, que ne pourrait-il pas ohtenir ? Plein de cette idée, et, de plus, excité par la passion qui Tenvahissait, il ne négligea aucun moyen de se faire accueillir aimahlement parla séduisante créole. Le désir du mariage le hantait. Barras écrit, en ses mémoires, que le petit homme avait jeté son dévolu, jadis, sur M"'' JMontansier, l'actrice. INl"" d'Abrantès prétend qu'il eût épousé, sans sourciller, M™" de Permon, sa mère à elle. On connaît d'autres femmes qu'il eût acceptées pour épouses, au début de sa carrière. Il se présentait donc chez Joséphine de Beauharnais, comme un prétendant sérieux. Et irrésistiblement attaché à la grande dame, il ne man([ua pas, chaque soir, d'aller chez elle faire sa cour.

Elle habitait, rue Chantereine, un hôtel ' qu'elle

Cauibis, sœur du prince de Chimay etdeM""de Caraman. EUeavait trentequatre ou trente-cinq ans, et tous les genres de prétentions. Elle était fort marquée de la petite vérole : ses traits étaient communs, sa taille assez belle : elle avait l'air le plus dédaigneux et le plus impertinent qu'on ait jamais osé porter dans le monde. Ses amis iirétendaient qu'elle avait beaucoup d'esprit et le talent de dire des mots ingénieux. En voici un : quelqu'un louant devant elle ma gaieté, elle reprit : « Oui, ime gaieté de jiilies dents, >• voulant dire que je ne riais que pour faire voir mes dents, ce qui était fort injuste, car je n'ai jamais eu la moindre affectation, et celle-là est une des plus déplaisante que l'on puisse avuir. M"" de Cambis faisait, dit-on, de jolis vers. Je n'ai connu d'elle, en ce genre, qu'un couplet de chanson fort méchant, mal rimé, mal tourné, et sans aucun sel, qu'elle avait lail sur nux tante (M"" de Montesson) et sur le duc de G ni nés. »

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