Tuillois, la marquise de Condorci'.t, p
" Il écrivait pour sa fille ces •< avis d'un proscrit », admirable testament (jui honore à jamais sa mémoire, et (jui commence par ces lignes sublimes :
« Mon enfant, si mes caresses, si mes soins ont pu, dans ta première enfance, te consoler quelquefois, si ton cœur en a gardé le souvenir, puissent ces conseils, dictés par ma tendresse, être reçus de toi avec une douce confiance et contribuera ton bonheur.
« Dans quelque situation que tu sois, quand tu liras ces lignes que je trace loin de toi, indifférent à ma destinée, mais occupé de la France et de celle de ta mère, songe que rien ne t'en garantit la durée. Prends l'habitude du travail. »
Et, après avoir insisté sur cette source de bonheur, Gondorcet cherchait à détourner sa fille de la personnalité et de l'égoisme. 11 lui parlait de « l'habitude des actions de bonté », et lui traçait pour ainsi dire tout un code merveilleux de générosité et de bienfaisance.
Dans la pièce, Polonais exilé en Sibérie, se trouvaient d<'s accents déchirants que lui arracha le souvenir de sa femme et de sa fille, dent il jirévoyait qu'il serait bientôt séparé sans retour.
reprendre ses travaux de savant, afin de laisser un monument digne de son nom, en développant sa croyance au progrès incessant de l'humanité. Condorcet lui obéit ; et c'est à cette inspiration d'amante qu'est due cette esquisse magnifique de la perfectibilité humaine, que la Convention, plus tard, sur le rapport de Daunou, voulut faire imprimer aux frais de l'Etat, hommage rendu à la mémoire de cette noble victime des passions politiques, qui étouffent toute justice.
Les lois étaient terribles contre ceux qui cachaient les proscrits. C'était, pour M"" Vernet, la mort aussi bien que pour Condorcet. La généreuse dame le surveillait pourtant. Elle savait qu'il voulait la quitter, craignant, pour elle, une issue fatale. Il réussit, néanmoins, à lui échapper et, vêtu d'habits d'ouvrier, il s'enfuit et sortit de Paris. On était aux premiers jours du printemps. Mais où aller, et comment vivre, au milieu de gens toujours soupçonneux, flairant un danger, ou un traître, en tout homme inconnu? 11 se trouva, ce jour-là, vers Fontenay-aux-Roses, oi^i habitait Suard. Il sonna timidement à la porte. Elle lui fut ouverte. Chez son ami il se restaura à la hâte, et s'enfuit de nouveau à travers champs, annonçant qu'il reviendrait le soir, chercher un abri pour la nuit. La porte du jardin, non fermée à clef, il entrerait sans bruit à cause des servantes. Ce soir-là, chez Suard, la porte resta fermée.
Crois-tu que notre enfant puisse encor retenir
De son père proscrit un faible souvenir ?
Que son cœur de mes traits ait gardé quelque image '?
Dis lui que je l'aimais...
'< Je lie puis regretter la vie, écrivait-il ailleurs, que pour ma feuime et mon Elisa. Je périrai comme Socrate et Sidney. »
Coiidorcet ne put entrerai! jardin, et il erra toute la nuit, perdu dans les chemins boueux, dans les friches inondées. Le lendemain, exténué de fatigue et mourant de faim, il se réfugia en un cabaret de Clamart où le hasard l'avait amené, afin d'y manger. Il s'attendait à toutes les surprises. Et il n'en avait cure, maître de sa destinée par le poison reçu de Cabanis et qu'il portait sur lui. Sa grande faim frappa l'attention des paysans buvant dans la salle commune du cabaret. Quoique en habits d'ouvrier, ses mains blanches, son visage affiné et de haute distinction trahissaient son origine. On le questionna. Ses réponses embarrassées le perdirent. 11 fut fouillé, et le livre d'Horace, le poète latin, tiré de sa poche, acheva de le confondre. Il fut conduit aussitôt à la municipalité, et enfermé, à destination de Paris. Mais, le lendemain, lorsqu'on entra dans la chambre oii on l'avait laissé la veille, onne trouva plus que son cadavre. Gondorcet s'était empoisonné.
Assurément on ne pouvait s'y tromper. Les paysans défiants durent comprendre qu'ils n'étaient point en présence de leur pareil, mais devant un homme élevé au-dessus d'eux par la haute culture de l'intelligence. Son front était vaste, ses yeux profondément encaissés sous les arcades du front, indice du repli coutumier de la pensée sur ellemême, lorsque les yeux, se fermant, éteignent leurs regards pour supprimer toute distraction et laisser le champ libre aux conceptions de l'esprit ; son nez long et aquilin marquait la perspicacité ; mais sa bouche, un peu « tombante ». suivant l'expression de Michelet, indiquait un esprit plus étendu que fort. C'était de la bonté plutôt, d'après Grimm, et le célèbre critique ajoute : " Il aurait eu plus tort
([iriiii autre, de n'être pas honnête homme, parce qu'il aurait trompé davantage sur sa physionomie, qui annonçait les qualités les plus paisil)les et les plus douces. » Il répandait autour de lui le parfum des vertus sérieuses, à ce point, écrit Guillois, son historien, qu'on a pu dire de son intelligence, en rapport avec sa personne, « que c'était une liqueur line, imbibée dans du coton ».
La réaction en sa faveur ne se fit point attendre. La Décade, quelques mois après, entonna ses louanges ; Ginguené affirma que la fin de FEsqaisse était comparable à ce que l'antiquité nous avait laissé de plus sublime. — Moreau de la Sarthe et Cabanis encensèrent la doctrine de la perfectibilité. De Tracy ne craignit point de placer Condorcet au-dessus de Montesquieu. En revanche, les jeunes écrivains, adeptes de Chateaubriand, et Chateaubriand lui-même, ravivèrent les critiques de Palissotet de La Harpe, et, entre tous, de Donald, pour combattre l'œuvre du philosophe. De Bonald appela f Esquisse « l'apocalypse du nouvel évangile ». ]\I"" de Staël, enhn, se rappela que Condorcet avait attaqué jadis les idées de Necker et les théories de la « brochure sur les grains », et, parlant de lui, dans ses considérations sur la littérature contemporaine, elle le nomma un homme « diversement célèbre » ; épithète dédaigneuse que Chénier releva aussitôt. « Condorcet, disait-il, fut sans doute et restera diversement célèbre, puisqu'il était, à la fois, habile dans les sciences mathématiques, profond dans les sciences morales et politiques, éclairé en littérature, écrivain distingué, philosophe illustre et grand citoyen. Il est bien vrai qu'il aimait les vertus, le génie, les opinions de Turgot;
qu'il admirait son administration, et qu'il n'avait pas, à beaucoup près, les mêmes sentiments pour un ministre dont le nom n'est pas sans célébrité. A cet égard, les panégyriques exagérés peuvent convenir à l'amour filial, mais entre-t-il dans ses droits d'inculper gravement, et sans motifs admissibles, un des premiers hommes du xviu" siècle ? »
Pendant plusieurs semaines, Sophie de Gondorcet ignora le destin de son mari, qui avait quitté la maison de M""" Vernet. Lorsque le bruit se répandit que l'illustre savant était mort, lorsque, devant les preuves flagrantes, elle ne put douter de l'affreuse vérité, elle fut écrasée de douleur. Il ne fallut rien moins que les condoléances affectueuses do Cabanis et de tous ses amis pour lui donner la force de subir cette épreuve cruelle. Et quelle vision horrible de l'avenir s'étendait sous ses yeux, pour un veuvage sitôt venu, lorsque son cœur était plein d'amour, lorsque, sa pensée ouverte aux plus hautes leçons de la philosophie, elle espérait, dans la société de son mari, jouir pleinement de la vie, en femme belle et adorée, partageant avec l'homme honoré, dont elle portait le nom, une gloire dont elle connaissait le prix !
Son existence, à peine assurée, courant de prison en prison oii les condamnés, au moment de quitter la vie, demandaient à son pinceau la reproduction de leur image, il lui fallait subir les brutalités des geôliers qui ne la voulaient point laisser pénétrer dans leur immonde et épouvantable domaine. Alors, pour adoucir leur rigueur, elle se résignait à commencer par les portraits gratuits de ces farouches oppresseurs. Et les portes s'ouvraient devant elle. Deux portraits, trois portraits à livrer
avant de faire celui dont elle tir(>rait quelques ressources pour vivre. Et que d'horribles blasphèmes à entendre ! que d'injures, à la mémoire de son mari, aux lèvres de jccs tyrans qui régnaient sans contrôle sur tant de victimes ! Hien à répondre, hélas! et ses larmes à comprimer sous les paupières, de peur que la pitié, on une révolte de conscience, ne lui devinssent funestes. C'était la vie la plus malheureuse, une vie qui dura au-delà de deux ans, jusqu'à ce qu'une partie de ses biens lui eût été rendue.
A ce moment, moins asservie aux nécessités de l'existence, gardant à Auteuil son principal domicile, elle voulut avoir à Paris, alin d'exercer plus facilement son art, un logement où elle recevrait les personnes du monde, désireuses d'un portrait. Rue Matignon, elle installa cette petite succursale, et sa vie dès lors se partagea entre Auteuil et Paris : Auteuil où elle retrouvait ses amis les plus chers, ceux avec qui elle était en communion de pensée, et près de qui elle venait réconforter son courage. Ils s'y ell'orçaient tous. Et après Cabanis, Jean Debry, un compatriote de son mari, échappé de Rastadt à l'assassinat, commandé aux hussards autrichiens ; et le savant Laplace ; et Lacroix, qui venait de céder à Talleyrand son poste aux relations extérieures ; et La Roche, le commensal de M"'" Helvétius, dont le dévouement, comme chef de la municipalité d'Auteuil, n'avait pu sauver Condorcet de la proscription; et Mailla-Garat qui s'insinuait petit à petit dans le cœur de la jeune marquise. Elle sentait le besoin d'être soutenue, d'être défendue, contre ses détracteurs. Morellet ne lui était point sympathique, et dans ses écrits lâchait la bride à sa verve méchante. « La femme de Condorcet,
disait-il'', une des plus belles, des plus spirituelles et des plus instruites, qui aient jamais brillé parmi son sexe, retirée à Auteuil, est réduite à faire de petits portraits pour vivre ; et à peine peut-on la plaindre, quand on sait que non seulement elle a partagé les fautes de son mari, mais qu'elle l'a poussé aux plus grandes de celles qu'il a faites, s'il est permis d'employer un terme aussi faible que celui de faute, pour qualifier tout ce qu'on peut reprocher à Condorcet •'. »
Avec l'aide de ses amis, résistant à ces attaques, M""" de Condorcet préparait l'édition des œuvres laissées par l'illustre mort et la traduction de la Théorie des sentiments moraux d'Adam Smith. Pour y faire suite, elle écrivait ses lettres sur la « sympathie », adressées à Cabanis. La première débute ainsi : « L'homme ne me paraît pas avoir de plus intéressant objet de méditation que l'homme, mon cher Cabanis. Est-il, en elTet, une occupation plus satisfaisante et plus douce que celle de tourner les regards de notre âme sur elle-même, d'en étudier les opérations, d'en tracer les mouvements, d'employer nos facultés à s'observer et à se deviner réciproquement, de chercher à reconnaître et à saisir les lois fugitives et cachées que suivent notre intelligence et notre sensibilité ? Aussi, vivre souvent avec soi me semble la vie la plus douce, comme la plus sage. Elle peut mêler auxjouissances que donnent les sentiments vifs et profonds, les jouissances de la sagesse et de la philosophie. »